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Chronique

L’antidote aux dérives du capitalisme

CHRONIQUE / Ne comptez pas sur Alban D’Amours pour jouer le rôle de «belle-mère» au Mouvement Desjardins. Selon lui, l’institution québécoise n’a pas perdu son âme, n’est pas dénaturée. Son expérience chez Desjardins et du coopératisme international l’amène même à conclure que le coopératisme est un antidote aux dérives du capitalisme. C’est d’ailleurs le titre du livre qu’il lance cette semaine.

Des économistes se portent cet automne au chevet du capitalisme malade, incapable ou peu enclin à trouver des solutions aux inégalités sociales, aux enjeux climatiques et de développement durable.

Jeremy Rifkin propose Le New Deal vert mondial. Thomas Piketty, Capital et idéologie.

À la petite échelle du Québec, Alban d’Amours, qui a présidé le Mouvement Desjardins de 2000 à 2008, suggère pour sa part de miser davantage sur le coopératisme pour faire contrepoids au capitalisme et créer un nouvel ordre économique et social. Son ouvrage : Le coopératisme, un antidote aux dérives du capitalisme. Réflexions ancrées dans mon parcours chez Desjardins.

Selon M. D’Amours, la logique d’affaires fondée uniquement sur le profit de l’actionnaire a montré ses limites. En entrevue mardi au Soleil, il souligne que les dirigeants des 180 plus grandes entreprises américaines arrivent au même constat.

Économiste de formation, il prône un autre modèle d’affaires, celui des coopératives avec leur modèle de propriété collective, leur gouvernance démocratique et leur logique d’affaires qui en est une de service.

Il rappelle que certains ont sourcillé lorsqu’il a commencé à utiliser la notion de modèle d’affaires pour parler des coopératives. Pour lui, celles-ci sont de «véritables entreprises, soumises à la concurrence et fortes de leur logique de service».

L’homme, qui a été professeur à l’Université de Sherbrooke et sous-ministre au gouvernement du Québec avant de faire son entrée chez Desjardins en 1988, est inquiet de la montée du populisme et des inégalités sociales.

Il croit que le désordre économique met en péril nos démocraties. 

Il déplore la tyrannie des objectifs trimestriels qui rend difficile, voire impossible, la prise en compte d’enjeux sociaux et environnementaux majeurs.

«La culture financière du court terme a envahi l’espace gouvernemental, l’ignorance a pris le pas sur la science, les inégalités croissantes nourrissent la grogne, la mondialisation n’a pas répondu aux espoirs qu’elle suscitait, les directions politiques perdent leurs repères et les démocraties se fragilisent alors qu’on voit poindre des relents de totalitarisme», écrit-il dans son livre de 189 pages qu’il considère comme un héritage.

L’ouvrage, publié aux Presses de l’Université Laval, a été lancé mercredi à l’Université Laval où sa fille Sophie est rectrice. M. D’Amours est aussi diplômé de l’Université Laval. La préface du livre est signée par Guy Cormier, président et chef de la direction du Mouvement Desjardins. 

L’auteur estime que le coopératisme peut contribuer à rééquilibrer l’économie mondiale parce que sa logique d’affaires est plus inclusive. «Elle tient compte du social, des employés, des dirigeants, des enjeux climatiques et du développement durable». 

Philanthrope, M. D’Amours a contribué l’an dernier à la création de la Chaire de leadership en enseignement Alban-D’Amours en sociologie de la coopération, à l’Université Laval. «Pas en affaires, pas en économie, mais bien en sociologie. Pour moi, c’était important».

M. D’Amours souligne également que performance, rentabilité et productivité vont de pair avec le coopératisme. Un modèle qu’il juge d’ailleurs bien adapté pour l’économie circulaire et l’économie de partage. «La vraie économie de partage. Pas celle d’Uber comme le prétend le gouvernement», précise-t-il. Il voit dans l’économie de partage à la Uber, «une sorte de prolétarisation de la propriété privée».

Il préconise trois axes de performance globale et durable : la satisfaction des membres, des clients, des contribuables (du temps qu’il était sous-ministre), la productivité par l’efficacité et l’innovation, et la mobilisation des ressources humaines par le développement des compétences, la responsabilisation et la satisfaction du travail bien fait.

L’âme de Desjardins 

L’ancien président de Desjardins entend bien les critiques dont fait l’objet l’organisation lors de la fermeture de guichets automatiques ou de regroupement de caisses populaires.

Pas question pour lui de sortir sur la place publique pour critiquer le Mouvement, comme le fait parfois un autre ancien dirigeant, Claude Béland. M. D’Amours dit préférer les liens directs avec la haute direction. «C’est plus efficace et plus constructif.» Il précise qu’il a participé à tous les congrès et n’a raté qu’une seule assemblée générale en 40 ans. 

Des conseils aux dirigeants de Desjardins : se laisser guider par les éléments immuables de son modèle d’affaires, réinventer la proximité, revitaliser sa gouvernance démocratique en misant sur le numérique et accroître sa productivité. 

«Les arbitrages doivent protéger la primauté de l’intérêt des membres dans un contexte de rentabilité suffisante et rassurante. Notamment, la modification des modes d’accès aux services devrait être accompagnée de modes compatibles avec sa logique d’affaires, même s’il faut assumer temporairement des coûts additionnels nécessaires à la mutation et à son acceptabilité par les membres.»

Selon M. D’Amours, «l’âme de Desjardins» a évolué depuis les 120 dernières années, mais les membres, les dirigeants et les employés ont toujours soif d’humanisme.

Brigitte Breton

Une vie pour l'aide à mourir

CHRONIQUE / Consacrer 35 années à une cause afin que des malades puissent décider du moment de leur sortie et vivre une digne fin de vie, cela garde vivant et nourrit une existence. À 74 ans, Yvon Bureau n’a pas l’intention de s’arrêter. Il lui reste encore à faire.

«Je devrais être déjà mort», lance l’homme qui a reçu il y a quelques années un diagnostic de cancer de la prostate. Toujours actif, il contribue à assurer de «belles morts» et de sereines histoires de fin de vie aux autres. 

J’ai rencontré jeudi après-midi ce Beauceron d’origine vivant à Québec, travailleur social de profession, pour tenter de saisir ce qui motive une personne à s’impliquer si intensément et si longuement dans une cause, dans l’atteinte d’un objectif.

Coïncidence, quelques heures plus tard, le débat des chefs illustrait en quelques minutes tout le chemin parcouru ces dernières décennies par le Québec et le Canada sur la délicate question de l’aide médicale à mourir. 

Qui aurait pu prédire, il y a 30 ans, que six chefs de parti politique affirmeraient devant des milliers d’électeurs qu’ils sont prêts à assouplir la loi afin qu’une femme comme Lise Pigeon, une Montréalaise atteinte de sclérose en plaques et clouée à un fauteuil roulant, puisse avoir accès à l’aide médicale à mourir?

Pour en arriver là, il a fallu que des personnes comme Yvon Bureau, qui copréside depuis 2007 le collectif Mourir digne et libre, travaillent fort, se montrent convaincantes, déterminées et très tenaces. Auprès des politiciens, des médecins, des juristes, des fonctionnaires, de la population et des différents ordres professionnels.

Lentement mais sûrement

Un changement de paradigme majeur devait se produire pour que des patients puissent avoir leur mot à dire sur leur traitement, pour que les médecins ne décident plus de tout et ne tiennent plus les malades dans l’ignorance. Enfin, pour qu’attendre une «mort naturelle» ne soit plus l’unique option des personnes souffrantes et pour que celles-ci puissent faire un choix libre et éclairé.

Les comportements et les valeurs de la société devaient évoluer, ainsi que la pratique médicale. Le cadre légal devait aussi être modifié. «Cela ne se fait pas en claquant des doigts. Ça prend du temps. Il y a des moments calmes et d’autres très intenses.»

En 1993, la Cour suprême divisée (5 juges contre 4) a refusé le droit au suicide assisté à Sue Rodriguez. «L’ancienne juge à la Cour suprême, Claire L’Heureux-Dubé, m’a dit qu’il faudrait 20 ans pour que s’opère un changement.» Ce fut le cas. En 2015, dans l’arrêt Carter, la Cour a dit oui à l’aide médicale à mourir.

Entre les deux décisions, et pendant 10 ans, M. Bureau s’est rendu à Drummondville, point de ralliement de gens de Québec, Montréal et Sherbrooke, chaque dernier vendredi de chaque mois. Avocat, notaire, travailleur social, infirmière, médecin, fonctionnaire et même à un moment donné un curé, s’y réunissaient, animés par le même objectif de garantir le libre-choix aux malades et leur assurer une mort plus digne. 

S’ajoute à cela : participer à des congrès internationaux, à des colloques, à des commissions parlementaires, donner des conférences, écrire un blogue et des lettres dans les médias, faire des représentations auprès des élus. 

Un engagement qui forcément nécessite l’appui de la famille, reconnaît le travailleur social. Sa conjointe Diane Doyon, ses enfants Héléna et Vincent ont eux «itou» participé à son combat. Pour le meilleur et pour le pire. M. Bureau a déjà reçu une menace de mort. Des amis et des membres de la famille préfèrent aussi ne pas parler de la lutte qu’il continue de mener.

«Y’a pas un docteur qui va vouloir te soigner», disait Marianna, la mère d’Yvon Bureau, une femme qui a pris le contrôle de son existence le dernier mois de sa vie. 

«Elle pensait que je m’attaquais aux médecins alors que mon but était simplement que le choix de la personne — du malade — soit respecté et qu’il puisse mourir dignement.»

M. Bureau estime que son engagement lui a donné et lui donne encore l’occasion de rencontrer des gens extraordinaires dans différentes sphères d’activités. Notamment, les Dr Marcel Boisvert et Alain Naud, Ghislain Leblond, un ancien sous-ministre atteint d’une maladie neurodégénérative qui copréside le collectif Mourir digne et libre, la députée péquiste Véronique Hivon.

Il a même un bon mot pour Gaétan Barrette, ancien ministre libéral de la Santé et ancien président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec.

Le cinéaste Denys Arcand est également venu le rencontrer chez lui pour voir comment pourrait se dérouler une fin de vie douce pour son Rémy (Rémy Girard), dans Les invasions barbares. Lina B. Moreco l’a aussi consulté pour son documentaire Mourir pour soi.

Yvon Bureau a commencé vers 1984 à dénoncer l’acharnement thérapeutique, à insister pour que le malade puisse faire un choix libre et éclairé et exprimer ses volontés. Au centre de réadaptation en déficience physique François-Charron, il a été témoin de la grande souffrance et de la détresse des personnes amputées. 

Au fil du temps, au fil des rencontres et des représentations, ses actions ont porté sur l’aide médicale à mourir à inscrire dans un continuum de soins de fin de vie.

La Loi concernant les soins de fin de vie est en vigueur au Québec depuis 2015. De décembre 2015 à mars 2018, 2462 malades ont formulé une demande d’aide médicale à mourir, rapportait en avril la Commission sur les soins de fin de vie.

Encore du boulot

Des écueils demeurent. Des résistances persistent. C’est pourquoi Yvon Bureau ne peut dire encore mission accomplie.

Il surveillera de près comment Québec et Ottawa répondront à la décision de la juge Christine Beaudouin dans la cause visant Nicole Gladu et Jean Truchon. Il souhaiterait aussi que les maisons de soins palliatifs comme Michel-Sarrazin offrent toutes l’aide médicale à mourir. Il voudrait également qu’une commission se penche sur le dossier des directives médicales anticipées.

Pourquoi tout ce temps, cette énergie, cet engagement profond et soutenu? 

Pour remplir une promesse faite à son père Joseph-Ernest, 80 ans et cancéreux. «Papa, le mourir au Québec, ça va changer», lui a-t-il dit deux jours avant son décès, le 16 octobre 1984. Il y a 35 ans.

M. Bureau exprime une immense reconnaissance et admiration pour toutes les personnes qui ont contribué à l’évolution des soins de fin de vie au Québec et au Canada. Sans elles, il lui aurait été impossible de s’approcher de son but.

Brigitte Breton

Plus de travail et moins d’impôt

CHRONIQUE / Un hôpital et un centre d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) ne correspondent pas vraiment à l’image que les contribuables se font d’un paradis fiscal.

Le gouvernement Legault examine cependant la possibilité d’exonérer d’impôt les heures de travail supplémentaires effectuées par certaines catégories d’employés — notamment les préposés aux bénéficiaires — œuvrant dans le réseau de la santé.

Un moyen parmi d’autres, selon Québec, de contrer la pénurie de main-d’œuvre qui sévit dans ce secteur, mais aussi dans celui des technologies de l’information, de la finance et de l’administration. 

Les salariés qui travaillent dans des domaines non ciblés par Québec et non considérés comme faisant face à des difficultés de recrutement ou de rétention de main-d’œuvre continueront par ailleurs de payer de l’impôt sur l’overtime. 

Le ministre du Travail a lancé une grande corvée en début d’année pour soutenir les employeurs frappés par une rareté de main-d’œuvre qui complique leurs activités au quotidien, voire freine leur projet de développement et d’expansion. 

Québec tente de voir si la fiscalité peut s’ajouter au coffre à outils complet qu’il souhaite présenter soit à la mise à jour économique de novembre, soit dans le cadre du prochain budget.

Une bonne idée? Réaliste? 

«Difficile. Beaucoup d’enjeux», m’a répondu par courriel un professeur en fiscalité. Il cerne notamment l’enjeu d’égalité. Les hommes font plus d’heures supplémentaires que les femmes, et celles-ci travaillent davantage à temps partiel.

