Le monde selon Goudreault

Le plus dangereux métier du monde

« Je vais en tuer une autre, pour me rendre à 50. » — Robert Pickton

CHRONIQUE / «La violence des regards, ça reste. Les inconnus qui te dévisagent en passant sur ton coin de rue, tes proches qui n’acceptent pas, même les clients qui se méprisent tellement qu’ils finissent par te mépriser aussi. Ça reste, ça guérit jamais ces regards-là. » Pas de doute, Danny a du vécu. Il a pratiqué la prostitution de rue à Québec et St-Hyacinthe avant de se poser à Sherbrooke. Aujourd’hui encore, il se vend le cul, comme il dit. Pour payer sa consommation. « Ne pas pouvoir choisir qui tu laisses te toucher, qui tu vas caresser, c’est déjà une forme de violence envers soi-même. »

Stéphanie a tout un vécu aussi, on le sent dans sa voix. « Moi, j’ai aimé ça me prostituer, pendant longtemps c’était un choix. Je faisais du gros cash, j’avais des clients réguliers, super intelligents, de belles conversations. Pis j’avais des orgasmes pour vrai. Je te jure que les clients tripaient fort! » Intervenante sociale depuis quatre ans, après 10 ans de prostitution sous le pseudonyme de Jade, Stéphanie accepte de me rencontrer pour me donner l’heure juste sur la réalité du terrain.

IRIS-Estrie, l’organisme pour lequel intervient Stéphanie, a développé le projet Catwoman, distribuant de l’information, du matériel de consommation et des condoms à des clientèles ciblées. Les travailleurs du sexe, entre autres. L’idée a été reprise avec succès dans une dizaine de régions de la province. La sensibilisation fait aussi partie de leur mandat. Le 17 décembre, Journée internationale pour mettre fin à la violence envers les travailleurs et les travailleuses du sexe, demeure une belle occasion pour discuter des risques du métier. « Le plus vieux métier du monde, il parait. Dans ce cas-là, on devrait le reconnaître comme un vrai métier, donner des moyens de se protéger et des conditions de travail à tout ce monde-là. »

Et du monde, il y en a! Des danseuses aux escortes en passant par les acteurs et actrices porno, les opérateurs de web cams payantes, les lignes érotiques, les prostitués de rue et certains salons de massage spécialisés dans les extras, les travailleurs du sexe se compteraient en dizaines de milliers au Québec. La population est invitée à se mobiliser pour les droits de ces citoyens marginalisés cette semaine. Et leur droit à la sécurité d’abord!

Danny confirme que la sécurité est un enjeu majeur, l’indifférence de certains policiers contribuant à l’impunité de clients violents. « On les connaît, les dangereux, on se prévient entre nous. Trop tard, parfois. » Il a perdu un ami prostitué aux mains d’un récidiviste, dans un jeu érotique d’étouffement qui aurait dégénéré. Stéphanie aussi a frôlé la mort. Deux collègues de travail ont été tuées par des clients, dont une a succombé à ses blessures après avoir été séquestrée pendant quatre jours.

Dans ses premières années de pratique, avant de s’émanciper d’un conjoint proxénète, Stéphanie était plus vulnérable et certains clients la violentaient. Un client insatisfait lui a même mis une raclée à coups de pieds, alors qu’elle gisait nue sur le sol. Il en a profité pour voler la cagnotte de la journée. Elle a dû faire un double chiffre et recevoir une dizaine de clients supplémentaires. « Ça, c’était roffe! »

Résiliente, après dix ans de métier, des nuits d’angoisse et de questionnements existentiels, Jade a disparu pour laisser vivre Stéphanie au grand jour. Sourire en coin, elle jure avoir une consommation socialement acceptable. Son parcours est un atout dans son travail, elle éprouve une réelle compassion et elle connaît la réalité des risques. « Tu es plus en danger sur du out-call que du in-call, si tu dois te déplacer chez le client, mais la prostitution de rue, y’a rien de pire. » Impossible de venir en aide à tous. « Les transsexuels sont particulièrement vulnérables, souvent isolés socialement, à la merci de certains clients déviants. » Malgré les meurtres réguliers, les centaines de disparitions, les statistiques inquiétantes, on ne connaîtrait que la pointe de l’iceberg en matière de violence faite aux travailleurs et travailleuses du sexe.

Et pour rendre cette profession millénaire plus sécuritaire, on commence par quoi? « Décriminalisation de la prostitution et des clients, en plus de réglementer les pratiques, d’offrir des programmes d’aide ciblés et de sortir les travailleurs du sexe de la clandestinité. Les reconnaître et les protéger! » Danny est d’accord. Moi aussi.

Dis-moi, Stéphanie, si tu pouvais transmettre un message aux gens appelés à croiser une Jade ou un Danny cette semaine, ce serait quoi? « Que la personne soit vulnérable ou non, en souffrance ou pas, exploitée ou libre, c’est d’abord un humain. On devrait la considérer et la respecter comme tel. »

Le monde selon Goudreault

Les femmes qui lisent ne sont pas dangereuses

« Dans la lecture, je vais partir loin de ce qui me poursuit et qui n’a pas de visage. » — Jeanne Benameur

CHRONIQUE / Je sais, je chronique souvent sur les livres et sur la détention, mais laissez-moi vous parler de livres en détention. Des détenues et de leur amour des livres, plutôt. Et de mon admiration pour les détenues qui lisent. 

