Brigitte Breton
Le Québec est loin d’être rendu à l’étape où il devra prioriser l’accès aux soins critiques comme ont dû le faire des médecins en France et dans le nord de l’Italie.
Le Québec est loin d’être rendu à l’étape où il devra prioriser l’accès aux soins critiques comme ont dû le faire des médecins en France et dans le nord de l’Italie.

Pour qui le respirateur?

CHRONIQUE / Si le Québec est confronté à devoir choisir quel malade a droit ou non à un respirateur, l’âge du patient ne devrait pas être l’unique critère. «Une personne de 80 ans peut avoir une espérance de vie de qualité plus grande qu’une autre de 55 ans poquée», soutient Réjean Hébert, gériatre, professeur et ancien ministre de la Santé.

Autant M. Hébert que trois autres médecins gériatres interrogés, Serge Brazeau, David Lussier et Quoc Dinh Nguyen, sont d’avis que le Québec est loin d’être rendu à l’étape où il devra prioriser l’accès aux soins critiques comme ont dû le faire des médecins en France et dans le nord de l’Italie. 

«New York risque de devoir se poser la question avant nous», note Quoc Dinh Nguyen, interniste-gériatre au Centre hospitalier de l’Université de Montréal et professeur adjoint de clinique. 

La COVID-19 force néanmoins le gouvernement Legault à prévoir tous les scénarios, y compris les plus sombres et les plus déchirants. 

Interrogé mardi à savoir s’il envisageait un guide de priorisation, le ministère de la Santé et des Services sociaux a finalement confirmé jeudi qu’il avait formé un groupe de travail afin de produire un protocole national de triage pour les soins intensifs, si la pandémie rendait cette éventualité nécessaire.

Une porte-parole du ministère indique par courriel que le protocole en production «intègre les considérations cliniques, éthiques et organisationnelles des situations potentielles de manque de ressources en soins intensifs». 

Les «vieux» risquent-ils d’être poussés vers la sortie si la fameuse courbe n’est pas aplatie, si le nombre de patients à traiter — ceux atteints du coronavirus et les autres — dépasse celui des ressources et des équipements disponibles pour soigner? 

Les «jeunes» auront-ils priorité? Tasse-toi mon’oncle, tasse-toi boomer, le respirateur n’est pas pour les personnes âgées. 

Serge Brazeau, président de l’Association des médecins gériatres du Québec, espère que nous n’en viendrons jamais à devoir prendre de telles décisions déchirantes. «Toute question éthique est complexe et comporte des zones grises.»

Bien que le pronostic des personnes âgées est plus mauvais que celui des malades plus jeunes face au coronavirus, bien que les «vieux» sortent souvent d’une période d’hospitalisation avec plus de séquelles que les «jeunes», il prévient que les aînés et leur famille ne sont pas nécessairement prêts à être mis à l’écart ou à renoncer à des soins si une priorisation des malades est établie. «Les familles et les comités d’éthique ne sont pas rendus au même niveau.»

Il y aura des tensions et non seulement dans les hôpitaux. Le gouvernement aura aussi en effet à porter un poids politique si le système est incapable de répondre à toutes les demandes de soins intensifs.

Quoc Dinh Nguyen explique qu’il serait hasardeux qu’un triage soit fondé sur un chiffre, car l’âge n’est pas un marqueur qui fait foi de tout. Réjean Hébert croit que le critère de l’espérance de vie de qualité est plus approprié.

Les personnes âgées ne forment pas un groupe homogène. «Il y a des gens de 80 ans qui font des marathons et d’autres qui vivent dans des CHSLD», fait remarquer Quoc Dinh Nguyen. 

Il rappelle que les médecins, les intensivistes et les patients sont déjà confrontés à des choix, pandémie de coronavirus ou non. La façon de traiter un cancer ou un problème cardiaque impose aussi de devoir trancher. 

C’est quoi l’objectif de vie? Ça sert à quelque chose telle chirurgie, tel traitement ou le résultat espéré est minime et ne prolongera la vie que d’une année?

Une vision déontologique s’oppose à une vision plus utilitariste, selon l’interniste-gériatre. La valeur de chaque personne par rapport aux bienfaits que la médecine peut apporter à la collectivité. Même en santé, une personne de 80 ans a moins d’années devant elle que la personne de 20 ans. 

David Lussier, gériatre à l’Institut de gériatrie de Montréal et professeur à l’Université de Montréal, croit pour sa part qu’il faut évaluer la probabilité de guérison, la chance de s’en sortir ou non qu’a la personne malade. «Au-delà de l’âge, c’est quoi la probabilité que le traitement fonctionne?» 

La personne de 85 ans qui sort d’une semaine aux soins intensifs ne retrouvera peut-être pas la même forme qu’avant. «On sauve plus de vies ou plus d’années de vie?» demande M. Lussier. Une chose est claire pour lui : si les ressources sont comptées, la règle du premier arrivé premier servi ne peut plus s’appliquer.

Les gériatres voient par ailleurs d’un bon œil que les personnes hébergées dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée et leurs familles soient appelées ces jours-ci à préciser le niveau d’intervention thérapeutique qu’ils désirent obtenir si leur état de santé se détériore. 

David Lussier croit même que tout le monde devrait mener une telle réflexion. C’est toujours mieux que d’attendre d’être plongé dans l’urgence. «Il faut éviter de mobiliser des ressources médicales si ce n’est pas le souhait du malade», indique M. Hébert. 

Ce dernier et Serge Brazeau expriment des inquiétudes pour les personnes âgées en ce temps de pandémie. 

Bien des commissions et des rapports ont été réalisés au cours des dernières années, mais le sort réservé aux personnes âgées plus vulnérables n’est pas encore reluisant. L’âgisme n’est pas absent non plus de la société québécoise.

Comme il y a eu exagération chez certains pour l’achat de papier de toilette, M. Hébert craint que d’autres décident de fixer un âge pour l’accès à un respirateur aux soins intensifs. «Il y a un danger et je serai le premier à dénoncer si un tel débordement se produit». 

Serge Brazeau constate que le Québec parle depuis longtemps des deux côtés de la bouche lorsqu’il est question des aînés. «On dit que le budget pour les soins à domicile ou les centres d’hébergement augmente, mais ce sont toujours des miettes par rapport aux besoins des personnes âgées.»

À cause de la crise sanitaire, celles-ci sont maintenant privées davantage de physiothérapie et de soutien à la maison, donne-t-il en exemple. Elles risquent ainsi de perdre de l’autonomie. «Ce n’est pas seulement d’un sac d’épicerie dont les personnes âgées ont besoin.»