La solution étudiée par le ministre du Travail, Jean Boulet, paraît en effet attrayante à première vue. Mais, elle révèle des limites pour contrer la rareté de main-d’œuvre et comporte des difficultés d’application. 

Le travail de préposés aux bénéficiaires, par exemple, ne sera pas davantage convoité par plus d’hommes et de femmes parce que les heures supplémentaires seront exemptées d’impôt. La tâche des préposés ne sera pas allégée pour autant. Pas plus que la paye pour une semaine normale de travail ne sera augmentée. 

Il n’est pas assuré non plus que l’attrait de gains supérieurs incitera les employés à consacrer plus d’heures au travail.

Les obligations de la conciliation travail-famille, l’importance accordée à la qualité de vie et à sa santé personnelle auront peut-être encore plus de poids que l’attrait d’une plus grosse paye. Le travail et le désir d’accroître ses revenus ne sont pas une priorité pour tous. 

Il est hasardeux de plus de faire une planification de main-d’œuvre en misant que les employés diront massivement oui aux heures supplémentaires si elles s’avèrent plus payantes. Cela vaut en santé, mais aussi dans d’autres secteurs d’activités. 

Une telle mesure pourrait aussi avoir comme effet que certains salariés opteront pour un travail à temps partiel et compléteront leur semaine avec des heures supplémentaires mieux rémunérées. Cela s’est produit en soins infirmiers.

Dans le cas des infirmières, on a vu aussi les dangers de gérer le personnel en l’obligeant à faire des heures supplémentaires. Des gestionnaires vont-ils se montrer plus insistants du fait que ce surplus de travail serait exempté d’impôt?

C’est fort louable de chercher différentes façons de combler les besoins de main-d’œuvre, mais dans un domaine comme celui de la santé, il faut également veiller à ce que les patients ne se retrouvent pas avec des employés qui cumulent des 16 heures de travail en ligne. Les dangers d’erreurs sont accrus.

Une autre difficulté qui se pose est la justesse de la mesure envisagée par Québec. 

«Qui va tracer la ligne?» a demandé mercredi le libéral Pierre Arcand qui craint que Québec crée deux classes de travailleurs, parfois même dans la même entreprise. 

Les libéraux veulent également savoir de quel montant de revenus le gouvernement devra se priver s’il n’impose plus les heures de travail supplémentaires.

La veille, le péquiste Pascal Bérubé avait aussi soulevé des doutes sur l’équité de la mesure étudiée. «Si vous utilisez un crayon, vous êtes éligible. Si vous utilisez un marteau, vous n’êtes pas éligible», a noté le chef intérimaire du Parti québécois en donnant l’exemple des travailleurs de la construction. 

M. Bérubé croit que si le gouvernement décide d’aller de l’avant avec cette mesure incitative aux heures de travail supplémentaires, il doit l’appliquer à tous et partout. 

Chez Québec solidaire, Manon Massé estime de son côté qu’il serait plus efficace de recourir davantage à l’immigration et de hausser le salaire minimum.

En début de semaine, La Presse canadienne indiquait que les bourses de 7500 $ offertes aux personnes qui souhaitent devenir préposées aux bénéficiaires ne se traduisent pas encore par une hausse des demandes d’inscription dans les programmes de formation.

Les incitatifs financiers ont des limites. La paye n’est pas le seul critère dans le choix d’un emploi. 

Brigitte Breton

La bonne foi des médecins

CHRONIQUE / Les Québécois ont suffisamment payé pour le traitement royal que le gouvernement Couillard a accordé aux médecins spécialistes, alors qu’il appliquait partout un régime minceur. Les contribuables et les patients veulent en avoir plus pour leur argent en santé. Et non pas que le gouvernement Legault alourdisse davantage la note avec des démarches coûteuses et interminables devant les tribunaux.

Certes, le premier ministre François Legault jouit d’un très fort appui de la population dans la partie de bras de fer qui s’annonce avec le gouvernement et la Fédération des médecins spécialistes du Québec. Une opinion publique favorable ne garantit pas pour autant une victoire pour le gouvernement devant les tribunaux. Ne nous leurrons pas.

M. Legault et le président du Conseil du Trésor veulent se présenter comme deux politiciens et comptables agréés qui se tiennent debout devant le puissant «syndicat» de médecins. Leur attitude de fermeté donne aussi le ton aux prochaines négociations dans le secteur public qui s’enclencheront au cours des prochains mois.

Le milliard de dollars qu’ils ont promis de récupérer dans les poches des médecins spécialistes n’est pas pour autant facilement à portée de main.

Le premier ministre a indiqué cette semaine qu’il voulait rouvrir l’entente liant Québec et les spécialistes jusqu’en 2023, et qu’il était prêt à recourir à une loi spéciale pour atteindre son objectif d’ici la fin de l’année.

Il souhaite ramener la rémunération des médecins spécialistes à un niveau qui correspond à la capacité de payer du gouvernement québécois.

Un médecin spécialiste touche en moyenne 428 941 $ au Québec, comparativement à 375 000 $ ailleurs au pays (une donnée qui exclut l’Alberta et la Saskatchewan). Selon M. Legault, les professionnels devraient gagner 9 % moins que leurs confrères des autres provinces.

L’entente qu’il veut modifier prévoit que les parties peuvent revoir les paramètres de celle-ci à la lumière d’une étude de l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS), mais seulement pour corriger un écart à la hausse.

Même si l’entente «négociée de bonne foi» entre le gouvernement précédent et la fédération apparait encore plus inacceptable et injustifiable, il est loin d’être assuré que l’équipe caquiste peut s’en défaire en sortant la menace d’une loi spéciale. On ne renie pas aussi facilement la signature d’un contrat signé par un gouvernement précédent.

La Fédération des médecins spécialistes a les moyens de se défendre longtemps. Elle est d’ailleurs représentée par l’ancien premier ministre Lucien Bouchard. 

Fin de la gloutonnerie

Les Québécois reconnaissent les compétences des médecins et l’exigence de leur travail. Ils apprécient «leur» médecin, «leur» spécialiste. Mais pas au point d’accepter sans broncher que ceux-ci remplissent leur compte en banque alors que d’autres acteurs du réseau de la santé sont sous-payés, que l’accès à des soins demeure ardu et que le budget de la santé accapare la moitié du budget de l’État.

Ils ne tolèrent plus la gloutonnerie salariale «des médecins» ainsi que l’aveuglement et le laxisme dont ont fait preuve les gouvernements précédents en ne surveillant pas davantage la facturation présentée à la Régie de l’assurance-maladie du Québec (RAMQ). 

Il existe par ailleurs bien des défis importants à relever dans d’autres domaines que celui de la santé et cela requiert également des fonds publics.

Ce n’est pas parce que le Québec affiche maintenant d’importants surplus que les ententes passées entre les libéraux et les médecins spécialistes deviennent plus acceptables.

Les membres de la Fédération des médecins spécialistes ne vivent pas dans une bulle. Ils doivent bien constater eux aussi que l’État et les fonds publics doivent servir à bien d’autres choses qu’à leur enrichissement personnel.

La profession médicale a été entachée ces dernières années par les avantages démesurés consentis par le trio de médecins Couillard-Barrette-Iglesias et par les abus de certains médecins dévoilés par les médias. 

La Fédération des médecins spécialistes et sa présidente, Diane Francoeur, ont l’occasion de corriger le tir et de regagner la sympathie de la population. 

Ce n’est sûrement pas en faisant subir aux malades les contrecoups de leur négociation avec Québec, en faisant planer la menace d’exode, ni en se lançant dans une bataille juridique coûteuse pour le gouvernement et les contribuables qu’ils y parviendront. 

Tant les médecins spécialistes que le gouvernement Legault ont intérêt à négocier, à trouver des compromis avec l’ensemble des données de l’ICIS en main, et ce, sans jamais perdre de vue l’intérêt des malades.

Chronique

De Séraphin à magicien

CHRONIQUE / Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, excelle dans l’imitation du personnage de Séraphin Poudrier. Il l’a démontré récemment à l’Assemblée nationale. L’enseignant devenu ministre semble aussi avoir des talents de magicien.

Il abolit les élections scolaires chez les francophones, transforme les commissions scolaires en centres de services scolaires sans couper un seul poste et voilà, le tour est joué : il y aura davantage de services aux élèves, moins de bureaucratie et plus d’argent pour embaucher des professionnels dans les écoles du Québec. Le ministre prévoit même que la réussite scolaire sera améliorée. 

Que de vertus accordées à son projet de loi 40 modifiant principalement la Loi sur l’instruction publique relativement à l’organisation et à la gouvernance scolaires.

Il y a assurément une modernisation à apporter dans la gouvernance scolaire, une nouvelle façon de distribuer les rôles et les responsabilités entre les différents acteurs. Très faible participation aux élections scolaires dans les milieux francophones (4,8 % en 2014), dépenses discutables de la part de commissaires, lourdeur administrative, difficultés pour les parents d’avoir rapidement des réponses à leur question sont des signes que tout ne tourne pas rondement dans le régime actuel. 

Il serait sage toutefois de modérer les attentes.

Un changement à la gouvernance scolaire, même majeur, ne peut gommer les facteurs socio-économiques (pauvreté, scolarité des parents, leurs valeurs) qui influencent grandement la réussite d’un élève.

Le taux de diplomation ne fera pas non plus un bond miraculeux parce que les commissaires élus disparaissent, que les commissions scolaires mal aimées deviennent des centres de services et que des directeurs et des parents d’élèves (quasi bénévoles) prennent part à plus de décisions. 

Avec le projet de loi 40, les écoles ne sont pas prémunies contre d’autres restrictions budgétaires de la part du ministère de l’Éducation et contre l’obligation de devoir limiter l’embauche de personnel faute de fonds. 

Une certaine bureaucratie risque aussi de subsister, car le ministère de l’Éducation ne renoncera pas à une reddition de comptes. Il voudra toujours savoir, avec raison, si les fonds publics sont bien utilisés par les écoles et les centres de services scolaires et si les objectifs fixés par le ministère sont atteints.

Bon pour la CAQ, bon pour les élèves?

Les économies espérées de l’abolition des élections scolaires et de la transformation des commissions scolaires en centres de services ne sont mirobolantes. Quelque 45 millions $ en quatre ans. 

Le ministre fait valoir que 160 professionnels pourront être embauchés avec cette somme. Cent soixante professionnels dispersés dans plus de 3000 écoles... Étant donné les besoins importants qui ne sont pas comblés et le fait que le secteur public peine à attirer du personnel dans un contexte de pénurie, mieux vaut ne pas trop s’emballer. 

La seule promesse qui tiendra la route pourrait bien être celle faite en campagne électorale par la Coalition avenir Québec (CAQ) de mettre fin aux commissions scolaires. Jean-François Roberge a d’ailleurs pris soin de le souligner mardi en conférence de presse : «Le projet de loi que nous présentons aujourd’hui est fidèle aux engagements que nous avons pris.» 

Bon pour son parti, mais bon aussi pour les élèves?

La démonstration reste à faire.

Le ministre Roberge dépeint bien négativement les élus scolaires, comme si tous les hommes et les femmes qui ont consacré du temps et des énergies à ce rôle au fil des dernières années n’avaient rien accompli de bon pour les écoles et les enfants.

Club-école du Parti libéral du Québec. Gens qui cherchaient la visibilité, qui prenaient plutôt que de donner. Personnes déconnectées. Système du passé, dépassé, archaïque, dysfonctionnel. Les mots de M. Roberge sont durs. 

C’est bien connu, qui veut noyer son chien dit qu’il a la rage.

Le ministre de l’Éducation se défend de se donner de nouveaux pouvoirs, de vouloir centraliser le système d’éducation et de suivre les pas de l’ancien ministre libéral de la Santé Gaétan Barrette dans ses réformes de structure. Il précise que ce n’est pas lui qui va nommer les directeurs généraux des centres de services scolaires. 

Les directions d’école, les directions des centres de services scolaires auront-elles pour autant les coudées franches pour sortir sur la place publique pour critiquer une orientation ou une décision du ministre qu’ils jugent irréaliste ou contraire aux intérêts des élèves à long terme comme le faisaient les commissaires élus ou la Fédération des commissions scolaires?

Chronique

Changer de place dans le canot

CHRONIQUE / Le Québec a besoin d’être balayé par un autre vent de changement. François Legault et son équipe ont l’occasion d’incarner de nouveau le changement et l’audace dans le traitement qu’ils réserveront aux recommandations de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics.

Des excuses publiques sont certes bienvenues, mais il faudra beaucoup plus pour contrer la discrimination systémique dont sont victimes les Autochtones. 

Lundi, tant la ministre déléguée aux Affaires autochtones, Sylvie D’Amours, la ministre à la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, que le ministre délégué à la Santé et aux services sociaux, Lionel Carmant, ont affirmé que le rapport du juge à la retraite Jacques Viens ne sera pas tabletté. 

Qui plus est, le premier ministre fera une déclaration officielle mercredi et une rencontre est déjà prévue le 17 octobre avec différents représentants des Premières Nations et des Inuit.

Mais encore? Qu’adviendra-t-il par la suite, quel suivi réservera le gouvernement aux 142 recommandations du juge Viens, notamment «la 138», réclamant que soit confié au Protecteur du citoyen le mandat «d’assurer l’évaluation et le suivi de la mise en œuvre de l’ensemble des appels à l’action proposés dans ce rapport, et ce, jusqu’à leur pleine réalisation»?