Dernièrement, j’ai ressenti un immense coup de foudre pour une quinzaine de lectrices émérites du Club de lecture du pénitencier de Joliette. Et même si notre amour est platonique et littéraire, il n’en demeure pas moins que notre rencontre fut passionnée.

« C’est un dangereux malade! », « J’ai fréquenté des gars aussi fuckés que lui, moi. », « Pauvre ti-loup, je voulais le prendre dans mes bras. ». Pas de doute, le personnage principal de mon roman ne les laisse pas indifférentes. Tant mieux. « On n’a pas le temps de lire des livres plates en dedans!». Et pourtant, plusieurs détenues en ont encore pour de longues années derrière les murs, les sentences au fédéral allant de deux ans jusqu’à la perpétuité.

Parlant de l’impulsivité de mon personnage, une lectrice fait remarquer que certaines détenues sont incarcérées pour des gestes irréfléchis. S’ensuit un silence lourd de sens. « Il est souffrant le héros, au fond, il se met toujours dans la marde parce qu’on ne lui a pas appris à faire autrement. » Sans excuser les crimes, on arrive parfois à les expliquer. On frise l’analyse sociologique.

Lire délivre, c’est documenté. Certains pays, comme le Brésil, la France et les États-Unis offrent même des remises de peine pour les détenus qui s’engagent dans certains programmes de lecture. Pas au Canada, pas encore. Rien pour empêcher Christine, cette détenue responsable de la bibliothèque, de chérir son club. Celui-ci est tellement prisé qu’elle doit gérer une liste d’attente; il n’y a jamais de siège vide, comme à l’Académie française! Heureusement, deux bénévoles lui prêtent main-forte : Denise, qui insuffle sa belle folie et Catherine, bibliothécaire de métier, qui assure la rigueur et pilote l’analyse.

Chaque livre proposé aux détenues est scruté par l’œil aguerri de Catherine. Fanny Derouin, agente de programmes sociaux et fière alliée du club, le soumet alors à la direction pour approbation avant de profiter du fonds Book Clubs for Inmates. Ce fonds permet à chaque femme d’avoir sa propre copie du bouquin. Cet organisme de bienfaisance établi à Toronto soutient 28 clubs dans les pénitenciers du Canada.

Au club de Joliette, le seul au Québec, plus de quarante livres ont été lus dans les quatre dernières années. Des exemples? Aminata, de Lawrence Hill, Le temps du déluge, de Margaret Atwood, Le comte de Monte Cristo, d’Alexandre Dumas, Damnés, de Hervé Gagnon, Paul à Québec, de Michel Rabagliati, 1984, de George Orwell, Carnets de naufrage, de Guillaume Vigneault, Cent ans de solitude, de Gabriel Garciá Marquez et La bête à sa mère, de David Goudreault. Me voilà en bonne compagnie!

Une seule fois par année, les lectrices reçoivent un auteur pour discuter de littérature. C’est un privilège, de part et d’autre. Les visites sont rares en détention. Mais le club de lecture en permet certaines. La journaliste Noémi Mercier a même pu assister à six rencontres et rédiger un article magistral pour L’Actualité. Catherine se réjouit de cette incursion médiatique : « Le reportage de Noémi a eu un impact sur le personnel, qui comprend maintenant mieux les effets bénéfiques du club sur ses membres. »
Plusieurs femmes découvrent l’introspection et commencent à lire en prison. On peut appeler ça un bénéfice collatéral. Une détenue m’a bouleversé en m’avouant avoir détesté mon personnage, mais adoré le roman. « C’est le premier livre que je lis au complet de toute ma vie. Je vais lire la suite dès que je sors d’icitte! » De simples phrases qui valent davantage que tous mes droits d’auteur.

Plusieurs détenues conservent leurs habitudes de lecture et participent à des clubs à l’extérieur de la prison, ce qui contribue à leur réhabilitation par des activités structurantes avec des citoyens non criminalisés. Sans parler des bienfaits de la lecture sur la capacité de s’exprimer, développer l’empathie, l’altruisme, l’estime de soi, etc. Bien sûr, ces femmes ont commis des gestes condamnables, elles ont d’ailleurs été condamnées! Mais la justice devrait aussi permettre la réhabilitation. Tant mieux si on peut s’en approcher par la littérature. Tout ce qui se passe autour d’elle. Et tout ce qui se passe en dedans d’elles.

Au moment de se quitter, entre deux bouchées de gâteau, Christine et les bénévoles distribuent le prochain roman aux détenues. La dame aux camélias, d’Alexandre Dumas fils. Rien de moins! Un grand classique par année, chaque année, durant les Fêtes. Des Fêtes loin de leurs proches, mais près des livres.

