Brigitte Breton
Nathalie Duchaine et sa mère Geneviève Beauvais composaient l’auditoire des Voix du Littoral mercredi soir, à la Maison des soins palliatifs du Littoral, à Lévis.
Nathalie Duchaine et sa mère Geneviève Beauvais composaient l’auditoire des Voix du Littoral mercredi soir, à la Maison des soins palliatifs du Littoral, à Lévis.

Chorale à vocation particulière [VIDÉO]

CHRONIQUE / Le trac, pour un choriste des Voix du Littoral, ce n’est pas seulement la peur de chanter faux, d’oublier des paroles ou de se retrouver devant des inconnus. C’est aussi la crainte d’être envahi par l’émotion, au point d’avoir le «motton», en chantant devant des personnes en fin de vie et leurs proches dans le salon de la Maison des soins palliatifs du Littoral, à Lévis.

«Notre chorale a une vocation particulière», explique le directeur des Voix du Littoral, Yves Patry, un professeur de musique retraité. En effet.

Le groupe participe aux activités de financement de la maison de soins palliatifs qui dessert le territoire de Lévis, Bellechasse, Lotbinière et Nouvelle-Beauce. De plus, une fois par mois, il se rassemble dans le salon de l’établissement pour chanter pour des malades et leur famille qui assistent tout probablement à un dernier concert ensemble.

L’émotion est à fleur de peau à chaque prestation.

Nathalie se souvient d’avoir fixé longtemps le plafond lorsqu’elle a réalisé sa première prestation à la maison de la rue Saint-Louis. «La première fois, on s’imprègne de l’atmosphère des lieux. Après, ça va.»

Après, la magie du chant et de la musique opère, selon la vingtaine de chanteurs rencontrée après une de leurs répétitions, un mercredi de janvier.

Ils sont de Lévis, de Québec (secteur Cap-Rouge), de Saint-Vallier, de Saint-Michel. Âgés de 53 à 81 ans, certains sont des employés ou des bénévoles de la maison de soins palliatifs. D’autres ont connu la chorale lors du séjour d’un proche à cet endroit.

«La musique a le pouvoir de rendre heureux», dit Sylvie. «Elle a un effet thérapeutique», ajoute Yves Patry. Elle apaise, elle agit comme un baume, elle rappelle de bons moments. «Il y a de la vie lorsqu’on chante», signale la directrice de la maison, Guylaine Parent.

Il arrive que les choristes chantent dans un salon vide si les malades n’ont pas le goût ou l’énergie de se déplacer. 

Certains laisseront toutefois la porte de leur chambre ouverte pour pouvoir entendre les chanteurs accompagnés à la guitare par le directeur Patry.

Parfois, des lits auront été déplacés au salon. 

Mercredi soir, Nathalie Duchaine et sa frêle maman, Geneviève Beauvais, composaient l’auditoire. Mme Beauvais adore le chant. La Lévisienne, qui réside à la maison des soins palliatifs depuis trois semaines, souligne fièrement avoir fait partie de quatre ensembles vocaux. 

Uniquement pour elle, Luc Juneau a interprété À vous jusqu’à la fin du monde, de Julien Clerc. Mme Beauvais était tout sourire et manifestait son appréciation. Sa fille a dû quant à elle essuyer des larmes quelques fois. «Les mots prennent tout leur sens dans les circonstances», dit-elle.

Ce n’est jamais facile d’accepter d’être un jour privé d’une personne chère. «Il faut apprendre à vivre sans parents». Mme Duchaine salue la générosité des membres des Voix du Littoral. 

Ceux-ci vous diront que c’est du donnant-donnant. «C’est un cadeau qu’on leur fait et c’est un cadeau que l’on se fait», résume M. Patry. 

Plusieurs choristes témoignent qu’ils retirent beaucoup personnellement à chanter devant ce «public» particulier. 

«La communication est superbe, empreinte de sérénité», affirme Thérèse Mathieu. «Nous sommes privilégiés». 

Mary-Line y trouve une dimension spirituelle. Pascal, une source d’énergie. Chanter dans un tel environnement permet de saisir toute la fragilité de la vie, selon Carole. 

Les chanteurs sont témoins de scènes touchantes. Ils se retrouvent souvent devant des malades calmes et sereins qui consolent leurs proches non encore résignés à l’approche de la mort. 

Les choristes semblent avoir tous en tête le souvenir d’un malade. Un évoquera ce jeune homme de 28 ans, l’autre cette brillante ingénieure de 40 ans. Un autre, la patiente qui a tellement apprécié la chorale qu’elle a réservé ses services pour ses funérailles. 

Plus d’un a conservé l’image de cet homme aveugle et seul qui avait accueilli les choristes autour de son lit, dans sa chambre. Il avait réclamé la chanson Mille après mille, de Willie Lamothe. «Un jour quand mes voyages auront pris fin

Et qu’au fond de moi j’aurai trouvé

Cette paix dont je sentais le besoin

À ce moment je pourrai m’arrêter.»

L’homme est décédé deux jours plus tard.

Quel est le répertoire retenu par une chorale dédiée à une maison de soins palliatifs?

Des chansons de Zaz, d’Harmonium, de Richard Desjardins, de Daniel Lavoie, d’Anne Sylvestre, de Jacques Michel, de Claude Gauthier, de Georges Moustaki, de Julien Clerc, de Gilles Vigneault.

Le groupe ne s’empêche pas de livrer des textes qui pourraient paraître sombres ou mélancoliques. Pascal, qui est aussi infirmier à la maison, observe que même si certaines chansons sont tristes, les malades les aiment et veulent les entendre.

Même si c’est la dernière fois.