La commission ne relève pas des situations et des problématiques totalement inconnues. Le juge rappelle que des commissions d’enquête, des commissions parlementaires, des forums socioéconomiques, des groupes de travail ciblés ont fourni au fil des dernières décennies une multitude de recommandations et de pistes d’action pour régler des problèmes touchant de façon particulière les Premières Nations et les Inuit, et pour répondre aux besoins spécifiques de ceux-ci.

C’est après que tout se gâte. Un rapport qui a nécessité des millions de dollars est bien accueilli par les politiciens, mais il passe à l’oubli jusqu’à la prochaine crise, jusqu’aux prochaines dénonciations comme celles des femmes autochtones de Val-d’Or alléguant en 2015 avoir été victimes d’abus de la part d’agents de la Sûreté du Québec. 

De l’avis du juge Viens, «le véritable problème réside dans le fait que la majorité des solutions mises de l’avant prennent la forme de projets pilotes ou de programmes dont le maintien dépend, année après année, des sommes disponibles. Difficile dans un tel contexte de construire sur du long terme, d’opérer un changement véritable et encore moins d’en ressentir les effets positifs». 

Le commissaire signale également que la lenteur à concrétiser des mesures nuit à la réconciliation et à l’avancement des relations. Il note aussi que la qualité des services offerts aux peuples autochtones «n’a jamais été véritablement priorisée», sauf lors de quelques épisodes de crise. Selon M. Viens, les structures en place empêchent aussi les Premières Nations et les Inuit d’agir eux-mêmes pour répondre adéquatement aux besoins de leurs populations. 

Un suivi indépendant

Le gouvernement Legault est-il prêt à faire les choses différemment? La population québécoise va-t-elle s’assurer qu’il le fasse, qu’il mette fin aux traitements discriminatoires dont sont victimes les Autochtones dans les hôpitaux, les services sociaux, les services de police, les services de justice, correctionnels ou de protection de la jeunesse?

Le juge rappelle dans son rapport que le gouvernement précédent a fait inscrire dans le décret consultatif de la commission qu’il entendait «mettre en place un mécanisme d’évaluation et de suivi des recommandations formulées par la commission d’enquête». Une façon sans doute d’éviter de se retrouver encore au même point dans 10 ans. 

Ne voulant pas que le suivi soit effectué par des comités à «forte composante gouvernementale», M. Viens prône un mécanisme de suivi indépendant et estime que le Protecteur du citoyen — qui relève de l’Assemblée nationale- pourrait remplir ce mandat avec un budget approprié.

Il souhaite aussi une veille citoyenne comme celle qui a suivi la commission Charbonneau sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction.

Pour ce faire, il faudra aussi lutter contre l’indifférence de bon nombre de Québécois à l’égard du sort réservé aux Autochtones.

Le juge Viens écrit qu’il a cherché longtemps une image forte pour décrire ce qu’il avait vécu durant son mandat.

Il a retenu celle évoquée par une aînée autochtone soulignant l’importance de savoir la place occupée par chacun dans un canot. Pour maintenir l’équilibre, chacun a son rôle à jouer. «Celui de l’éclaireur qui tout en avant prévient des écueils, celui du barreur qui dirige le canot derrière et le propulse et, enfin, celui du passager qui se laisse guider sur le territoire».

Selon le juge, «en matière de services publics, depuis toujours ou presque, nous avons fait des peuples autochtones des passagers sur leur propre territoire». Il croit qu’un changement de perspective et de place dans le canot est possible. 

Il invite d’ailleurs tous les citoyens québécois à se faire agents de changement, à construire l’avenir côte à côte, à ne plus laisser les préjugés et la peur de l’autre prendre le dessus sur notre humanité. 

Si une véritable volonté de changement se fait sentir dans la population, il deviendra plus difficile pour le gouvernement Legault — et les suivants — de ne pas y répondre.

Brigitte Breton

Bonne chance jeune prof

CHRONIQUE / L’opération la plus délicate au cerveau n’est pas confiée au neurochirurgien qui vient à peine de compléter sa formation. L’avocat qui sort de l’École du Barreau n’hérite pas du dossier le plus complexe que doit traiter le cabinet qui vient de l’embaucher. Pourquoi les jeunes enseignants se retrouvent-ils avec 2 , 3 , 4 préparations de cours et des classes difficiles, alors que les plus «anciens» ont des classes «enrichies» ou du même niveau?

Selon Serge Striganuk, doyen de la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke, l’insertion professionnelle est l’une des questions qu’il faudra régler pour rendre la profession enseignante plus attrayante et réussir à contrer la pénurie d’enseignants qui affecte le Québec. 

Se contenter d’une «bonne chance», c’est à ton tour, je l’ai déjà fait, ne fonctionne pas, selon M. Striganuk qui préside également l’Association des doyens et doyennes directeurs et directrices pour l’étude et la recherche en éducation au Québec (ADEREQ). 

Il souhaiterait que le principe d’équité prenne davantage de place lorsque vient le temps de déterminer les règles d’affectation des tâches. Pas seulement l’ancienneté.

Brigitte Bilodeau, vice-présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement du Québec (FSE-CSQ), soutient de son côté que c’est un mythe de penser que les jeunes enseignants ont les pires classes, les pires cohortes à cause des syndicats. «Dans la majorité des écoles, c’est la direction scolaire qui a le dernier mot». 

Elle reconnait que les recrues peuvent se retrouver en septembre avec plusieurs préparations de cours afin d’accomplir leur tâche et que cela est difficile et peut représenter une charge supplémentaire.

Mais, elle attribue au fait que l’école publique québécoise est de plus en plus inégalitaire, de plus en plus dépouillée de ses élèves les plus forts attirés par les écoles privées et les programmes particuliers des écoles publiques, que les jeunes enseignants jugent difficile et exigeant leur travail. 

Les classes «ordinaires» sont de plus en plus lourdes. Pour les enseignants en début de carrière et pour les enseignants expérimentés.

Tous sont confrontés au même défi. Celui de devoir composer avec une classe qui compte de nombreux enfants handicapés ou en difficulté d’apprentissage, d’adaptation ou avec des troubles de comportements, et dans certaines écoles, plusieurs élèves issus de l’immigration.

Selon Mme Bilodeau, ce n’est pas la faute des conventions collectives s’il en est ainsi. Il faudrait en effet regarder du côté du ministère de l’Éducation peu prompt à rétablir plus d’équité dans le système scolaire malgré l’appel lancé par le Conseil supérieur de l’éducation qui juge le système québécois le plus inégalitaire au Canada.

L’Institut du Québec, un partenariat entre HEC Montréal et le Conference Board du Canada, a dévoilé en début de semaine Qualité de l’enseignement et pénurie d’enseignants : L’État doit miser sur l’essentiel. Les auteurs parlent bien peu de cette réalité.

Et pourtant, il n’est pas superflu de tenir compte de celle-ci lorsque l’on traite de la formation initiale et continue des maitres, et de la qualité de l’enseignement. 

Ils parlent bien peu aussi des conditions socioéconomiques qui influencent aussi la réussite des élèves. Comme si un prof pouvait à lui seul garantir la réussite de tous les élèves de sa classe. Comme si le faible taux de diplomation dépendait uniquement du travail des enseignants.

«Les aptitudes individuelles et le milieu familial des élèves jouent évidemment un rôle primordial dans leur réussite individuelle, mais ces facteurs échappent en grande partie aux politiques publiques en matière d’éducation», écrivent les auteurs de l’Institut du Québec. Ils indiquent que la recherche des dernières décennies a fait la «démonstration sans équivoque que, plus que tout autre facteur scolaire, la qualité de l’enseignement influence la réussite des élèves».

Qualités d’un bon prof

«Qu’est-ce qu’un bon enseignant», demande le doyen de l’Université de Sherbrooke.

Deux courants s’opposent. Est-ce suffisant d’enseigner sa matière, d’avoir une formation disciplinaire de haut niveau et que la pédagogie et la didactique deviennent accessoires? Est-ce préférable d’avoir une formation disciplinaire et une formation pédagogique et didactique, en plus de 700 heures de stages supervisés? 

«On enseigne à un groupe d’élèves ou on enseigne à des élèves dans un groupe? Dans ce dernier cas, il faut savoir varier nos approches et nos stratégies pour permettre à chaque élève de comprendre et d’avancer», explique M. Striganuk. 

Ce dernier aurait par ailleurs souhaité que l’Institut du Québec soit plus nuancé lorsqu’il traite de la sélection des étudiants en enseignement. Les facultés d’éducation sont remplies d’étudiants faibles? «La moyenne des cotes R se compare à celle que l’on voit en administration et en gestion».

Le doyen n’est pas persuadé que les étudiants affichant les plus hautes notes sauront mieux transmettre la matière, gérer une classe et l’animer.

Si le doyen et la syndicaliste divergent d’opinion sur certains points, ils s’entendent sur l’importance de la formation continue. Ils constatent tous deux que les budgets ne sont pas toujours au rendez-vous.

«L’entente nationale prévoit 240 $ par enseignant régulier à temps plein», note Mme Bilodeau. Une grosse école peut donc se retrouver avec des centaines d’enseignants à statut précaire qui n’ont pas de perfectionnement. 

«Les enseignants en veulent de la formation continue, mais ils veulent aussi qu’elle réponde à leurs besoins. Qu’on ne leur impose pas la même formation qu’ils ont reçue l’année d’avant dans une autre école».

La vice-présidente syndicale souligne de plus qu’à cause de la pénurie d’enseignants, il devient de plus en plus problématique d’être libéré pour recevoir de la formation. Elle constate aussi que les conseillers pédagogiques sont de plus en plus rares.

Le milieu de l’enseignement est en attente de changements. Le ministre de l’Éducation doit proposer un nouveau cadre référentiel de compétences, améliorer la formation continue et l’insertion professionnelle. 

L’Institut du Québec a constaté que le système scolaire navigue trop souvent à vue lorsqu’il s’agit de la planification des effectifs et de la qualité de l’enseignement. 

Il serait souhaitable que cela soit chose du passé. 

Lorsque l’on voit la façon dont le gouvernement Legault a évalué le cout et la faisabilité de l’implantation des maternelles 4 ans, force est malheureusement de constater que le coup de barre n’a pas encore été donné.

Brigitte Breton

À l’abri de la maltraitance

CHRONIQUE / Les enfants québécois ne sont pas à l’abri de la maltraitance parce que les directions de la protection de la jeunesse ont réussi à réduire leur liste d’attente avec les fonds investis récemment par le gouvernement. Ne perdons jamais de vue que pour protéger les enfants, il est aussi nécessaire d’intervenir sur différents fronts et bien avant un signalement à la DPJ.

«La maltraitance exige une intervention soutenue, spécialisée et collective, tant en matière de prévention que d’intervention», indiquent les directeurs de la protection de la jeunesse dans le bilan 2019, rendu public hier et faisant état pour une autre année d’une hausse des signalements — un total de 105 644 l’an dernier. 

Une formule pour diminuer la pression qui pèse sur eux depuis les tristes événements de Granby et autres ratés des dernières années, ou un rappel à tous de leurs responsabilités? 

C’est pratique de taper sur la tête des DPJ et de les accuser d’en faire trop ou pas assez. Cela évite de porter un regard plus large et plus global sur ce que l’on réalise individuellement et collectivement pour assurer un milieu de vie sain, sécuritaire et aimant aux enfants. 

La maltraitance est un problème majeur de santé publique, affirmait en mai au Soleil le Dr Jean Labbé, pédiatre consultant en protection de l’enfance pendant 37 ans et cofondateur de la première clinique de protection des enfants au CHUL de Québec, en 1976. 

Selon M. Labbé, il faudrait accepter collectivement d’investir suffisamment dans la protection de l’enfance, comme on le ferait pour un virus. «Si un nouveau virus apparaissait et causait autant de décès, de blessures et de conséquences physiques et psychologiques que la maltraitance, les gens réagiraient pour faire des recherches, pour essayer de trouver des façons de régler le problème, pour trouver un remède, un vaccin. On se dirait : “Tabarnouche, ça n’a pas de sens.”»

La directrice de la protection de la jeunesse au CIUSSS Mont­réal-Centre-Sud a tenu mercredi des propos similaires à La Presse. «Quand on cible une maladie comme un problème de société, on la gère comme tel et on investit en conséquence. C’est cela que je souhaite avec la maltraitance, la négligence, qu’on traite cela comme un problème de société. On n’en veut plus, d’enfants maltraités», a affirmé Assunta Gallo. 

Notre intolérance à la violence s’est accrue grandement au fil des années et c’est tant mieux. Mais est-on prêt à faire davantage pour diminuer les risques de maltraitance? 

On fait quoi pour briser l’isolement social, pour contrer la pauvreté, deux facteurs importants de risque de maltraitance?

Quelle est l’accessibilité des services dont disposent les parents «inadéquats» et les enfants vulnérables et en difficulté? Quelle est leur qualité? Que fait-on pour outiller les parents à bien jouer leur rôle auprès de leurs enfants? Quel est le soutien que peuvent apporter le milieu scolaire, les services de garde et la première ligne du réseau de la santé pour éviter qu’un enfant soit victime de négligence, d’abus ou de maltraitance?

Tous ceux qui gravitent autour des parents et des enfants à risque sont-ils bien formés, bien soutenus et bien au fait des dernières connaissances scientifiques et des meilleures pratiques d’intervention auprès des familles vulnérables? 

La tenue de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, présidée par Régine Laurent, permettra de faire le point et d’apporter les correctifs nécessaires. Mme Laurent veillera, a-t-elle dit, à ce que son rapport ne soit pas tabletté.