Le monde selon Goudreault

Les trolls de la forêt web

« Quel cronique de marde! » - Christian F., troll

Internet est un champ de bataille. D’ailleurs, cet outil révolutionnaire a été développé et utilisé par les forces militaires avant d’être accessible au commun des mortels. Pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur étant la possibilité de se connecter aux quatre coins du monde, de s’informer et de communiquer à une vitesse étonnante. Le pire étant le réseautage des pédophiles, la désinformation massive, la fraude sans frontières et la diffusion de la haine à grande échelle, entre autres choses.

Au cœur de ce champ de bataille, parmi tous les phénomènes ayant émergé dans la forêt web, une certaine faune me fascine : les trolls. La métaphore en dit long sur ces internautes brutaux, souvent violents, toujours prompts à se battre plutôt que de débattre. Habituellement sous le couvert de l’anonymat, ces parasites cherchent le trouble et le trouvent ou le provoquent avec un talent indéniable. Pour vous y retrouver, je vous dévoile ma nomenclature des spécimens les plus communs.

Le troll élémentaire, analphabète plus ou moins fonctionnel, incapable de saisir le véritable propos d’un article ou de formuler un argumentaire digne de ce nom, se rencontre partout sur la toile. Il s’enfarge dans le titre, se fait une (mauvaise) idée en moins de deux et vous attaque de front sans plus de préliminaires. Retrouver les mots Té conne, esti de gogauche et Va don te pendre sont des indices probants de la présence d’un troll élémentaire dans votre fil d’actualité. Sa maladresse n’a d’égale que son obstination à dénigrer ses interlocuteurs. Il est plein de haine, mais plutôt amusant. L’ignorer le rend fou et le mène aux limites de l’implosion, je vous recommande cette technique de défense.

Le troll troublé, quant à lui, inquiète davantage. Parfois psychotique, parfois intoxiqué, il atteint son plein potentiel lorsqu’il combine ces deux états et se lance dans une déformation délirante de la réalité. Il interprète vos propos, vos photos, l’alignement des lettres dans votre nom et il peut même opérer un recoupement entre votre signe astrologique et son code postal pour démontrer votre culpabilité. Coupable de quoi? Peu importe, ce troll est paranoïaque et trouvera quelque chose à vous reprocher. La compassion qu’il inspire ne devrait jamais nous faire oublier sa dangerosité. Lui recommander de se faire soigner l’excite beaucoup; à éviter.

Désagréable mais inoffensif, le troll-maringouin gosse, picosse et s’obstine systématiquement. Il critique tout, tous et toutes, tout le temps. Ce fatigant existe par opposition. Moins téméraire que ses grands frères, ses attaques sont modérées, mais son indécrottable persévérance force presque l’admiration. S’opposer le nourrit, se reposer ne lui effleure jamais l’esprit. Si vous le laissez vous piquer au vif, il sucera votre temps et votre énergie. Éventuellement, votre sang aussi. À tolérer, masquer ou bloquer selon votre degré de patience.

Le ti-troll de droite et le ti-troll de gauche vont de pair, ce qu’ils nieront avec véhémence, mais quand on choisit les extrémités on finit par se rejoindre. Plus ou moins politisés, mais convaincus de l’être au plus haut point, les ti-trolls sont adeptes du « paradigme » et des « cadres d’analyse ». Émules intransigeants d’Adam Smith ou de Lénine, ces carencés de la nuance détiennent la vérité et leur vie prend tout son sens quand ils peuvent marteler leurs concepts et leurs idéologies à tout vent. Ils évoluent en cliques fermées, font beaucoup de bruit et s’entre-déchirent régulièrement. Éviter leurs pièges et maintenir une saine distance demeure la meilleure stratégie.

Le troll articulé s’avère le plus intéressant. Davantage sophistiqué que ses compères, il maîtrise la langue et l’art du déguisement. On ne le voit pas venir, on pourrait croire qu’il relève davantage du preux chevalier, du noble pourfendeur de dragon. Pourtant, il s’agit bien d’un troll. Quand on gratte le vernis, que l’on navigue entre les paragraphes où se mêlent vérités et sophismes, que l’on va jusqu’au bout de la réflexion alambiquée, perce la haine traditionnelle. Qu’elle marine dans la bile misogyne, homophobe, raciste, monarchique ou confuse, la haine demeure la même. Vous lancer dans une joute verbale avec ce troll vous épuisera ou vous contaminera. Laissez lui croire qu’il a raison et poursuivez votre chemin.

Charles Manson est décédé cette semaine, mais l’espèce n’est pas menacée. Des monstres pétris d’amertume, adeptes de la violence comme moyen d’expression, habitent toujours nos villes, fréquentent nos écoles et nous côtoient sur la toile. Les trolls ne sont pas systématiquement dangereux, mais certains peuvent le devenir. Parmi ces internautes haineux, incompris, blessés et blessants, qui sera le prochain Marc Lépine, Valery Fabrikant ou Kimveer Gill? N’oublions pas que ces meurtriers avaient exprimé leur haine aussi, avant de commettre l’irréparable. Les trolls sont souvent pathétiques, parfois drôles, mais nous devrions toujours prendre leurs menaces au sérieux. Méfiez-vous des créatures que vous croisez dans la forêt web.

