Que des élèves soient tenus à l’écart d’un programme, non pas parce qu’ils n’ont pas les habiletés, mais parce que leurs parents sont incapables d’assumer les coûts, ne semble pas déranger le ministre Roberge.

Au-delà des kleenex et des flûtes à bec

CHRONIQUE / Des «kleenex», une flûte à bec, des romans et deux sorties pédagogiques «gratis». C’est le prix de consolation que réserve le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, aux élèves dont les parents n’ont pas les moyens de payer des centaines de dollars, voire des milliers, pour qu’ils puissent suivre un programme particulier (sports, langues, arts, éducation internationale) dans une école publique.

M. Roberge a présenté jeudi le projet de loi 12 «visant à préciser la portée du droit à la gratuité scolaire et à permettre l’encadrement de certaines contributions financières pouvant être exigées».

Ce projet s’avère nécessaire, car les commissions scolaires n’ont pas manqué d’imagination au fil des ans pour refiler aux parents la facture d’activités et de matériel qui normalement devraient être gratuits dans nos écoles publiques.

Lorsque les subventions de Québec ne couvrent pas tous les besoins dans les écoles, il faut combler le vide et les parents ont été appelés à contribuer davantage de leurs poches pour acheter grammaire, roman, calculatrice scientifique, tablette électronique, matériel de laboratoire. 

Des commissions scolaires ont exagéré. Des parents ont donc intenté un recours collectif contre elles devant les tribunaux et décroché 153 millions $ de remboursement dans une entente hors cour.

Le ministre ne veut pas que l’histoire se répète.

Son projet de loi vise à dissiper le flou, à poser des balises, à mettre fin aux disparités dans les écoles.

Ségrégation maintenue

M. Roberge met de l’ordre dans les frais scolaires, il allège la facture des parents ce qui est très bien, mais malheureusement, il perpétue aussi la ségrégation scolaire.

Que le système scolaire du Québec soit devenu le plus inégalitaire au Canada avec ses écoles privées et ses écoles publiques à deux vitesses (projets particuliers et classes ordinaires), comme le déplorait en 2016 le Conseil supérieur de l’éducation, est manifestement le cadet de ses soucis et ceux du gouvernement Legault. 

Le ministre Roberge propose de modifier la Loi sur l’instruction publique pour spécifier que le droit à la gratuité des services éducatifs ne s’étend pas aux services éducatifs dispensés dans le cadre de projets pédagogiques particuliers.

Que des élèves soient tenus à l’écart d’un programme de sport ou de langue, non pas parce qu’ils n’ont pas les habilités ou les notes pour passer à travers les matières scolaires dans un temps limité, mais bien uniquement parce que leurs parents sont incapables d’assumer les coûts d’un tel programme, ne semble pas poser de problème pour lui.

«La situation actuelle, elle est correcte. Elle est acceptée par les Québécois», a répondu M. Roberge devant la presse parlementaire. Il en veut comme preuve les résultats de la consultation en ligne que son ministère a menée. «Les parents nous disent : C’est correct la répartition des frais».

Soixante-sept % des répondants à un questionnaire ont indiqué qu’ils étaient favorables à certains frais pour les projets particuliers pédagogiques.

L’histoire ne dit cependant pas si la mère monoparentale sur l’aide sociale, les gagne-petit et les parents avec trois enfants d’âge scolaire sont du même avis.

Retenons que pour le gouvernement Legault, un avis du Conseil supérieur de l’éducation est sur le même pied qu’une consultation en ligne, lancée sans mettre en contexte les enjeux liés à la gratuité scolaire, à l’accessibilité, à l’égalité des chances.

Si une consultation en ligne révèle que 60 % des parents disent «grosso modo» que la facturation actuelle leur convient, le gouvernement ne sent pas le besoin de voir un peu plus loin.

Égide Royer, un professeur à l’Université Laval maintes fois cité par les caquistes lorsqu’il s’agit de l’implantation des maternelles quatre ans, écrivait en janvier dans La Presse que 42 % des élèves du secondaire fréquentent une école privée ou publique à projet particulier au Québec.

Il indiquait que ces élèves ont «deux fois plus de chances d’accéder au cégep, et respectivement, neuf et six fois plus de chances d’aller à l’université que ceux inscrits à une école «ordinaire» publique». 

Bien sûr, il y a plus d’un facteur qui explique le cheminement scolaire d’un jeune et son désir de poursuivre ou non des études supérieures.

On s’attend toutefois d’un gouvernement qui dit défendre les intérêts du «monde ordinaire» et de la classe moyenne, qui fait de l’éducation une priorité, qui prétend de plus vouloir que chaque enfant développe son plein potentiel, qu’il se préoccupe des milliers d’enfants qui n’ont pas accès à des projets motivants et formateurs parce que leurs parents n’ont pas d’argent.

M. Roberge estime que les écoles peuvent prendre «un paquet de moyens», notamment créer des fondations, pour rendre les projets particuliers davantage accessibles. 

Aussi bien dire qu’il s’en fout.

Il peut imposer aux écoles deux récréations de 20 minutes pas jour, mais il s’en remet à elles pour donner la même chance à tous.

Pour le ministre, le compte y est. Des mouchoirs, des flûtes à bec, des romans, des dictionnaires, deux sorties pédagogiques par année, des calculatrices scientifiques «gratis», c’est bien assez pour les enfants des familles moins aisées.

Le libre choix des parents, si cher aux politiciens lorsqu’il s’agit des services de garde ou des maternelles quatre ans, n’existe pas à l’école primaire ou secondaire. 

La classe «ordinaire», qui n’a plus rien de régulier et d’ordinaire parce qu’elle regroupe trop d’élèves en difficulté et pas assez d’élèves «performants», est l’unique voie pour des milliers d’enfants.

L’accessibilité aux études et à l’éducation est dans le «top 2» des préoccupations exprimées lors de la consultation en ligne, rapporte pourtant le ministre. Dommage qu’il accepte si aisément que des élèves aient accès à des programmes et d’autres non.