Son mandat ne porte pas seulement sur les DPJ, mais aussi sur les services offerts en amont aux parents et aux enfants. Mettre les jeunes à l’abri de la maltraitance est une responsabilité partagée.

Chronique

Tenez bon, M. le ministre

CHRONIQUE / Le ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, dit vouloir resserrer la garde en milieu familial. Enfin, la Coalition avenir Québec (CAQ) se soucie de protéger les enfants, de leur fournir un service de garde éducatif et sécuritaire, plutôt que de défendre un «modèle d’affaires» comme elle le faisait dans l’opposition.

Dans un Québec qui se prétend «fou de ses enfants», il est nécessaire d’avoir un permis pour vendre de la crème glacée et pour garder des animaux, mais non pour «garder» six enfants de 0 à 5 ans à la maison.

Qui plus est, le Québec accorde des crédits d’impôt — des millions de dollars par année — aux parents qui optent pour des services de garde non régis pour lesquels le ministère de la Famille a bien peu d’exigences et dont il n’évalue pas la qualité. 

Les personnes qui offrent des services de garde non régis doivent fournir une attestation d’absence d’empêchement d’antécédents criminels, une attestation de réussite d’un cours de secourisme adapté à la petite enfance, une police d’assurance responsabilité, et le comble, elles doivent par écrit aviser les parents utilisateurs de leurs services qu’elles ne sont pas soumises à l’entièreté de la Loi sur les services de garde éducatifs à l’enfance.

Il y a longtemps que ce non-sens est dénoncé, notamment par le Parti québécois et sa députée Véronique Hivon. 

Le ministre Lacombe a manifesté mardi l’intention d’apporter les correctifs, car il juge qu’on a «un fichu problème de qualité et de sécurité» dans les services de garde en milieu familial qui ne sont pas régis par son ministère. 

Obligation dorénavant d’obtenir un permis pour garder des enfants à la maison et d’être rattaché à un bureau coordonnateur pour avoir accès à du soutien pédagogique? Il faudra voir évidemment quels changements administratifs et législatifs le ministre proposera d’ici le printemps pour juger du sérieux de sa volonté. 

Mais déjà, sa préoccupation et ses propos sont rassurants et tranchent avec les positions tenues par sa formation politique lorsqu’elle était dans l’opposition.

En 2017, le chef François Legault et la députée Geneviève Guilbault, alors porte-parole en matière de famille, se montraient plus préoccupés de la tarification des services de garde, du modèle d’affaires et de l’entrepreneuriat des garderies privées non subventionnées que de la qualité des services de garde éducatifs et de la formation du personnel qui veille au quotidien sur des milliers de tout-petits.

Depuis qu’ils ont pris les rênes, les caquistes se déploient sur plusieurs fronts pour améliorer le sort des enfants et assurer leur bon développement.

Le gouvernement veut que chaque enfant puisse exploiter son plein potentiel. Pour ce faire, il met en place un programme de dépistage précoce des troubles du développement, il veut implanter des maternelles 4 ans et non seulement dans les milieux défavorisés, il investit aussi pour créer davantage de places dans les centres de la petite enfance.

Il a également mis sur pied, après le décès d’une fillette de Granby, une Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse — présidée par Régine Laurent — pour éviter que des enfants échappent au système et soient maltraités, négligés au point d’en mourir.

Un gouvernement qui se porte à la défense des enfants et qui souhaite pour eux ce qu’il y a de mieux ne peut fermer les yeux sur la hausse du nombre de plaintes visant des garderies privées en milieu familial.

«Les services éducatifs à la petite enfance engendrent des effets positifs seulement s’ils sont de grande qualité, à commencer par les milieux où l’on retrouve les enfants les plus vulnérables en plus grand nombre. Il est question ici d’équité et d’égalité des chances. Nous sommes d’avis qu’une meilleure qualité sera atteinte si les exigences de formation sont rehaussées et si une évaluation de la qualité, couplée à un accompagnement pédagogique, est réalisée de façon soutenue», écrivait en février 2017 la Commission sur l’éducation à la petite enfance, présidée par André Lebon.

Ce dernier est maintenant vice-président de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse. 

La Presse rapportait en début de semaine que le ministère de la Famille avait retenu un millier de plaintes contre les services de garde non régis en 2018-2019. Il y aurait 15 fois plus de plaintes que dans les milieux de garde régis.

Ces derniers mois, les médias ont fait état de cas troublants. Une gardienne ivre, une autre qui a laissé ses petits clients sous la responsabilité d’un mineur. Ailleurs, trois enfants privés de surveillance. 

Québec évalue qu’il existe entre 3000 et 5000 services de garde non régie et qu’environ 19 000 enfants les fréquentent. 

En 2017, au moment où le ministre libéral de la Famille, Luc Fortin, pilotait son projet de loi 143 sur les services de garde éducatifs, certains groupes évaluaient plutôt leur nombre à 40 000. 

Ce sont beaucoup de jeunes qui passent sous le radar du ministère de la Famille. Espérons que Mathieu Lacombe jouisse d’un soutien indéfectible de la part du premier ministre et de ses collègues pour corriger la situation.

Chronique

Surplus budgétaires: ni aux syndicats ni à la CAQ

CHRONIQUE / Remplir des engagements électoraux paraît plus important pour le gouvernement Legault que de s’assurer que les conditions de travail des employés du secteur de la santé, de l’éducation et de la fonction publique sont à la hauteur et permettent à l’État de tirer son épingle du jeu dans un contexte de rareté de main-d’œuvre. Un choix discutable.

Non, les surplus budgétaires du Québec n’appartiennent pas aux syndicats et aux groupes de pression. 

Mais, ils n’appartiennent pas non plus aux caquistes pour leur permettre de dire à la fin de leur mandat qu’ils ont livré toutes les promesses qu’ils ont formulées lors de la campagne électorale de 2018.

Les intérêts partisans de la Coalition avenir Québec (CAQ) ne doivent pas faire perdre de vue aux députés l’intérêt public et le bien commun. 

Le premier ministre François Legault a déjà avisé les employés du secteur public et les syndicats les représentant qu’ils devaient limiter leur appétit dans le cadre du prochain renouvellement des conventions collectives. Ils devront se contenter de hausses salariales limitées au taux d’inflation. 

M. Legault prévoit des exceptions pour les préposés aux bénéficiaires et pour les enseignants en début de carrière.

C’est de bonne guerre une telle mise en garde. Les organisations syndicales préparent leur cahier de revendications et les négociations débuteront au cours des prochains mois. Québec tente de guider l’opinion publique et d’avoir la population de son bord si un affrontement survient lors des discussions.

Les propos de M. Legault font cependant sourciller lorsqu’il explique que malgré les importants surplus budgétaires (4,4 milliards $ l’an dernier), il n’a pas de marge de manœuvre une fois qu’il a rempli des engagements électoraux plus coûteux que prévu (et mal évalué), comme de baisser la taxe scolaire, d’augmenter les allocations familiales, de mettre fin à la modulation des tarifs de services de garde et d’implanter des maternelles 4 ans sur tout le territoire.

Le gouvernement Legault ne voit aucun problème à retourner de l’argent dans les poches de contribuables riches et bien nantis, notamment par des baisses de taxes scolaires. Il vit bien également avec un coûteux dédoublement de services pour les enfants de 4 ans. 

Mais, il se soucie peu de bonifier et d’améliorer les conditions de travail — non seulement les salaires — des employés de l’État pour s’assurer d’avoir une main-d’oeuvre compétente et stable pour donner des services aux Québécois dans les établissements de santé et de services sociaux, les écoles, les cégeps, les ministères et les organismes publics. 

Comme si le défi d’attractivité et de rétention de la main-d’œuvre s’arrêtait aux dirigeants de sociétés d’État et ne concernait pas aussi des salariés syndiqués.

Pourtant, comme employeur, le gouvernement ne doit pas devenir un club-école où les municipalités, l’administration fédérale et les entreprises privées viennent recruter les employés expérimentés dont elles ont grandement besoin.

Comme employeur, le gouvernement ne peut non plus être indifférent aux importants coûts reliés à l’assurance salaire et aux congés de maladie de longue durée. Le ratio d’heures en assurance salaire a augmenté de 18 % en 2017-2018 par rapport à 2015-2016 dans le secteur de la santé. Une facture supplémentaire de 555 millions $ pour l’État mais qui ne se traduit pas par plus de services pour les Québécois. 

On peut également se demander comment les caquistes feront pour stabiliser les équipes de professionnels travaillant à la protection de la jeunesse s’ils ne rendent pas la charge et les conditions de travail de ces derniers plus attrayantes. 

En novembre dernier, l’Institut de la statistique du Québec a relevé que le salaire des employés de l’administration québécoise était inférieur de 13,7 % à celui des autres salariés québécois, et de 10,6 % à celui des salariés du secteur privé œuvrant dans des entreprises de 200 employés et plus. 

Certes, l’écart rétrécit ou disparaît lorsque l’Institut considère la rémunération globale par heure travaillée (salaire, avantages sociaux et heures de présence au travail). L’écart s’avère de 6,6 % par rapport à l’ensemble des autres salariés , et une parité est observée avec le secteur privé. 

Dans un contexte de rareté de main-d’œuvre, dans un contexte où les millénariaux n’ont pas les mêmes attentes et le même rapport au travail que les générations précédentes, le gouvernement devrait faire preuve de plus de doigté et de vision lors des prochaines négociations avec les syndicats d’employés. 

Il peut difficilement se limiter à améliorer les conditions de travail des préposés aux bénéficiaires et de hausser les salaires des enseignants qui entrent dans la profession. 

Dans le cas de ces derniers, Statistique Canada indiquait en 2017 que les enseignants du Québec étaient les moins bien payés au Canada en début de carrière, mais aussi les moins bien payés après 10 ans de pratique et au maximum de l’échelon. 

Des difficultés de recrutement et de rétention n’existent pas uniquement non plus pour les préposés aux bénéficiaires. Informaticien, ingénieur et comptable trouvent souvent plus avantageux de travailler dans le secteur privé que dans le secteur public.

Rappelons que la perte d’expertise dans le secteur public peut s’avérer coûteuse pour le gouvernement et les contribuables. La commission Charbonneau sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction a très bien exposé les dangers qui guettent un ministère des Transports lorsqu’il perd ses ingénieurs d’expérience au profit du privé.

M. Legault a également indiqué la semaine dernière qu’il était favorable à des «augmentations différenciées» selon les catégories d’emploi et qui tiennent compte notamment de la réalité du marché du travail.

Pour qu’une telle approche soit appliquée, encore faut-il qu’elle soit transparente et basée sur des faits et des indicateurs fiables. Il faut également que les syndicats soient partie prenante. Sinon, l’exercice risque d’être arbitraire et encore là, de répondre davantage à des intérêts partisans qu’à l’intérêt public.

Brigitte Breton

L’espoir d’une mère

CHRONIQUE / Margo Ménard a accompagné son fils Sébastien pour que celui-ci, atteint de sclérose en plaques, puisse mourir en Suisse comme il le désirait. Cela fait deux ans et demi. «Il ne peut rien m’arriver de pire dans la vie», dit-elle. La décision que vient de rendre la juge Christine Beaudoin sur l’aide médicale à mourir la soulage toutefois, l’aide à faire son deuil et à atteindre plus de sérénité.

«S’il vous plaît, n’allez pas en appel de ce jugement», demande la femme de Québec aux élus provinciaux et fédéraux. «S’il vous plaît, ne mêlez pas les dossiers des malades aptes à prendre une décision éclairée et ceux des malades inaptes, des mineurs ou des personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer. Ne mêlez pas les enjeux pour noyer le poisson».

Mme Ménard a été des années auprès de son fils malade pour répondre à ses besoins primaires, mais aussi, pour l’accompagner dans ses démarches auprès de Dignitas, en Suisse. Son fils avait 43 ans et ne voulait pas finir sa vie et attendre la mort dans un CHSLD. Ne pouvant recevoir l’aide médicale à mourir au Québec puisqu’il n’était pas en fin de vie et que sa mort n’était pas «raisonnablement prévisible», il a opté pour le suicide assisté et un aller simple pour la Suisse.

«Ce fut un long cheminement. J’étais bien au fait de la détresse de Sébastien. Je la voyais dans ses yeux. J’ai respecté sa souffrance au lieu d’être égoïste et de vouloir le garder à tout prix».

Un cheminement qui ne se réalise pas sans peine.

La maladie d’un enfant, qu’importe son âge, est difficile à vivre et à accepter pour un parent. La mort d’un enfant, même si elle est souhaitée par celui-ci, car il estime que c’est la meilleure issue pour lui, est cruelle.

Recevoir l’urne de son fils comme un simple colis commandé chez Amazon cinq semaines après son décès en Suisse a été un choc et a incité Mme Ménard à s’engager, comme elle l’avait promis à Sébastien, pour qu’aucune autre famille québécoise n’ait à refaire ce parcours douloureux.

La récente décision de la cour supérieure est pour Mme Ménard un immense soulagement. «C’est plein d’espoir. Enfin une lumière au bout du tunnel».

La juge a déclaré invalides et inopérantes les dispositions du Code criminel et de la Loi sur les soins de fin de vie qui liaient l’accès à l’aide médicale à mourir à des critères de mort raisonnablement prévisible et de fin de vie. Selon la cour, de tels critères contreviennent à la Charte canadienne des droits et libertés.

Sébastien Gagné-Ménard est mort le 10 mars 2017. La juge Beaudoin donne six mois aux législateurs du gouvernement du Québec et du gouvernement fédéral pour apporter les correctifs au Code criminel et à la Loi sur les soins de fin de vie.