Le monde selon Goudreault

Abandonner l’exemple

« Fais ce que je dis, pas ce que je fais. » — Contribuable anonyme

CHRONIQUE / Quand je demande à mes enfants de se calmer tout en m’énervant; quand j’exige de ma fille qu’elle range sa chambre alors que la mienne ressemble à une autoroute québécoise (un beau bordel en éternel chantier); quand je donne des conseils à tout le monde, mais néglige de les appliquer moi-même; quand je prône des valeurs humanistes, mais condamne sévèrement l’imbécile qui laisse tourner son moteur, la cigarette au bec devant la garderie, je donne un piètre exemple.

Je suis loin d’être parfait. Comme vous, comme tout le monde, j’essaie de reconnaître mes torts et de faire mieux. Ça ne semble pas toujours être le cas de nos élus, ces leaders éclairés, ces modèles d’engagement politique. Ni celui d’une fraction de nos gens d’affaires aux pratiques parfois douteuses, aussi légales qu’immorales. Notre jeunesse assoiffée de modèles inspirants doit commencer à se déshydrater.

À l’échelle internationale, le Canada serait, paraît-il, un modèle à suivre en matière de défense des droits humains. Pourtant, on donne un drôle d’exemple quand le gouvernement fédéral laisse tomber les droits de l’homme pour mieux négocier la vente de véhicules militaires à l’Arabie Saoudite ou la conclusion d’ententes commerciales avec la Chine. Je sais, l’économie d’abord, l’économie à tout prix, mais ne devrait-on pas rougir un peu, comme nos feuilles d’érable à l’automne, quand toutes les organisations humanitaires dénoncent les conditions de travail qui perdurent dans les mines canadiennes, en Afrique comme en Amérique du Sud? Et rougir encore quand l’ONU dénonce les conditions de vie dignes du tiers-monde dans lesquelles on maintient les communautés autochtones? Le plus meilleur pays du monde devrait parfois se regarder dans le miroir plutôt que de s’admirer le nombril.

Et que penser des nouvelles révélations des Paradise Papers? Après Bill Morneau qui a dû s’extirper d’un troublant conflit d’intérêts et confier à une fiducie sans droit de regard les actions de son entreprise, c’est au tour du responsable du financement du Parti libéral du Canada, Stephen Bronfman, et de l’ex-sénateur libéral Leo Kolber de se retrouver dans l’eau chaude avec une fiducie de plus de 60 millions de dollars américains aux îles Caïmans. Autant d’argent détourné du fisc, autant d’argent qui ne pourra servir la collectivité.

Les nouvelles révélations sur les paradis fiscaux n’ont pas fini de nous troubler. On y retrouve des milliers de Canadiens qui ont magouillé aux limites de la légalité pour planquer leur argent à l’abri de l’impôt. De grandes compagnies s’y retrouvent aussi, du Canadien de Montréal à Hydro-Québec en passant par Couche-Tard. Nos fleurons subventionnés et célébrés auraient-ils les racines pourries? Que nenni! Ils répondront probablement qu’ils font de l’évitement fiscal et non de la fuite…

« J’ai le droit, c’est légal, j’ai le droit! ». Comme le sympathique et viral Gatinois en train d’enterrer des déchets suspects pour niveler son terrain en répétant agir dans le cadre de la loi, ces politiciens et gens d’affaires joueront la carte de la légalité en guise de justification. Pour la moralité, on repassera! Séviront toujours les lobbys et les « spécialistes de la fiscalité » prêts à défendre l’indéfendable. Et remporter la mise. C’est l’état de droit et on a souvent droit à l’injustice.

On peut voir le verre à moitié plein ou à moitié vide. On peut aussi se lever et aller le remplir. Si l’actualité nous offre des modèles désolants, essayons de trouver des sources d’inspirations au-delà des individus et des compagnies aux comportements condamnables. Laissons-nous inspirer par le sens du devoir et de la justice des sonneurs d’alarmes et divulgateurs d’informations sensibles, ces héros de la justice sociale aux talons des paradis fiscaux, des élus véreux et des États voyous. Saluons la montée des politiciens qui abandonnent le financement illégal, le copinage et les pots-de-vin. Apprécions le travail des entreprises honnêtes et des gens d’affaires qui ne cachent pas leurs magots et acceptent de participer au développement de nos communautés. Et si vous trouvez qu’on manque encore de modèles, rien ne vous empêche d’en devenir un.

David Goudreault

En dedans des gars en dedans

CHRONIQUE / Je me retrouve souvent en prison ces temps-ci. Jusqu’à maintenant, on me laisse ressortir le jour même chaque fois. J’ai visité la prison toute neuve de Roberval où les gars se gavaient de bonbons en jasant de poésie. Et la prison de Trois-Rivières, où j’ai recroisé de vieux chums d’adolescence prêts à reprendre leurs vies en main. Et la prison de Sherbrooke où certains détenus ont écrit des poèmes dignes d’Émile Nelligan ou de Denis Vanier. Et j’ai rencontré les gars de Bordeaux cette semaine.

