F1: la paille dans l’oeil du voisin

CHRONIQUE / La semaine dernière, l’équipe de l’émission scientifique Les Années lumière de Radio-Canada m’a demandé de répondre à une question d’un auditeur. Ce dernier voulait savoir combien il fallait planter d’arbres pour absorber le CO2 émis par une voiture dans une course de Formule 1 comme le Grand Prix de Montréal. La question mérite une réflexion plus large.

Pour la course, une voiture consomme de 50 à 75 litres par 100 kilomètres et parcourt 305 km. Cela représente de 600 à 700 kilos de CO2. C’est la quantité que cinq épinettes noires mettront 70 ans à absorber dans le nord du Lac-Saint-Jean, selon les équations que nous utilisons avec Carbone boréal.

C’est l’équivalent de ce que produit une camionnette 4x4 qui parcourt 1000 kilomètres. Il n’y a pas de quoi s’alarmer, diront certains. Mais il y a 20 voitures sur la ligne de départ, donc la course elle-même émet 12 à 15 tonnes de CO2 en deux heures. Cela correspond peut-être à 10 % des émissions de CO2 des quelque 160 000 véhicules qui parcourent les 3,4 kilomètres du pont Champlain chaque jour. Mais c’est une erreur de ne considérer que la course. En effet, l’industrie de la Formule 1 carbure au super à longueur d’année, et ses ramifications s’étendent sur cinq continents.

Ce qu’il faut vraiment compter, si on veut répondre à la question, va bien au-delà de la course proprement dite. D’abord, les voitures doivent se qualifier pour la course, les pilotes doivent s’entraîner, et il faut rouler pour mettre au point les prototypes. Cette consommation annuelle, divisée par le nombre de courses que dispute un pilote chaque année, représente une charge d’environ 13 tonnes d’émissions par voiture pour l’année. On parle alors d’une centaine d’épinettes noires pour chaque voiture. Ajoutons-en quelques-unes pour les pneus…

Mais tout ce beau monde voyage en avion d’une course à l’autre ; il faut déplacer les voitures, les équipes de mécanos, les pilotes et les propriétaires. La quantité de carburant consommé pour le transport aérien et terrestre des équipes et des voitures dans une année doit ensuite être divisée par le nombre de courses.

On arrive à des estimations de l’ordre de 10 000 tonnes de CO2 par année. Est-ce beaucoup ? Certes, mais à titre de comparaison, une entreprise qui émet moins de 10 000 tonnes de CO2 par année au Québec n’est même pas tenue de déclarer ses émissions au ministère de l’Environnement et de la Lutte aux changements climatiques. En termes de nombre de personnes, cela correspond aux émissions des habitants d’un village québécois de 1000 personnes pendant une année.

VR et motoneiges

Allons un peu plus loin. Dans une perspective élargie, il faudrait aussi comptabiliser les émissions liées au transport des spectateurs, des représentants de la presse, et diviser par le nombre de voitures qui participent à la course. C’est beaucoup plus compliqué, mais c’est faisable.

Malgré tout cela, la Formule 1 n’est pas plus polluante que bien d’autres sports motorisés. Par exemple, l’impact total de la F1 dans une année est largement moindre que celui des 120 000 motoneiges enregistrées au Québec ou des 9500 VR qui font leur migration annuelle vers le sud. Quant aux bateaux de plaisance… une motomarine qui consomme environ 10 litres d’essence par heure et qui est utilisée trois heures par jour produit autant d’émissions en une semaine qu’une F1 dans une course… Peu importe le moteur qui les brûle, 400 litres d’essence produisent toujours une tonne de CO2.

N’allez pas croire que je défends quelque loisir motorisé que ce soit. Dans un contexte d’urgence climatique, c’est un secteur où il est facile de réduire son impact.

En revanche, en faisant ce petit exercice de calcul et de comparaisons, je me suis souvenu du vieux dicton biblique qui dit qu’il est plus facile de voir la paille qui est dans l’oeil de son voisin que la poutre qui est dans le sien.