«Cela nous mène au 10 mars 2020, au troisième anniversaire du décès de mon fils». Elle y voit un signe, une preuve que le fait d’unir sa voix à celles d’autres malades et d’autres proches de grands souffrants a porté ses fruits, a contribué à faire avancer le délicat dossier.

Mme Ménard rappelle que lorsque les élus tardent à prendre des décisions et à légiférer, ils font porter un poids très lourd aux personnes gravement malades et souffrantes, notamment celles atteintes de maladies dégénératives incurables.

Dans une lettre transmise au Soleil, la mère endeuillée exprime sa gratitude et son admiration pour Nicole Gladu et Jean Truchon qui ont mené leur cause devant les tribunaux.

Elle aussi mérite notre admiration pour le soutien apporté à son fils et son implication pour remplir la promesse d’éviter que d’autres malades doivent se rendre à l’étranger, sans leur famille, leurs proches et leurs soignants, pour mourir dans la dignité. 

Brigitte Breton

Débrayer et désobéir pour la planète?

CHRONIQUE / Un jour de grève et une paye amputée pour la survie de la planète? Aucun appel des grandes centrales syndicales (FTQ, CSN, CSQ) pour obtenir un mandat de grève de leurs membres le 27 septembre. Grève sociale, grève climatique, désobéissance civile et grève illégale ne sont pas à l’ordre du jour.

En suivant mardi la conférence de presse de La Planète s’invite au Parlement, c’est à croire que des milliers de syndiqués du Québec déclencheraient une grève le 27 septembre pour participer à la manifestation de Montréal avec la jeune Suédoise Greta Thunberg, ou à un autre rassemblement dans 17 villes du Québec.

La réalité est bien différente. Tant à la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), à la Confédération des syndicats nationaux (CSN) qu’à la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), des porte-parole précisent que leur organisation n’a aucunement l’intention de défier les lois du travail du Québec. 

«J’ai été étonné par les propos tenus par Dominic Champagne», indique Serge Cadieux, secrétaire général de la FTQ. 

Loin de lui l’idée de nier l’urgence climatique. Il estime toutefois qu’une grève illégale n’est pas le bon moyen pour lutter contre les changements climatiques et opérer une transition vers une économie verte. 

M. Cadieux se défend de protéger les intérêts de ses membres qui travaillent dans des secteurs énergivores et polluants. Il soutient qu’une transition énergétique est nécessaire, mais que celle-ci doit se réaliser avec des mesures de soutien pour les travailleurs. Il rappelle également que le Fonds de solidarité de la FTQ a «décarbonisé» son portefeuille. 

Les trois centrales syndicales soulignent qu’elles défendent elles aussi la cause environnementale et souhaitent que leurs membres s’impliquent dans le mouvement planétaire du 27 septembre. Elles participeront d’ailleurs à l’organisation des manifestations, comme elles l’ont fait en mars. Elles prônent toutefois une participation citoyenne plutôt que la désobéissance civile.

Les conséquences pour un étudiant de sécher des cours ne sont pas les mêmes que pour un travailleur qui quitte la fonderie sans en avoir le droit. Ni pour un professeur de cégep qui ne sera pas en classe le 27 septembre parce que ses étudiants sont en grève, note M. Cadieux.

Même sans appel à la grève de la part des centrales syndicales, la journée du 27 septembre est néanmoins une excellente occasion de montrer aux gouvernements québécois et canadien que les citoyens ne sont pas indifférents au sort de la planète. 

L’an dernier, les Québécois ont élu une formation politique qui n’avait pas dans ses priorités l’environnement et la lutte au réchauffement climatique. L’intérêt pour le dossier est apparu après l’élection et bien timidement pour le gouvernement caquiste majoritaire.

Avec des élections fédérales le 21 octobre, le message doit être clair pour les candidats qui souhaitent gouverner à Ottawa, mais aussi pour les citoyens. 

«L’indifférence n’est pas une option», a affirmé hier Dominic Champagne, le porte-parole du Pacte pour la transition, signé par plus de 280 000 personnes. 

Avec raison et cela vaut pour tout le monde. Qu’importe le parti, l’âge, le sexe, les revenus et qu’importe que l’on soit politicien, étudiant, travailleur ou retraité, il est irresponsable de rester les bras croisés et de ne pas prendre le virage qui s’impose malgré les difficultés qui l’accompagne.

Quel parti est prêt à s’engager à «écouter la science» et qui est prêt à voter pour lui? À suivre.

Chronique

Suicide: l’état d’urgence

CHRONIQUE / Si une stratégie se révèlait des plus efficaces pour réduire le nombre de décès sur les routes, le nombre de cancers ou de maladies cardiovasculaires, il y a fort à parier qu’aucun gouvernement ne s’en priverait et ne renoncerait à préserver des vies. Pourquoi est-ce différent lorsqu’il s’agit de prévention du suicide?

Le paradoxe est flagrant.

«Si le suicide compte parmi les principales causes de mortalité dans le monde, il ne figure toujours pas au rang des priorités de santé publique. La prévention du suicide et la recherche sur le suicide ne bénéficient pas des ressources financières et humaines dont elles ont désespérément besoin», relève l’Organisation mondiale de la santé, dans Prévention du suicide, l’état d’urgence mondial, un premier rapport sur ce thème pour l’organisation, rendu public lundi. 

Toutes les 40 secondes, une personne se suicide dans le monde. Total pour une année : 800 000. 

Au Québec, 80 personnes tentent chaque jour de mettre fin à leur vie. Chaque jour au Québec, trois personnes décèdent par suicide.

Chaque fois, 7 à 10 personnes sont endeuillées et portent leur fardeau de culpabilité, d’impuissance, d’incompréhension et parfois d’insatisfaction à l’égard d’un réseau de la santé et de services sociaux qui n’a pas su répondre adéquatement et promptement aux appels à l’aide. 

Ces décès et leurs lourds effets collatéraux ne sont pas des accidents. Il est possible de les éviter. 

Le Collectif pour une stratégie nationale en prévention du suicide a rappelé lundi qu’après 1999, le taux de suicide a diminué de 4,1 % chez les hommes, et ce, pendant dix ans, de 2,6 % par année chez les femmes et de 9,6 % en moyenne chez les jeunes.

La raison de ces bons résultats? Québec s’était doté en 1998 d’une stratégie québécoise d’action pour contrer le suicide, «S’entraider pour la vie». Les années suivantes, le taux de suicide a reculé dans certaines catégories d’âge. 

Depuis 15 ans, le Québec est privé d’une telle stratégie. Le nombre de suicides par jour est aujourd’hui le même qu’il y a 40 ans. 

Ici, le sujet n’est plus tabou comme auparavant et comme cela le demeure dans d’autres pays du monde où les tentatives de suicide sont toujours pénalisées.

Mais à quoi sert d’en parler et d’inciter son frère, son collègue ou sa conjointe à demander de l’aide si celle-ci n’est pas au rendez-vous ou se résume à un médicament ou à un suivi avec un spécialiste dans six mois?

La présidente de l’Ordre des psychologues du Québec, la Dre Christine Grou, souligne que «nous avons travaillé depuis de nombreuses années à diminuer les tabous autour de la santé mentale. Les gens réclament des services, mais ceux-ci ne sont pas toujours au rendez-vous… ce qui peut entraîner un geste de désespoir». 

Plus de 25 organisations œuvrant en prévention du suicide et en santé mentale demandent au gouvernement de François Legault d’instaurer une stratégie nationale en prévention du suicide. La ministre de la Santé, Danielle McCann doit également produire un plan d’action en santé mentale pour 2020-2025. Va-t-on y prévoir enfin un accès accru aux services de psychothérapie qu’un collectif réclame depuis 2015 en s’inspirant de l’expérience australienne?

Les attentes sont grandes en santé mentale et ce depuis fort longtemps. M. Legault et son équipe se targuent d’être à l’écoute de la population. Voilà une belle occasion de le démontrer. 

Le 12 août dernier, le roman Le fleuve de l’actrice Sylvie Drapeau figurait parmi les quatre livres québécois achetés par le premier ministre Legault. En cette journée mondiale de prévention du suicide, je lui suggère de poursuivre la tétralogie de Mme Drapeau avec «L’enfer», qui raconte l’histoire d’une grande sœur dont le jeune frère schizophrène se suicide. C’est l’histoire familiale touchante de Mme Drapeau. C’est une histoire qui ressemble à celle d’autres familles du Québec et qui mériterait une plus belle fin.

Chronique

Combien coûte cette promesse?

CHRONIQUE / Pour savoir si les politiciens vous donnent l’heure juste et savent compter, recherchez le «sceau» du directeur parlementaire du budget sur leurs prochaines promesses électorales. Combien ça coûte? Trop beau pour être vrai? Insupportables pour les finances d’Ottawa, les promesses formulées par les Trudeau, Scheer, Singh, May ou Blanchet d’ici le 21 octobre?

Pour la première fois au Canada, les électeurs pourront savoir cette année si la promesse d’un parti a obtenu une évaluation des coûts de la part du directeur parlementaire du budget (DPB), un tiers indépendant.

Les électeurs de l’Australie et des Pays-Bas ont cet éclairage depuis plusieurs années. Le gouvernement Trudeau a procédé au changement législatif qui permet maintenant au DPB de procéder à ce type d’exercice. Les libéraux l’avaient promis en 2015. 

Pour Steve Jacob, directeur du Centre d’analyse des politiques publiques de l’Université Laval, ce regard extérieur est une plus-value et contribuera à donner confiance à la population lors de la prochaine campagne électorale. 

Il y voit un sceau de crédibilité, une façon pour un parti de montrer le sérieux de sa réflexion avant de soumettre une proposition à l’électorat.

C’est également une source de données supplémentaire pour l’électeur qui veut s’informer avant d’aller aux urnes et de faire son choix.

Depuis le 23 juin, les formations politiques peuvent s’adresser au DPB afin qu’il évalue le coût financier d’une mesure qu’elles envisagent de promouvoir en campagne.

Même si le directeur a obtenu des ressources supplémentaires, il est évidemment impossible qu’il passe à travers toutes les plates-formes des différents partis. 

Steve Jacob rappelle que les libéraux de Justin Trudeau avaient formulé plus de 350 engagements en 2015. 

Les partis politiques feront donc un tri des promesses qu’ils veulent soumettre à l’examen du directeur parlementaire du budget. 

Ils détermineront aussi forcément laquelle est susceptible de leur faire gagner des points dans l’électorat si elle passe la grille du DPB. 

«Jusqu’où va-t-on faire rêver et miser sur l’émotion plutôt que sur la raison et la saine gestion?» s’interroge M. Jacob.

Le spécialiste se demande aussi jusqu’à quel point les partis et les candidats tenteront d’instrumentaliser et de politiser le travail réalisé par l’équipe du DPB, Yves Giroux.

Les guerres de chiffres, fréquentes en période électorale, prendront peut-être une autre forme. 

L’exercice a des qualités, encore faut-il que l’électeur s’attarde attentivement à la promesse d’un parti et regarde les résultats de l’analyse du DPB que le parti a réclamée.

L’électeur est loin d’être toujours très rationnel. 

S’il est fidèle à un parti depuis des décennies qu’importe son programme et son chef, si son but est de sanctionner le gouvernement sortant, s’il cherche le changement et la nouveauté, le fait que le coût de certaines promesses soit évalué avec plus de justesse et de façon impartiale risque de ne pas peser dans la balance.

Justin Trudeau va-t-il regretter d’avoir donné un rôle supplémentaire au directeur parlementaire du budget?

C’est sous le gouvernement conservateur de Stephen Harper que le poste de DPB a vu le jour. Dans un souci de transparence et de responsabilisation, les conservateurs avaient créé cette nouvelle fonction.

Ce qui n’a pas empêché les conservateurs de vouloir mettre des bâtons dans les roues du premier titulaire du poste, Kevin Page, dont les évaluations s’avéraient parfois fort embarrassantes pour le gouvernement.

Rappelons que le DPB estimait viable le Régime de pensions du Canada alors que les conservateurs soutenaient qu’ils devaient forcément hausser l’âge de la retraite. Il avait également conclu que le gouvernement Harper sous-évaluait l’acquisition des chasseurs F-35.

Sous le gouvernement libéral de Justin Trudeau, le bureau du directeur parlementaire du budget a eu aussi à batailler. Jean-Denis Fréchette avait dû menacer de recourir aux tribunaux pour obtenir des données de l’Agence du revenu du Canada et évaluer le manque à gagner fiscal du Canada. 

Plus récemment, le DPB a signalé que les déficits à Ottawa seraient plus importants que ceux prévus par le gouvernement libéral et son ministre des Finances, Bill Morneau. Il suggérait par ailleurs de regarder du côté de l’évasion fiscale, de l’évitement fiscal et des paradis fiscaux à l’étranger pour tenter de regarnir la colonne des revenus. 

Le DPB a aussi révélé que la taxe sur le carbone devrait doubler après 2022 pour que le Canada atteigne les cibles de l’accord de Paris.

En scrutant les promesses électorales de diverses formations politiques, le DPB sera à même de voir celles qui tiennent compte de ses évaluations et celles qui s’en tiennent à leurs propres chiffres.

Chronique

La fée des dents

CHRONIQUE / Les Québécois assument la plus grosse facture de soins et ont la moins bonne santé buccodentaire. Lorsque les ordres professionnels se chamaillent depuis 20 ans à propos de leur champ de compétences et que l’État se désengage, difficile de s’en étonner.