À mon arrivée, une demi-douzaine d’ex-détenus fraîchement libérés franchissaient la sortie, sacs en papier à la main, cigarettes au bec, arborant des sourires prêts à fendre le ciel. Lumineux, ils ne ressentaient ni la pluie ni le poids du ciel gris, ils respiraient la liberté à pleins poumons. Entre deux poffes de clope.

Ils sortent et j’entre. À la fin de la journée, je ressortirai et d’autres entreront, pour quelques jours, mois ou années. La prison de Bordeaux accueille des détenus depuis 1912. Pas moins de 82 condamnés à mort y ont été pendus. Des dizaines de milliers de détenus ont franchi ses grilles. Plus de 1300 hommes incarcérés grouillent dans ses tripes en ce moment même. Beaucoup de détresse, de problèmes de santé mentale ou de consommation. Des agressions. Des suicides.

Et de la résilience, sous diverses formes. De la résilience individuelle pour les gars qui font leur temps, préparent leur sortie et ne remettront plus jamais les pieds en détention. Et de la résilience collective pour les gars qui se tiennent et se soutiennent dans leurs démarches de libération, dans les programmes de réinsertion sociale, dans leurs études. Des gars qui se retrouvent souvent parmi les Souverains Anonymes.  

Depuis 27 ans déjà, les Souverains Anonymes incarnent ce drôle d’ovni qui voyage dans la prison de Bordeaux. Initiés par Mohamed Lotfi, journaliste d’exception qui se rend là où les autres ne se rendent pas, les souverains importent la culture à l’intérieur des murs. Ils analysent des œuvres artistiques, discutent des thèmes, du style, de ce qui les interpelle. Ils s’inspirent de leurs découvertes pour créer à leur tour. Régulièrement, ils reçoivent des créateurs pour partager leurs perceptions, poser des questions, mener des entrevues de fond. Des centaines d’artistes sont venus à la rencontre des Souverains, de Dany Laferrière à Pierre Falardeau en passant par Manu Militari et Céline Dion. Ces détenus ont aussi organisé de grands spectacles à l’intérieur de Bordeaux, allant jusqu’à produire un album intitulé Libre à vous, avec Richard Séguin comme interprète de la chanson titre. Pourquoi pas? La réhabilitation, la réinsertion sociale, c’est aussi ça : sortir de sa cellule pour apprendre à s’exprimer, s’affirmer sans violence, découvrir d’autres façons de faire et de penser.

Les artistes et les détenus passent, mais Mohamed reste. Presque trois décennies au compteur de ce projet fou, mais la passion l’habite toujours. Il a dû déménager la régie technique, tenir les rencontres dans divers bâtiments, adapter le format et collaborer avec dix directeurs différents, mais les Souverains Anonymes sont encore debout. Et Mohamed aussi. Il s’attelle présentement à la fastidieuse tâche d’exhumer toutes les archives afin de rendre accessibles les documents audios et vidéos en lien avec les rencontres d’artistes. Il désire rendre ces trésors accessibles aux détenus en dedans et au public dehors. On ne peut que saluer cette initiative, nous en profiterons des deux côtés de la clôture.

Dehors, on oublie trop facilement ces milliers d’hommes et de femmes enfermés aux quatre coins du Québec. On ne connaît pas leur réalité ni les efforts que certains déploient pour survivre et se réhabiliter. 

Je manquais de mots pour encourager ces hommes qui me présentaient leurs poèmes, leurs bouts de chansons, leurs bandes dessinées et les masques qu’ils ont fabriqués dans un atelier de poterie. Ils ont du vécu, du vrai, du cru, du difficile. Mais pas seulement. Purger sa peine ne devrait pas empêcher de ressentir de l’espoir, de l’inspiration ou de la joie, à l’occasion. Ça déconne et ça rit aussi à gorge déployée en dedans. Le chili végé qu’on nous a servi ce midi-là a reçu des critiques particulièrement savoureuses...

En sortant, j’affichais un sourire large comme celui des hommes libérés à mon arrivée. Je me sentais privilégié d’avoir rencontré Caspy, Jean-Pierre, Brandon, Ronald, Sammy, Popo et tous les Souverains Anonymes qui m’ont accueilli. Dans une salle où l’art orne les murs, à jaser de littérature et se dire du vrai, on n’est plus en prison, on est entre humains. Des parcours particuliers, parfois chaotiques, mais les mêmes rêves, les mêmes besoins; recevoir et donner de l’amour, être libre, fonder une famille, ouvrir un café ou publier un livre. Peu de choses séparent les hommes les uns des autres, parfois c’est juste un mur de 20 pieds surplombé de fils barbelés.

