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Claude Villeneuve
Le Quotidien
Claude Villeneuve

L’eusses-tu cru?

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CHRONIQUE / Il est quelquefois difficile de choisir les sujets pour cette chronique. J’ai donc demandé à ma petite-fille Alice, 12 ans, de m’aider à trouver un sujet pour celle-ci. « Grand-père, j’aimerais que tu parles d’évolution. »

Justement, un article paru dans la revue Quanta le 24 mai dernier m’a beaucoup étonné. Il semble que certains microorganismes qui vivent à de grandes profondeurs dans la croûte terrestre peuvent capter l’énergie provenant de la radioactivité pour assurer leur métabolisme. Ils ne digèrent pas les neutrons bien entendu, mais profitent de l’hydrogène formé par la rupture des molécules d’eau frappées par les neutrons. Cela leur permet de croître et de se reproduire. Ils seraient même à la base d’écosystèmes complexes complètement indépendants de la surface. Cette hypothèse étonnante a été proposée par deux équipes de chercheurs et elle ouvre des perspectives sur l’histoire de la vie sur Terre et possiblement sur d’autres planètes. Elle nous fournit aussi un beau sujet de réflexion sur l’évolution du vivant.

Tous les êtres vivants ont besoin d’énergie et de matériaux provenant de leur environnement pour croître et se reproduire. Cela est vrai pour les bactéries, les plantes, les champignons et les animaux, petits ou grands. Lorsque j’étudiais à l’université, au début des années 1970, on nous enseignait que toute la vie sur Terre dépendait de l’énergie fournie par la lumière du Soleil. Celle-ci, une fois captée par les organismes photosynthétiques, plantes, algues ou bactéries, était transformée en énergie chimique et stockée dans les tissus végétaux. Les animaux s’en nourrissaient, et les décomposeurs aussi, en recyclant les tissus morts. La photosynthèse nourrissait donc toutes les pyramides alimentaires depuis l’apparition de la vie il y a quatre milliards d’années. L’évolution, à travers la lutte pour se procurer l’énergie, avait permis l’apparition d’espèces et la formation d’écosystèmes comme nous les connaissons aujourd’hui. C’est une belle histoire qu’on raconte encore dans la majorité des manuels scolaires.

Mais la réalité est plus complexe et les bactéries y jouent un rôle déterminant. La découverte en 1977 sur la dorsale océanique de l’océan Indien des sources hydrothermales a permis de connaître des écosystèmes complets qui sont totalement indépendants de la lumière du Soleil et qui fonctionnent néanmoins depuis des milliards d’années. L’énergie qui leur permet de fonctionner est captée par un type de bactéries qui peuvent transformer certains produits chimiques qui s’échappent de ces sources chaudes alimentées par le volcanisme. Comme les bactéries se multiplient, divers types d’animaux, y compris des vers et des crabes très spécialisés, ont pu s’adapter à ces milieux inhospitaliers et prospérer. Dans les années 1980, on a trouvé divers types de bactéries qu’on a appelées extrêmophiles dans des milieux hyper salés, dans des geysers, dans des résidus miniers toxiques, où aucune autre forme de vie ne pouvait s’implanter. On a dû changer notre classification du monde vivant, dans les années 1990, pour regrouper ces organismes sous le vocal d’Archaebactéries, car elles sont si différentes des bactéries que nous connaissons qu’il faut penser qu’elles les ont précédées ou qu’elles ont évolué à partir d’une forme de vie encore plus ancienne. La découverte d’êtres vivants à plusieurs kilomètres dans la croûte terrestre, dans les sédiments océaniques, dans les lacs glaciaires qui n’ont pas vu la lumière depuis un million d’années est venue, au cours des 20 dernières années, remettre en question nos certitudes. Partout où il y a des défis, il y a des bactéries!

La recherche sur le microbiote, c’est-à-dire les populations de bactéries qui recouvrent notre corps et qui vivent dans nos intestins, a aussi montré que les bactéries coopèrent à maintenir notre santé. Bref, le monde bactérien n’a pas fini de nous étonner!

L’évolution par la sélection naturelle est une loi de la biologie. Elle postule que les êtres vivants, quels qu’ils soient, doivent constamment s’adapter aux variations des conditions de leur environnement physique et biologique en faisant appel à leur capacité de tirer des ressources suffisantes pour se reproduire. La diversité est le matériel de base pour trouver des réponses adéquates aux défis des changements. Les bactéries sont les championnes toutes catégorielles de l’adaptation. Ce sont donc les formes de vie les plus évoluées sur la planète. Toute la vie sur Terre dépend du monde bactérien. S’il y a de la vie sur d’autres planètes, il faudra chercher des bactéries.

L’eusses-tu cru Alice? Fascinant!