Le projet de loi 29 (Loi modifiant le Code des professions et d’autres dispositions notamment dans le domaine buccodentaire et celui des sciences appliquées) comporte des avancées. Notamment parce qu’il prévoit une plus grande autonomie pour les hygiénistes dentaires.

Mais ce n’est pas une panacée. Ni la garantie que jeunes, adultes et aînés auront un accès accru à des services pour préserver la santé de leurs dents et de leur bouche.

La ministre Sonia Lebel a souligné mardi au début de la commission parlementaire chargée d’étudier son projet que son gouvernement veut, comme cela a été fait dans le cas des infirmières et des pharmaciens, améliorer les services de première ligne et la prévention. Le bon service donné au bon endroit, par le bon professionnel et au meilleur coût possible.

Les hygiénistes dentaires sont les «infirmières de la bouche», disait d’ailleurs mardi la présidente de l’Ordre des hygiénistes du Québec, Diane Duval. Celle-ci souhaite qu’à l’instar des médecins, les dentistes lâchent du lest.

Mme Duval compare son combat à celui des infirmières et des infirmières patriciennes spécialisées qui ont dû batailler pendant des années avant que les médecins consentent à reconnaître leur formation, leur expertise et leur autonomie pour certains actes.

Comme le faisaient les infirmières, la présidente de l’Ordre des hygiénistes rapporte que dans le reste du pays, notamment chez notre voisin ontarien, les hygiénistes qui ont une formation équivalente à celle du Québec disposent d’une marge de manœuvre plus grande.

Que Québec permette dorénavant aux hygiénistes de se rendre dans les écoles, les centres d’hébergement et de soins de longue durée et les résidences pour aînés pour faire de la prévention et procéder à des «nettoyages» sans un dentiste à leur côté, c’est bien.

Il paraît toutefois illusoire de penser que ce changement réussira à lui seul à améliorer considérablement le bilan de santé buccodentaire des Québécois. Contrairement à l’Association des chirurgiens dentistes du Québec, l’Ordre des dentistes approuve l’autonomie des hygiénistes dentaires.

Le président de l’ordre professionnel, le Dr Barry Dolman, signale néanmoins que le véritable accès aux soins buccodentaires existera lorsque ceux-ci seront intégrés à la couverture de soins universelle.

«Lorsque vous vous présentez à l’hôpital avec un bras cassé, vous êtes couvert, mais ce n’est pas le cas quand vous souffrez d’une infection dentaire aiguë. C’est un non-sens.»

S’il souffre d’un abcès, s’il a besoin d’une obturation dentaire, le patient sans le sou ou sans assurance privée pour payer le dentiste sera au même point après l’adoption du projet de loi.

Québec a coupé depuis belle lurette (1992) dans le programme de soins dentaires pour les enfants qui prévoyait lors de sa création une couverture pour les moins de 16 ans. À moins d’être bénéficiaires de l’aide sociale, seuls les enfants de moins de 10 ans sont aujourd’hui couverts par le régime public. La Régie de l’assurance-maladie n’assume toutefois pas les coûts d’un nettoyage, d’un détartrage, d’une application de fluorure ou d’un scellement de puits et de fissures.

Les revenus de l’État n’étant pas sans limites et le secteur de la santé gobant déjà une bonne partie des fonds publics, ce n’est pas demain la veille que le gouvernement va inclure les soins dentaires dans le panier de services.

À moins que Québec solidaire forme un jour le gouvernement... Lors de la dernière campagne électorale, la formation politique de Manon Massé promettait une assurance dentaire publique et universelle.

Le gouvernement Legault mise sur la prévention et l’hygiène, et vise principalement les enfants, les adolescents et les personnes âgées. Il faut bien commencer quelque part. Reste à voir maintenant si les budgets suivront année après année et si les hygiénistes auront vraiment les moyens de faire une différence.

Chronique

Inutile, un diplôme?

CHRONIQUE / La prospérité économique n’est pas sans risque. Si les jeunes pensent qu’un diplôme n’est plus nécessaire parce qu’il y a des jobs en masse et si les employeurs ne se soucient pas qu’ils terminent leurs études parce qu’ils veulent combler à court terme leurs besoins de main-d’œuvre, le Québec risque de se tirer dans le pied.

La Chambre de commerce du Montréal métropolitain et le Réseau réussite Montréal ont fait lundi un appel à la vigilance pour éviter que la pénurie de main-d’œuvre fasse augmenter le décrochage scolaire. 

Le message vaut pour l’ensemble du Québec. 

«C’est toute la société qui est interpellée. Les entreprises ont elles-mêmes un rôle essentiel à jouer, ne serait-ce qu’en insistant auprès de leurs jeunes employés pour qu’ils poursuivent leurs études jusqu’à l’obtention de leur diplôme. Elles doivent leur offrir des horaires flexibles qui tiennent compte du rythme des exigences des études tout au long de l’année. Le milieu de l’éducation doit lui aussi se mobiliser. Il faut faciliter l’arrimage entre l’organisation de la formation dans les établissements et les possibilités de stages et de formation en entreprise», a affirmé Michel Leblanc, président de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain.

Ce discours n’est pas nouveau au Saguenay–Lac-Saint-Jean. 

Dès la fin des années 1990, le Centre régional de prévention de l’abandon scolaire (CRÉPAS) s’est penché sur les atouts et les risques de la conciliation études et travail, et a contribué à accroître la responsabilité des communautés, y compris des employeurs comme partenaires de la réussite scolaire.

Leurs initiatives ont depuis fait des petits à travers le Québec.

«Jusqu’en 2015, le Conseil régional de prévention de l’abandon scolaire avait l’impression de prêcher dans le désert», a raconté lundi en entrevue téléphonique Pascal Lévesque, professionnel en intervention au CRÉPAS du Saguenay-Lac-Saint-Jean. 

Avec la rareté de main-d’œuvre, certains ont compris qu’il était important de valoriser davantage l’éducation au Québec, mais aussi la formation qualifiante et les diplômes.  

«Si on reste le nez collé sur la vitre, si on ne vise qu’à combler des besoins à court terme, on va en payer le prix dans 10-15 ans», estime  M. Lévesque. «Les restaurateurs auront de la main-d’œuvre, mais pas de clients.» 

Le professionnel croit que ce sont les étudiants inscrits à la formation générale des adultes qui risquent le plus de décrocher et de se laisser séduire par un emploi autour de 15 $ de l’heure et des conditions de travail attrayantes. 

«Ceux-ci en sont à leur ixième tentative pour obtenir un diplôme. Leur parcours a toujours été difficile et ils manquent d’estime de soi». Dans l’immédiat, ils peuvent donc calculer qu’ils améliorent leur sort en travaillant davantage d’heures par semaine plutôt qu’étudier. À plus long terme, ils risquent de perdre et de se retrouver en marge du marché du travail, de faire les frais de l’automatisation, de la quatrième révolution industrielle.

M. Lévesque juge qu’il y a davantage de bons que de mauvais employeurs.

Parmi les bons, ceux qui vont offrir des stages à un étudiant et payer sa sixième session au cégep s’il accepte de travailler deux ans pour l’entreprise.

Du côté des mauvais, l’employeur qui embauche un jeune avant qu’il décroche son diplôme et qu’il lui dit qu’il complétera lui-même sa sixième session par de la formation dans l’entreprise. Une formation souvent non transférable chez un autre employeur. 

Le milieu des affaires se mobilise et prône la persévérance scolaire. Reste à voir comment chaque employeur se comportera.

Chronique

L’heure du réveil au cégep

CHRONIQUE / De nombreux jeunes s’inscrivent au cégep, mais trop peu — 63 % — en sortent avec un diplôme en main. Le taux de diplomation stagne depuis 20 ans. Il serait temps de s’en préoccuper davantage.

Ce décrochage coûte cher individuellement et collectivement, et prive également le Québec d’une main-d’œuvre qualifiée dont il a grandement besoin pour accroître sa productivité et être compétitif.

On se désole du taux de décrochage à l’école secondaire. Depuis des années, le ministère investit et les écoles tentent de différentes façons de mener plus de jeunes à la fin de leurs études secondaires avec succès. 

Cette mobilisation doit se poursuivre et s’intensifier au-delà du cinquième secondaire. 

«Cinquante pour 100 de nos besoins de main-d’œuvre seront comblés par les finissants des écoles, des cégeps et des universités», indiquait vendredi en entrevue le président de la Fédération des cégeps, Bernard Tremblay. 

Puisque l’autre moitié des postes à combler ne peut l’être seulement avec l’immigration, le maintien en emploi des travailleurs plus âgés et l’insertion en emploi de gens à l’écart du marché du travail, il estime que le Québec n’a pas le choix de former et de diplômer plus de jeunes et d’adultes.

M. Tremblay fait valoir que sur les 90 000 emplois créés en 2017, plus de 80 % exigeaient une formation postsecondaire, selon les données d’Emploi-Québec.

Les cégeps ne sont plus menacés de fermeture. Québec a même modifié et rehaussé le financement pour donner de l’oxygène aux établissements en région. La Coalition avenir Québec a pris le pouvoir et ne parle plus d’abolir les cégeps que François Legault qualifiait en 2011 de «maudite belle place pour apprendre à fumer de la drogue».

Le premier ministre répète qu’il veut davantage d’emplois payants au Québec. Son ministre du Travail et de l’Emploi mène une Grande corvée pour trouver des solutions aux pénuries de main-d’œuvre. Même si le ministre de l’Éducation est bien accaparé par l’implantation des maternelles quatre ans et la rareté de main-d’œuvre dans les écoles primaires et secondaires, il ne doit pas négliger les cégeps. 

Lorsqu’il était ministre péquiste de l’Éducation, François Legault avait introduit des plans de réussite. Depuis deux ans, la Fédération des cégeps souhaite une réflexion plus large sur la réussite. «Qu’est-ce qui marche et qu’est-ce qui ne marche pas? Comment faire pour que plus de gars, d’autochtones, de francophones et de jeunes de milieu socio-économique plus faible viennent au cégep et décrochent un diplôme?» 

Certains craindront sûrement que les collèges deviennent des manufactures à main-d’œuvre pour les entreprises et que la formation générale dispensée dans les cégeps prenne le bord. 

Bernard Tremblay se veut rassurant. Il note que la pensée critique, la capacité de séparer le vrai du faux et un plus haut niveau de littératie et de numératie sont des compétences de plus en plus recherchées. La formation générale (littérature-français, philosophie, éducation physique, anglais ou français langue seconde) dispensée aux étudiants inscrits dans une technique ou au pré-universitaire est là pour rester, dit-il, sans toutefois exclure quelques modifications. 

La Fédération étudiante collégiale prône pour sa part «une modernisation de la formation générale dans une perspective d’attractivité pour la population étudiante». Pour les cours de français et de philosophie, elle voudrait notamment des «contenus thématiques qui seraient plus attrayants pour les cégépiens». À suivre et à préciser. 

Le ministre de l’Éducation a affirmé cette semaine au Journal de Québec qu’il était ouvert à revoir la formation générale. «[…] mais d’aucune façon je suis ouvert à ce qu’on la diminue, qu’on l’amenuise, qu’on la rende optionnelle ou facultative». 

Sur une tablette de son ministère, Jean-François Roberge peut sans doute retrouver le rapport de Guy Demers produit à la suite du sommet sur l’enseignement supérieur tenu par le gouvernement péquiste après le conflit opposant des étudiants et le gouvernement Charest au printemps 2012.

Dans un rapport portant sur l’offre de formation collégiale, Guy Demers écrivait en 2014 que la formation générale «a bien servi le modèle collégial jusqu’ici, mais son déphasage avec l’évolution de la société depuis les 50 dernières années compromet la valeur de son apport pour les années à venir». 

«Même si une remise en question de la formation générale est une opération éveillant de grandes sensibilités et touchant un nombre important d’enseignants dans tous les collèges, le Québec ne peut se permettre de faire l’économie d’une telle réflexion : ce dossier est prioritaire pour nos étudiants et, plus largement, pour notre société qui aura plus que jamais besoin des diplômés de la formation collégiale au cours des prochaines décennies».

Jusqu’où ira le ministre Roberge dans sa révision?

Chronique

L’éducation yo-yo

CHRONIQUE / Quand les petits Québécois qui entreront sous peu à la maternelle sont nés, le ministre de l’Éducation de l’époque ne voyait aucun problème à ce que les écoles achètent moins de livres. Que des élèves en difficulté soient privés de services professionnels à cause de la rigueur budgétaire n’ébranlait pas non plus le gouvernement libéral.

Cette année, deux adultes auront la responsabilité de onze enfants, en moyenne, dans les classes de maternelle 4 ans, et le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, assure que les autres élèves des écoles ne seront pas négligés. Québec promet aussi davantage de places dans les centres de la petite enfance (CPE) et plus de services de dépistage et de suivi pour les 0-4 ans.

Pourquoi ce rappel aujourd’hui, cette comparaison?

Pour illustrer que les priorités des élus, les finances publiques et le contexte économique peuvent changer considérablement en l’espace de 4-5 ans, et modifier tout aussi considérablement une mission aussi sensible, aussi fondamentale et aussi déterminante pour une société que l’éducation. 

Le gouvernement précédent coupait à l’aveugle en éducation.

Le gouvernement de François Legault dépense sans compter lorsqu’il s’agit d’implanter les maternelles 4 ans. 

Un petit retour dans le passé récent permet également de voir comment une idée fixe, un objectif qu’un gouvernement veut atteindre à tout prix peut lui faire perdre de vue des enjeux importants et engendrer des effets collatéraux non désirables.