LE MONDE SELON GOUDREAULT

Le réchauffement du climatoscepticisme

« Le concept de réchauffement climatique a été créé par et pour les Chinois dans le but de rendre l’industrie américaine non compétitive. » — Donald Trump

CHRONIQUE / J’ai le privilège d’être suivi par des lecteurs brillants, des lectrices d’une intelligence remarquable, mais chaque semaine entraîne aussi son lot d’obscurantistes, de misogynes et de gardiens de la vertu en tous genres. Ils m’envoient des messages plus distrayants les uns que les autres. Des climatosceptiques enragés se sont ajoutés à cette belle bande de réactionnaires dans les derniers jours. J’ai découvert la susceptibilité des rébarbatifs du bac brun, l’intransigeance des militants de la pollution décomplexée. Jean-Pierre m’accuse même de relayer les mensonges de Greenpeace et de nuire à l’économie du Canada! Jean-Pierre accorde beaucoup trop de pouvoir à mes chroniques…

Mon dernier papier exposait les chiffres troublants révélés par l’Agence européenne pour l’environnement et la revue scientifique The lancet : la pollution cause 9 millions de morts par années, 5 millions pour la pollution atmosphérique seulement. Ce constat n’est pas le résultat de statistiques obtenues avec un échantillon restreint dans le cadre d’une recherche menée par des stagiaires neurasthéniques en réinsertion sociale, ce sont des nombres absolus! Ces données scientifiques rapportées dans une revue médicale laissent pourtant certains individus perplexes. De furieux sceptiques m’écrivent carrément que ces chiffres n’ont aucune valeur et qu’on fait dire ce que l’on veut aux statistiques.

Comme Donald, président de la première puissance mondiale, pays pollueur à l’empreinte écologique tout aussi indélébile qu’exceptionnelle, de nombreux Québécois rejettent l’idée que l’activité humaine puisse avoir un impact sur le climat. Même si 98 % des scientifiques le reconnaissent! La sortie publique de l’Organisation météorologique mondiale nous mettant en garde contre « une hausse dangereuse de la température » suite à l’évaluation des taux de dioxyde de carbone de 2016, les plus élevés depuis 800 000 ans, n’y pourra rien. La corrélation directe entre l’industrialisation, son apogée moderne grâce à la mondialisation des marchés, et le réchauffement climatique n’est pas recevable. L’incontestable montée en flèche du niveau de CO2 dévoilée lundi dernier les laissera de glace. Une glace qu’aucun réchauffement appréhendé ne fera fondre.

Mais je ne veux pas m’inquiéter davantage sur la pollution ou le réchauffement climatique, j’y consacre déjà une large part de mon existence; c’est l’ignorance qui m’inquiète aujourd’hui. La mienne, d’abord (j’ignorais l’ampleur du désastre intellectuel dans lequel nous baignons). 

Et celles des climatosceptiques aussi...

Près de la moitié des Québécois souffriraient d’analphabétisme plus ou moins fonctionnel. Le nombre doit exploser comme les ventes de VUS si on parle d’innumérisme, cette incapacité à maîtriser les nombres, les calculs et les raisonnements en découlant. Il faut reconnaître que certains chiffres sont vertigineux. Des exemples? La perte de masse de la calotte de glace en Antarctique représente en moyenne 7,8 millions de litres par seconde, les émissions de tétrachlorure de carbone continuent à augmenter malgré leur interdiction et atteignent 39 000 tonnes par an soit 1,24 kilo par seconde. J’en passe et des meilleures. Ceci explique peut-être cela : l’incapacité de lire, comprendre et analyser l’information nous empêche de faire confiance aux données scientifiques.

À qui profite le crime? Aux pollueurs, évidemment! Moins les populations sont informées, moins elles se mobilisent; plus on peut polluer en paix, privatiser les profits et externaliser les coûts sociaux et environnementaux. Certains gouvernements aussi en bénéficient, il est plus facile de se faire élire sur des campagnes de peur ou des mensonges sans fondements que d’établir un programme cohérent. Et de s’y tenir!

Le scepticisme en question ici découle peut-être d’un mécanisme de défense. Le doute est confortable, mais le confort se précarise à vue d’œil. Alors qu’il faudrait une mise en action massive et mondiale, on s’obstine encore sur la pertinence de la mobilisation. Si l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des catastrophes naturelles à l’échelle planétaire ne peut convaincre les climatosceptiques; si les données scientifiques et les preuves empiriques ne suffisent pas à démontrer l’évidence, rien ne le pourra. Nous sommes foutus. Le règne de l’opinion creuse propulsera d’autres Donald au pouvoir. Le pétrole coulera à flots, la déforestation et la désertification suivront leurs cours, l’acidification des océans s’accélérera et les millions de morts liés à la pollution crèveront en vain. Mais nous consommerons en paix.

Peut-être que je me trompe, peut-être que Jean-Pierre et les climatosceptiques ont raison, je ne suis qu’un exalté de la gogauche colportant les fausses statistiques d’un complot écologiste ourdi par les services secrets chinois… Si tel est le cas, c’est déjà assez déprimant, ne m’écrivez pas pour m’insulter en plus. Si vous le faites quand même, prenez le temps d’accorder vos participes passés. Merci!

Le monde selon Goudreault

Crever au nom de la croissance

« Mieux vaut prendre le changement par la main avant qu’il ne nous prenne par la gorge. » - Churchill

CHRONIQUE / Enfin quelque chose qui nous unit! Le concert des nations n’aura jamais réussi à orchestrer une paix globale, à favoriser une répartition juste des ressources ou administrer l’application des fameux droits de l’homme, mais nous avons maintenant notre projet mondial : mourir en chœur, tous étouffés par nos déchets. Nous voilà sur le même bateau. Le bateau coule, mais nous coulerons ensemble!

