En février 2018, la membre de la communauté Mohawk Sedalia Fazio prenait la parole, accompagnée du juge à la retraite Jacques Viens, à l’ouverture de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics.

Changer de place dans le canot

CHRONIQUE / Le Québec a besoin d’être balayé par un autre vent de changement. François Legault et son équipe ont l’occasion d’incarner de nouveau le changement et l’audace dans le traitement qu’ils réserveront aux recommandations de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics.

Des excuses publiques sont certes bienvenues, mais il faudra beaucoup plus pour contrer la discrimination systémique dont sont victimes les Autochtones. 

Lundi, tant la ministre déléguée aux Affaires autochtones, Sylvie D’Amours, la ministre à la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, que le ministre délégué à la Santé et aux services sociaux, Lionel Carmant, ont affirmé que le rapport du juge à la retraite Jacques Viens ne sera pas tabletté. 

Qui plus est, le premier ministre fera une déclaration officielle mercredi et une rencontre est déjà prévue le 17 octobre avec différents représentants des Premières Nations et des Inuit.

Mais encore? Qu’adviendra-t-il par la suite, quel suivi réservera le gouvernement aux 142 recommandations du juge Viens, notamment «la 138», réclamant que soit confié au Protecteur du citoyen le mandat «d’assurer l’évaluation et le suivi de la mise en œuvre de l’ensemble des appels à l’action proposés dans ce rapport, et ce, jusqu’à leur pleine réalisation»?

La commission ne relève pas des situations et des problématiques totalement inconnues. Le juge rappelle que des commissions d’enquête, des commissions parlementaires, des forums socioéconomiques, des groupes de travail ciblés ont fourni au fil des dernières décennies une multitude de recommandations et de pistes d’action pour régler des problèmes touchant de façon particulière les Premières Nations et les Inuit, et pour répondre aux besoins spécifiques de ceux-ci.

C’est après que tout se gâte. Un rapport qui a nécessité des millions de dollars est bien accueilli par les politiciens, mais il passe à l’oubli jusqu’à la prochaine crise, jusqu’aux prochaines dénonciations comme celles des femmes autochtones de Val-d’Or alléguant en 2015 avoir été victimes d’abus de la part d’agents de la Sûreté du Québec. 

De l’avis du juge Viens, «le véritable problème réside dans le fait que la majorité des solutions mises de l’avant prennent la forme de projets pilotes ou de programmes dont le maintien dépend, année après année, des sommes disponibles. Difficile dans un tel contexte de construire sur du long terme, d’opérer un changement véritable et encore moins d’en ressentir les effets positifs». 

Le commissaire signale également que la lenteur à concrétiser des mesures nuit à la réconciliation et à l’avancement des relations. Il note aussi que la qualité des services offerts aux peuples autochtones «n’a jamais été véritablement priorisée», sauf lors de quelques épisodes de crise. Selon M. Viens, les structures en place empêchent aussi les Premières Nations et les Inuit d’agir eux-mêmes pour répondre adéquatement aux besoins de leurs populations. 

Un suivi indépendant

Le gouvernement Legault est-il prêt à faire les choses différemment? La population québécoise va-t-elle s’assurer qu’il le fasse, qu’il mette fin aux traitements discriminatoires dont sont victimes les Autochtones dans les hôpitaux, les services sociaux, les services de police, les services de justice, correctionnels ou de protection de la jeunesse?

Le juge rappelle dans son rapport que le gouvernement précédent a fait inscrire dans le décret consultatif de la commission qu’il entendait «mettre en place un mécanisme d’évaluation et de suivi des recommandations formulées par la commission d’enquête». Une façon sans doute d’éviter de se retrouver encore au même point dans 10 ans. 

Ne voulant pas que le suivi soit effectué par des comités à «forte composante gouvernementale», M. Viens prône un mécanisme de suivi indépendant et estime que le Protecteur du citoyen — qui relève de l’Assemblée nationale- pourrait remplir ce mandat avec un budget approprié.

Il souhaite aussi une veille citoyenne comme celle qui a suivi la commission Charbonneau sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction.

Pour ce faire, il faudra aussi lutter contre l’indifférence de bon nombre de Québécois à l’égard du sort réservé aux Autochtones.

Le juge Viens écrit qu’il a cherché longtemps une image forte pour décrire ce qu’il avait vécu durant son mandat.

Il a retenu celle évoquée par une aînée autochtone soulignant l’importance de savoir la place occupée par chacun dans un canot. Pour maintenir l’équilibre, chacun a son rôle à jouer. «Celui de l’éclaireur qui tout en avant prévient des écueils, celui du barreur qui dirige le canot derrière et le propulse et, enfin, celui du passager qui se laisse guider sur le territoire».

Selon le juge, «en matière de services publics, depuis toujours ou presque, nous avons fait des peuples autochtones des passagers sur leur propre territoire». Il croit qu’un changement de perspective et de place dans le canot est possible. 

Il invite d’ailleurs tous les citoyens québécois à se faire agents de changement, à construire l’avenir côte à côte, à ne plus laisser les préjugés et la peur de l’autre prendre le dessus sur notre humanité. 

Si une véritable volonté de changement se fait sentir dans la population, il deviendra plus difficile pour le gouvernement Legault — et les suivants — de ne pas y répondre.