Ce fut le cas du gouvernement de Philippe Couillard et sa détermination à rétablir l’équilibre des finances publiques. Un objectif louable qui a entraîné des conséquences négatives chez les plus démunis et les plus vulnérables parce que le gouvernement a agi rapidement et fait fi des mises en garde. 

Le gouvernement Legault et son ministre de l’Éducation sont bien partis pour faire le même type d’erreur avec leur promesse d’instaurer à travers le Québec 3000 classes de maternelles 4 ans d’ici cinq ans. 

Qu’importe les coûts, qu’importe le manque de personnel enseignant ou d’éducatrices en service de garde, qu’importe les effets sur les autres classes des écoles primaires et secondaires et sur les services de garde à la petite enfance que l’État finance également, qu’importe les préférences des parents, qu’importe que le transport scolaire ne soit pas adapté pour des petits de 4 ans, qu’importe que les municipalités ne soient pas prêtes à accueillir les tout-petits dans leur camp de jour d’été, qu’importe l’avis des experts qu’ils n’ont pas payés. Ils ne dérogent pas de leur plan. 

Comme le mentionnait en commission parlementaire la députée péquiste Véronique Hivon, le discours du gouvernement serait tenable dans un système où les ressources sont illimitées. Mais ce n’est pas le cas. 

Rappelons que la croissance des dépenses en éducation, en hausse cette année de 5,1 %, descendra à 3,8 % les années suivantes. Le prochain renouvellement des conventions collectives pourrait bien par ailleurs faire grimper les coûts de système. Il y a aussi les imprévus qui marquent chaque mandat d’un gouvernement. 

Il faut donc «hiérarchiser les besoins» en éducation comme dans d’autres secteurs, éviter de vampiriser les centres de la petite enfance, cesser de faire croire aux parents qu’ils auront toujours le libre choix entre la maternelle 4 ans et les services de garde éducatifs. 

Que Québec prévoit la création de 12 500 places en CPE ne rassure pas la députée Christine Labrie de Québec solidaire puisqu’on ignore si ces places seront pour les poupons, les 1- 2- 3 ou les 4 ans. Si l’accès à une maternelle 4 ans devient un droit et que le service de garde éducatif ne l’est pas, le gouvernement veillera toujours à assurer et à financer d’abord les maternelles pour éviter les poursuites.

La députée libérale Marwah Rizqy expose également le double standard dans le réseau scolaire. Des classes de maternelle 4 ans aménagées qu’importe les dépassements de coûts, des classes «de luxe» pour les uns tandis que d’autres élèves passeront l’année dans des roulottes ou mangeront leur lunch dans des corridors. 

Double standard, mais aussi double discours de la part du ministre Roberge. 

Dans ses remarques préliminaires lors de l’étude du projet de loi 5, le ministre de l’Éducation dit agir dans un souci d’équité, dans un souci de justice sociale, de justice régionale. Il soutient qu’il y a autant d’enfants qui sont vulnérables en milieu défavorisé qu’ailleurs et que Québec doit donc implanter partout des maternelles 4 ans. 

«Grosso modo, partout au Québec, que les parents fassent 20 000 $ par année ou 120 000 $ par année, il y a deux à trois jeunes sur 10 qui arrivent en maternelle cinq ans, pas prêts». 

Très bien, mais il est dommage que le souci d’équité et de justice sociale qui anime le ministre et le gouvernement ne se transpose pas pour tout le parcours scolaire des jeunes Québécois.

Avec ses écoles privées fortement subventionnées et ses écoles publiques à deux vitesses (programmes particuliers — sports, langues, arts, éducation internationale, nouvelles technologies — et classes ordinaires), le système scolaire québécois est devenu le plus inégalitaire au Canada, signalait en 2016 le Conseil supérieur de l’éducation. 

Environ 42 % des élèves du secondaire fréquentent une école privée ou publique à projet particulier au Québec. Ceux-ci ont deux fois plus de chances d’accéder au cégep, et respectivement neuf et six fois plus de chances d’aller à l’université que ceux inscrits à une école ordinaire publique.

C’est Égide Royer, professeur à l’Université Laval, expert québécois apprécié du gouvernement Legault, et favorable à la maternelle 4 ans qui le dit.

Le ministre de l’Éducation fait bien peu pour corriger cette iniquité. Il se contente d’ajouter des activités parascolaires. Pourtant, mardi, il répétait que chaque jeune doit pouvoir développer «son plein potentiel». 

M. Roberge se demandait aussi mardi si le Québec vivrait la même pénurie de main-d’œuvre s’il avait diplômé plus de jeunes. Pour lui, la maternelle 4 ans contribuera à diminuer le décrochage scolaire. Très bien, mais son ambition doit aller au-delà de l’école secondaire. 

Brigitte Breton

Demandez des congés aux mamans

CHRONIQUE / Si les nouveaux papas veulent plus que cinq semaines de congés de paternité, ce n’est pas vers le gouvernement qu’ils doivent se tourner, mais vers les mamans.

Le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, préfère inciter les parents d’un nouveau-né à un partage plus équitable des 32 semaines du congé parental plutôt que de modifier le régime québécois d’assurance parentale (RQAP) pour allonger le congé de paternité.

Alexandre Leduc, le porte-parole de Québec solidaire en matière de travail, de solidarité sociale, de justice et de sécurité publique, vient d’écrire au ministre pour lui demander de bonifier de trois semaines le congé de paternité.

Étant donné les surplus du régime d’assurance parentale, Québec solidaire souhaiterait que le congé réservé exclusivement aux pères passe de cinq à huit semaines, et que le couple continue de partager à sa guise le bloc de 32 semaines du congé parental.

Selon le député solidaire, mieux vaut utiliser les surplus en bonifiant ainsi le régime, plutôt que de baisser de 6 % le taux de cotisation des employeurs et des travailleurs à partir de janvier 2020. Il précise toutefois que sa position sur les surplus n’est pas dogmatique. 

Irréaliste de réclamer trois semaines de congés supplémentaires pour le père alors que plusieurs entreprises s’arrachent déjà les cheveux pour combler leurs besoins de main-d’œuvre et pour faire les remplacements lorsqu’un employé ou une employée part en congé de paternité, de maternité ou parental? 

Pour M. Leduc, qui a profité du «faussement appelé congé parental» de 32 semaines, l’ajout de trois semaines pour le père ne sera pas «terrible» à gérer par les ressources humaines des entreprises. «Ce ne sera pas la mer à boire».

Il estime que l’intérêt visé doit être le bien de l’enfant et l’harmonie de la famille. Valoriser la paternité va, selon lui, en ce sens. 

Le ministre Boulet veut bien lui aussi valoriser le rôle des pères. Mais pour lui, cela passe par un partage plus équitable des 32 semaines du congé parental. Il y a, selon lui, trop peu de négos dans le couple. 

En entrevue, il rappelle que le régime d’assurance parentale du Québec est l’un des plus généreux au monde. 

Dans sa lettre, le député Leduc signale toutefois que l’Espagne vient de hausser le congé de paternité de cinq à huit semaines, qu’il passera à 12 semaines l’an prochain, puis à 16 semaines à 2021, rejoignant l’exemple des pays scandinaves.

M. Boulet promet néanmoins des bonifications au régime d’assurance parentale. Il compte toujours présenter un projet de loi à cette fin cet automne. Il juge que des pistes contenues dans le défunt projet de loi libéral sont intéressantes. Les libéraux ne proposaient pas non plus de congés supplémentaires pour les papas.

Le ministre rappelle que la Coalition avenir Québec a promis de remettre de l’argent dans les poches des citoyens. «Avec la diminution de 6 % du taux de cotisation au RQAP, c’est 141 millions $ de plus dans l’économie québécoise».

En 2015, le Conseil du statut de la femme avait réclamé un ajout de trois semaines au congé de paternité. Il suggérait cependant qu’il soit pris à même le congé parental, qui plus est, le Conseil prévoyait que le congé de paternité soit prolongé à condition que le père soit le seul prestataire du RQAP durant ces trois semaines, «afin de développer le sentiment de compétence parentale des pères et de favoriser un plus grand partage des soins aux enfants». Il préconisait un essai de cinq ans de cette nouvelle mesure.

Au lieu d’écrire noir sur blanc que les pères auront davantage de congés pour s’occuper de leur nouveau-né, le ministre Boulet invite plutôt les pères et les mères à une meilleure discussion entre eux sur ce sujet. Son ministère pourrait y contribuer, dit-il, en faisant de la pédagogie et en menant des campagnes de sensibilisation. 

Si tous les gouvernements précédents avaient misé uniquement sur la pédagogie et la sensibilisation, bon nombre de Québécoises seraient encore à la maison pour s’occuper de leurs enfants pendant que les papas travaillent. Des femmes devraient encore mettre leur carrière en veilleuse, ou en danger, pour profiter de la maternité. On ne parlerait pas de conciliation travail-famille.

Sans loi et sans politique gouvernementale, des hommes hésiteraient encore à prendre congé pour s’occuper de leur petite marmaille et vaquer aux tâches domestiques au quotidien, et des employeurs leur diraient encore de «demander à leur femme» de rester avec les «petits».

Si les pères prennent aujourd’hui cinq semaines de congés à l’arrivée d’un enfant et s’impliquent davantage, c’est notamment parce que le régime d’assurance parentale prévoit et facilite cette implication. 

Un petit coup de pouce est parfois nécessaire pour faire changer les mentalités, les pratiques et atteindre l’égalité entre les hommes et les femmes. La sensibilisation a des limites.

Chronique

Futurologie et vitalité régionale

CHRONIQUE / Ne comptez pas sur le professeur Majella Simard pour prédire quel village du Québec sera rayé de la carte et quelle municipalité fermera d’ici 2025.

M. Simard refuse de joueur les futurologues et ne lit pas dans une boule de cristal.

Il est professeur de géographie à l’Université de Moncton et Ph. D. en développement régional. La fragilité des petites localités rurales du Québec et du Nouveau-Brunswick, il la connait. 

«Qui peut vraiment prédire que telle petite municipalité va fermer?», affirme M. Simard lors d’une entrevue téléphonique.

Le professeur a été étonné par la déclaration du président du Groupe Ambition, Pierre Bernier, qui soutenait récemment dans le Journal de Québec que 200 municipalités dévitalisées étaient «en fort danger de fermeture» d’ici 2025, dont Percé, Trois-Pistoles, Saint-Siméon, Murdochville.

«Ça ne tient pas la route», affirme Majella Simard.

Certes, il existe des tendances structurelles lourdes, des statistiques et des données démographiques et économiques inquiétantes, mais le professeur estime que des variables impondérables devraient inciter à la prudence avant d’annoncer la disparition d’un village. «L’arrivée d’une famille peut tout changer». L’inverse est vrai aussi. 

De jeunes nouveaux arrivants dans une localité peuvent permettre de garder l’école ouverte. Le départ d’une ou deux familles peut signifier que les quelques enfants qui restent devront être scolarisés à l’école du village voisin. 

Un second souffle peut venir du tourisme, d’activités de plein air, d’une microentreprise, de la diversification économique.

La combativité, la créativité, l’économie sociale et le leadership de la population locale peuvent également réussir à maintenir en vie un patelin.

M. Simard ne se met pas pour autant la tête dans le sable. Vingt pour cent des municipalités ne vont pas bien au Québec à cause de leur déclin démographique et économique, note-t-il.

Il déplore que le gouvernement se désengage et se préoccupe uniquement des régions en période électorale. Il se désole de l’absence de politiques de ruralité et démographiques fortes alors que des lumières rouges sont allumées depuis des années, notamment dans le Bas-Saint-Laurent où, selon lui, la situation est sur certains points plus catastrophique qu’en Gaspésie.

Dévitalisation

De son côté, le consultant Pierre Bernier n’en démord pas.

La dévitalisation de certaines municipalités s’accentuera avec le vieillissement de la population et la rareté de la main-d’œuvre et commandera des décisions difficiles et déchirantes. Les bris de services deviendront de plus en plus fréquents.

Le sort de certaines municipalités s’avèrera de plus en plus incertain. Il prévoit une ère de réorganisation, de fusions. «Pourquoi autant de villages et de municipalités au Québec? A-t-on encore besoin de ça?», demande-t-il lors de notre entretien. Sans relève, sans activité économique, cela lui parait fort difficile de maintenir en vie des localités fortement dévitalisées. 

M. Bernier n’est ni géographe ni démographe. Détenteur de certificats universitaires en administration, en ressources humaines et en marketing, il analyse des indicateurs, notamment l’indice de vitalité économique fourni par l’Institut de la statistique du Québec, et les vulgarise pour ses clients.

Le débat sur la fermeture des municipalités est très émotif, selon lui. Le sentiment d’appartenance est grand chez ceux qui restent. D’autres sont dans le déni. «Ils n’acceptent pas les faits, les statistiques.» 

M. Bernier soutient toutefois que certains acteurs municipaux sont rationnels. Quand la revitalisation d’une municipalité ne se réalise pas malgré maints efforts, quand le point de bascule ne vient pas, quand les bris de services s’accumulent, la fermeture devient un scénario envisagé.

Le président du Groupe Ambition doute que la «nature» puisse convaincre un lot de jeunes de rester ou d’aller s’installer dans de petites localités en région. Il voit aussi les limites du télétravail et du numérique. 

Les emplois de qualité, les loisirs et les services, c’est la ville centre qui les offre. M. Bernier rappelle que 17 % des petites communautés du Québec de moins de 1000 habitants n’ont plus aucun commerce. En 2006, 11 % étaient confrontées à cette réalité.