Les chiffres sont aussi alarmants qu’ignorés; la pollution ferait neuf millions de morts par an, la pollution atmosphérique à elle seule causerait plus de cinq millions de victimes. Vous serez peut-être rassurés d’apprendre que la majorité de ces cadavres habitaient l’Inde ou la Chine. Dans ces pays, nouveaux poumons de l’économie, on respire des taux de particules fines en suspension dans l’air jusqu’à dix fois plus élevé que le maximum recommandé. Pour ce qui est de l’Europe, l’Agence européenne pour l’environnement estime le nombre de décès prématurés par la pollution de l’air à un demi-million. En Amérique? C’est moins clair, peut-être qu’on préfère l’ignorer.

Vous comprendrez que la pollution ne cible pas exclusivement les gestionnaires d’usine de charbon et les propriétaires de Volkswagen trafiquées. Contrairement à la richesse, la pollution se distribue uniformément et ce sont souvent des familles ordinaires, de faibles pollueurs, qui crèvent au nom de la sacro-sainte croissance économique. Les douaniers ne peuvent rien contre les nuages de pollution. Ces monstres ont tendance à ignorer les frontières et se promènent au-dessus du globe, survolent à l’occasion le continent de déchets plastiques pesant plus de sept millions de tonnes à la dérive dans l’océan. Océans qui s’acidifient, rappelons-le au passage.

L’hebdomadaire médical The Lancet, loin d’être un brûlot écologiste, affirme que la pollution fait plus de morts que tous les conflits de la planète réunis. Voilà qui devrait suffire à mobiliser les politiciens pour des mesures draconiennes à court terme, non? Non, nos États reconnaissent que nous sommes en retard, qu’il est peut-être déjà trop tard, mais continuent de prendre des engagements frileux, plus ou moins contraignants, sur vingt ou trente ans. Tout cela en considérant qu’il y aura des changements de gouvernements et que les fameux engagements peuvent être abandonnés aussi facilement qu’un Donald Trump peut être élu. Les politiciens nous étourdissent de bonnes intentions, mais l’enfer en est pavé aussi. Les terroristes, officiellement et scientifiquement moins dangereux que la pollution, ont droit à des égards et des investissements autrement plus significatifs…

Que faire? Bonne question! Je ne le sais pas, je ne le sais plus. Pourtant, je capote sur la pollution depuis belle lurette. J’ai adopté le végétarisme strict durant près de cinq ans, allant jusqu’à flirter avec le végétalisme. Depuis notre dernière grossesse (oui, on partage tout), nous avons décidé d’aller vers le piscicovégétarisme et nous sommes désormais flexitariens, aucune viande rouge ni produit issus de l’abattage industriel ne passent par nos bouches. Est-ce que ça change quelque chose? Un peu, peut-être…

J’ai aussi cogné aux vitres des automobilistes qui laissent inutilement tourner leur moteur. Des dizaines, voire des centaines de fois. J’en suis presque venu aux poings avec quelques irréductibles convaincus de leur droit de souiller l’air environnant pour le plaisir de la chose. Depuis je me suis calmé, ma blonde craignait pour ma santé mentale et la symétrie de mon visage. Si des conducteurs sont trop cons pour couper leur moteur à l’arrêt, si même les campagnes de sensibilisation rappelant qu’il est illégal de laisser tourner son moteur inutilement plus de trois minutes n’y peuvent rien, je ne vais pas m’épuiser inutilement.

J’essaie de faire ma part, mon devoir de citoyen, mais la vérité brise mon enthousiasme; les véritables pollueurs, ceux qui ont le pouvoir de faire une différence, demeurent les entreprises d’envergure, les multinationales qui dictent trop souvent leurs règles à nos gouvernements. À voir comment certains de ces « citoyens corporatifs » contournent les lois fiscales, on peut parier qu’ils ne s’étouffent pas avec celles, déjà peu contraignantes, devant protéger l’environnement. Les simples citoyens doivent maintenir leurs efforts, mais ils devraient en déployer autant pour exiger des comptes aux entrepreneurs et aux politiciens. À l’échelle planétaire!

À tout malheur, quelque chose est bon, les humains se solidarisent dans l’adversité. Rien de tel qu’une bonne tempête de neige pour pelleter entre voisins, se donner un coup de main. Notre générosité a été exemplaire pour aider la Thaïlande suite au tsunami, Haïti après le tremblement de terre, même nos concitoyens lors des dernières inondations. Peut-être qu’à la dernière minute, un grand spasme mondial sauvera l’humanité.

Je sais, cette chronique est intense. Mais la réalité l’est encore plus et nos réactions ne le sont pas du tout. J’aimerais en faire davantage, mais je n’y peux rien, je ne suis qu’un chroniqueur à l’ombre des impératifs économiques. Je m’inquiète et je donne mon point de vue, c’est tout. En gardant les pieds sur terre et la tête dans les nuages de smog.

Le monde selon Goudreault

Cool comme une bibli

« Le paradis, à n’en pas douter, n’est qu’une immense bibliothèque. » — Gaston Bachelard

CHRONIQUE / J’aurais pu devenir un grand joueur de hockey. Meilleur que Sydney Crosby. Je ne le saurai jamais, je ne sais même pas patiner. Mes parents ne m’ont jamais traîné à l’aréna, à peine sur les terrains de soccer. Mon intérêt pour le sport est nul, aussi nul que moi en sport. Par contre, mes parents me laissaient jouer dans leur bibliothèque, explorer leurs livres, les massacrer, les réparer, les lire et les aimer. Surtout, chaque semaine, on allait à la bibliothèque publique. Je ne sais pas jouer au hockey, ni accumuler les commotions cérébrales, mais je sais lire, beaucoup. Et écrire, un peu.

Hipster avant l’heure, mon père faisait claquer ses bottes de cuir dans la section des vinyles. Il choisissait quelques disques, des Stones à Goldman, puis nous allions dans la section jeunesse me choisir des livres et des jeux. Si j’étais chanceux, et que mon paternel ne l’était pas, on tombait sur une animation. Un clown ou une mascotte poilue lisait des histoires à mes petits camarades évachés sur le sol. La lecture prenait soudain vie devant moi tandis que mon géniteur prenait son mal en patience. On rentrait à la maison, on se beurrait des céleris au Cheez Whiz et on se bourrait de lecture en écoutant de la musique. Le bonheur.

Quelques années plus tard, avec mes amis-voisins (à l’âge béni où il suffit d’être voisins pour être amis), on errait autour de la bibliothèque municipale. C’était notre point de chute. Quand on se lassait de traîner au centre-ville de Trois-Rivières et de piquer des bébelles chez Rossy, on allait se cultiver à la bibli. Les bandes dessinées nous fascinaient. Les livres sur l’art érotique aussi. Parfois, on demandait à la bibliothécaire de nous installer devant un poste de télé pour écouter les cassettes VHS de RBO. La vraie vie.

Dans le village où ma jeunesse s’est enracinée, la bibliothèque était toute neuve, avec des décorations vertes et roses, très modernes. Ce qu’il y avait de plus cool dans la bibli de Pointe-du-Lac, c’était la bibliothécaire, Madame Plante. Cette missionnaire du livre nous réservait toujours un accueil chaleureux, se souvenait des noms de chacun, connaissait nos goûts littéraires, nous proposait ses coups de cœur et me laissait lire des bouquins qui n’étaient pas de mon âge. Pas du tout!

Je fréquente la bibliothèque Éva-Senécal de Sherbrooke depuis une quinzaine d’années déjà. J’y ai découvert des films marquants et de la musique remarquable. Surtout, c’est dans cette bibliothèque publique que j’ai fait certaines des rencontres les plus significatives de mon existence : Romain Gary, Nelly Arcan, Cervantès, Julie Doucet, Boulet, Dan Fante, Patrice Desbiens, Anne Hébert et Caillou. Caillou me sert surtout d’appât pour fidéliser mes propres enfants à ce temple laïque. Ils n’ont pas encore compris l’importance de la quiétude et braillent pour lancer des sous dans la fontaine ou pour assister à l’heure du conte quand il n’y a pas d’heure du conte, mais on progresse.

Je visite au moins une douzaine d’autres bibliothèques chaque année. Pour des rencontres d’auteur, des conférences, des projets de création, par pure curiosité aussi. J’ai même utilisé la Grande Bibliothèque du Québec comme décor pour mon dernier roman. Vous l’aurez deviné, j’aime les bibliothèques publiques, leur démocratisation directe du savoir et de la culture, leur accessibilité et leur discrétion; elles sont pudiques nos bibliothèques publiques, elles ne s’en pètent pas les bretelles, mais elles demeurent les institutions culturelles les plus fréquentées au Québec.

Alors que les Canadiens de Montréal compilent à peine 1,5 million d’entrées annuellement, les 1055 bibliothèques publiques du Québec en décomptent plus de 27 millions! Sans profiter d’une visibilité médiatique comparable à la Sainte-Flanelle… Avec près de 2,6 millions d’abonnés, plus de 25 millions de livres accessibles et près de 60 millions de documents empruntés chaque année, leur apport à l’éducation et l’évolution du Québec est indéniable.

La lecture, c’est de la magie ordinaire. On a si bien maîtrisé la technique qu’on oublie à quel point l’acte de créer et déchiffrer du sens à l’aide de quelques symboles est puissant et sacré. Des concepts les plus complexes aux idées révolutionnaires en passant par l’induction d’émotions, tout est ancré et multiplié par l’écriture et son corollaire, la lecture. Aujourd’hui même débute la Semaine des bibliothèques publiques. Aimez-les, visitez-les, allez rembourser vos retards, empruntez votre prochain roman préféré, des bandes dessinées éclatées, des essais confrontants, des films, des livres-audio, des albums, des jeux de société. Redécouvrez vos bibliothèques publiques, elles vous habitent déjà.