«Pour moi, une communauté qui est fragilisée se doit d’avoir des données et statistiques pour prendre des décisions. Les chiffres sont là pour se mesurer, stimuler une communauté et prendre des décisions. Le choix appartient au milieu et c’est la conscientisation et le dynamisme de la population qui feront la différence», écrivait le consultant dans une lettre transmise aux médias à la fin de juillet pour répondre à ses détracteurs. 

On verra en 2025 qui avait raison et combien de municipalités compte toujours le Québec.

Chronique

Préposés: deux poids, deux mesures

CHRONIQUE / «Le gouvernement abandonne 15 000 personnes vulnérables». «Manque scandaleux de considération». «Indécent». Les termes utilisés par l’Association des ressources intermédiaires d’hébergement du Québec sont durs. Mais malheureusement, ils sont justifiés.

Trois ministres — Santé et Services sociaux, Aînés et Proches aidants, Travail, Emploi et Solidarité sociale — ont annoncé cette semaine un programme de bourses pour les préposés aux bénéficiaires. Québec offrira 2000 bourses de 7500 $ aux personnes qui suivront une formation de préposés et qui s’engageront à travailler deux ans dans un établissement public. 

L’idée est bonne, bien qu’il faudra plus qu’une bourse pour retenir les préposés si les conditions de travail ne sont pas à la hauteur dans deux ans. Mais le gouvernement pose des gestes et investit 15 millions $ pour attirer plus de préposés auprès des malades. Personne ne s’en plaindra.

Le hic est que le nouveau programme risque de dégarnir les ressources intermédiaires qui elles aussi doivent prendre soin de malades et de personnes vulnérables.

Ces résidences ont déjà du mal à recruter du personnel parce que le salaire qu’elles versent au préposé tourne autour du salaire minimum, alors que le secteur public offre 10 $ de plus l’heure. Si en plus une bourse de 7500 $ s’ajoute, le choix entre deux employeurs ne sera pas difficile à faire. 

Or, les quelque 1000 ressources intermédiaires (RI) sont bien utiles pour désengorger les urgences et pallier le manque de places dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD). Quelque 15 000 personnes vulnérables vivent dans ces résidences «intermédiaires» entre le domicile, l’hôpital et le CHSLD.

Ce sont elles qui en payeront le prix si les RI perdent leur personnel ou peinent encore plus à recruter, estime la directrice générale de l’Association des ressources intermédiaires d’hébergement du Québec, Johanne Pratte.

Celle-ci se demande si les personnes vulnérables et les préposés dans les ressources intermédiaires valent moins que les personnes vulnérables et les préposés dans un CHSLD ou un hôpital.

Les RI représentent une économie pour le gouvernement. Héberger des aînés en perte d’autonomie ou des personnes avec un handicap physique ou une déficience intellectuelle dans ce type de résidence coûte à l’État 125 $ par jour, comparativement à 325 $ par jour dans un CHSLD, souligne Mme Pratte. 

Le nombre de personnes que les CISSS dirigent vers les ressources intermédiaires n’est pas en baisse, note cette dernière. Elle craint toutefois que certaines doivent abandonner leurs activités si Québec les vide de leur personnel.

Elle appréhende un roulement de personnel accru. «C’est désagréable pour une personne âgée quand le préposé qui l’aide à prendre son bain change constamment». Ça risque d’empirer.

L’Association a, jeudi, sollicité par lettre une rencontre dans les plus brefs délais avec la ministre des Aînés, Marguerite Blais. 

«Notre réseau est de plus en plus fragilisé et nous estimons qu’il devient de plus en plus indécent de maintenir les ressources intermédiaires dans une position de survie, alors que le travail effectué par les préposés aux bénéficiaires est équivalent, voire impliquant plus de responsabilités», écrivent Mme Pratte et le président du conseil d’administration, Michel Clair.

En conférence de presse mercredi, le ministre du Travail et de l’Emploi, Jean Boulet, a indiqué que les résidences privées pour aînés reçoivent de l’aide sous d’autres formes, notamment dans le cadre de la Grande corvée. 

Participer à une journée de recrutement dans le cadre de la Grande corvée où une ressource intermédiaire se retrouvera à côté du kiosque d’un hôpital ou d’un CHSLD qui propose 21 $ l’heure, ce n’est pas champion selon Mme Pratte. Son association souhaiterait avoir accès au programme de bourses et obtenir de l’aide pour faire du recrutement à l’étranger. 

Elle voit aussi des limites à un programme financé en partie par les partenaires du marché du travail visant à former des réfugiés, des personnes handicapées ou des gens présentement hors du marché du travail, afin qu’ils deviennent préposés aux bénéficiaires.

Mme Pratte n’est pas seule à pointer les faiblesses du programme gouvernemental. Des représentants syndicaux ont aussi exprimé des critiques. 

«La pénurie de main-d’œuvre n’est pas causée par les coûts de formation, mais plutôt par les conditions déplorables des travailleurs et des travailleuses», selon le syndicat des Teamsters, qui réclame un décret pour réduire la disparité entre le privé et le public.

Avec les négociations à venir, la population pourra voir jusqu’où le gouvernement de François Legault est prêt à aller pour améliorer le sort des aînés, des malades et des personnes qui prennent soin d’eux.

Ces lieux qu'on aime

Ces lieux qu'on aime: à vélo entre fleuve et champs sur la Côte-du-Sud

Pour certains, l’été et les vacances sont synonymes de festival d’été, de plages, de glissades d’eau ou de clubs de golf. Pour moi, un plaisir estival est de parcourir à vélo Saint-Michel de Bellechasse, Saint-Vallier, Berthier-sur-Mer et Saint-François-de-la Rivière-du-Sud.

Une sortie d’une soixantaine de kilomètres sur la rive sud du Saint-Laurent impossible à faire en gardant les yeux rivés sur sa roue ou sur celle de la personne qui nous précède.

Aucune ambition d’améliorer quelque peu son chrono lors de cette randonnée sur la route 132, les rues principales de villages parmi les plus beaux du Québec, le chemin Lemieux, la route de Saint-François, la route 228 et la Montée de la Station. Ce sont les yeux qui sont surtout sollicités pour ne rien échapper. 

Vous ne faites pas de vélo ou vous préférez les pistes cyclables où vous n’avez pas à vous préoccuper des automobiles? Pas de problème. Prenez la voiture et arrêtez-vous en chemin. 

À vélo ou en auto, on éprouve une succession de petits bonheurs à réaliser ce parcours qui conjugue fleuve, terre et patrimoine.

Le fleuve Saint-Laurent et ses îles. Le décor qui change au gré des marées. Les marinas. Les fermes prospères. Les champs qui se déclinent en différents tons de vert avant de passer au doré. Des villages fiers de leur passé et leurs maisons ancestrales joliment fleuries. Quelques commerces qui proposent des produits du terroir.

Des occasions de se remplir les yeux, les narines et le ventre.

Je ne suis pas seule à faire ce type de pèlerinage estival dans ce coin du Québec. À la crèmerie Glaces et Délices, à Saint-Michel de Bellechasse, j’ai croisé en juillet une femme venue de Montréal sur sa moto pour admirer une fois de plus le village où elle a été pensionnaire pendant trois ans au couvent des sœurs de Jésus-Marie, aujourd’hui le collège Dina-Bélanger.

Peggy Hayes, la jeune soixantaine, se rappelle le bonheur d’avoir profité enfant de la proximité du fleuve et d’une vue sur l’île d’Orléans au quotidien. La sévérité de certaines religieuses n’est qu’un lointain souvenir, mais non la beauté et la douceur du village de Saint-Michel. 

Brigitte Breton

Élections et zone de turbulences

CHRONIQUE / Le résultat du référendum est sans ambiguïté. Les citoyens de Saint-Roch-de-l’Achigan, dans Lanaudière, rejettent à 96 % le projet d’aérodrome sur leur territoire. À moins que l’approche des élections fédérales vienne changer la direction du vent, il est loin d’être assuré que le gouvernement Trudeau ira dans le même sens qu’eux et que plus aucune municipalité ne risquera de se retrouver avec un aérodrome dont elle ne veut pas.

En cette matière, c’est le fédéral «le boss». L’aéronautique est sa compétence et l’équipe de Justin Trudeau, comme celle de Stephen Harper avant lui, est avare de gestes d’ouverture et de coopération lorsque Québec et des municipalités contestent un projet d’aérodrome privé.

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Ottawa peut ignorer les lois provinciales, notamment celle sur la protection du territoire et des activités agricoles et celle sur la qualité de l’environnement au Québec, les règlements municipaux et la volonté de la population lorsqu’il s’agit d’autoriser un nouvel aérodrome ou l’activité de parachutisme à une installation existante. 

Malgré leurs efforts, des ministres provinciaux, des maires et des citoyens de Neuville et de Lévis ont échoué ces dernières années à faire modifier la dynamique. 

Ottawa tient à sa compétence en matière d’aéronautique. La Cour suprême a aussi décidé en mai dernier qu’elle n’entendrait pas la Ville de Lévis qui s’oppose depuis 2012 aux activités de parachutisme à l’aérodrome de Pintendre. Le changement doit venir du politique. 

Même si 52 % des résidents ont participé au référendum et que 96 % d’entre eux rejettent le projet, même à l’approche des élections fédérales d’octobre, les opposants à un aérodrome à Saint-Roch-de-l’Achigan n’ont pas encore gagné la partie.

Le ministre des Transports, Marc Garneau, a indiqué lundi que la sécurité et l’intérêt public dicteront sa décision d’autoriser ou non la relocalisation de l’aérodrome à Saint-Roch-de-l’Achigan comme le souhaite le promoteur Aérodrome SRA. 

M. Garneau a dit qu’il tiendrait compte du résultat du référendum. C’est toutefois un élément parmi d’autres qui s’ajoutera au rapport que lui soumettra le promoteur. Le ministre disposera d’une trentaine de jours pour faire sa propre analyse et prendre une décision.

À quelques semaines des élections, le ministre Garneau et les libéraux tenteront sûrement d’éviter les zones de turbulences. Avec la population de Lanaudière, mais aussi avec d’autres municipalités et d’autres citoyens du Québec qui trouvent de plus en plus aberrant de voir que les lois provinciales et les règlements municipaux peuvent être ignorés par des promoteurs persuadés qu’Ottawa ne cédera jamais du terrain.

La réponse du gouvernement Trudeau à ce type de dossier qui rebondit périodiquement doit aller au-delà du jour du scrutin. 

En juin, le président général de l’Union des producteurs agricoles du Québec (UPA) et le président de la fédération de l’UPA de Lanaudière ont écrit au premier ministre Trudeau afin qu’il intervienne et empêche «une incursion inacceptable dans notre garde-manger».

L’aérodrome privé serait en effet construit en zone agricole. Ce n’est pas très vert de sacrifier des champs et de la terre pour permettre à des avions de s’y poser. Les deux hommes estiment que d’autres endroits sont plus appropriés pour ce type d’activités.

«Les considérations constitutionnelles d’un autre temps ne doivent plus être invoquées pour permettre de telles invasions en zone agricole», concluent Marcel Groleau et Marcel Papin. 

Les libéraux, comme tous les autres partis politiques qui solliciteront l’appui des Québécois en octobre, doivent préciser où ils logent. Le premier ministre François Legault doit également ajouter ce dossier à sa liste de demandes à Ottawa.

chronique

L'été entre deux maternelles

CHRONIQUE / Que feront l’été prochain les enfants de 4 ans qui auront fréquenté la maternelle? Si les camps de jour des municipalités ne sont pas prêts à les accueillir, le congé scolaire estival risque d’être un casse-tête pour bien des parents et des grands-parents.

Les parents de jeunes enfants ont intérêt à s’assurer que Québec et les municipalités auront trouvé une façon de répondre adéquatement aux besoins des enfants qui ne sont plus inscrits à des services de garde parce qu’ils vont à l’école, mais qui sont jugés trop jeunes pour fréquenter les camps de jour des villes. 

Trois ministères travaillent sur le dossier de concert avec les municipalités : celui de la Famille, celui de l’Éducation, et celui des Affaires municipales. 

Un comité a été formé, deux rencontres ont déjà eu lieu et les travaux doivent se terminer cet automne, nous a-t-on précisé cette semaine au ministère de la Famille. 

À l’Union des municipalités du Québec (UMQ), un porte-parole nous indique pour sa part que les préoccupations soulevées par l’organisation en commission parlementaire, en juin, jouissent d’une bonne écoute.

Et pour cause.

L’UMQ a mis en évidence une difficulté qu’entraîne l’implantation de la maternelle 4 ans : la possible découverture des services de garde pour les enfants de 4 ans durant la période estivale. C’est, selon elle, l’angle mort du projet de loi 5 du gouvernement Legault sur les maternelles 4 ans.

La très grande majorité des municipalités accueillent les jeunes dans leur camp de jour à partir de 5 ans, voire 6 ans. 

Déjà, elles estiment avoir du mal à répondre à la demande et à absorber les frais de cette activité. Les coûts d’inscription assumés par les parents ne représenteraient que 50 % des frais de fonctionnement.

Les services de garde des écoles ferment à la fin des classes. Si des milliers d’enfants n’ont plus accès à des garderies ni à des centres de la petite enfance (CPE), qui veillera et animera les petits de 4-5 ans en entendant les vacances de papa et maman? 

Ce ne sont pas tous les parents qui jouissent de plusieurs semaines de vacances ou qui peuvent payer la facture d’un camp de jour privé qui accueille les tout-petits.

Est-il souhaitable que les très jeunes enfants aient accès aux camps de jour municipaux? Si la réponse est oui, alors appartient-il aux municipalités de prendre seules la charge financière de ce service? Ce sont les questions posées par l’UMQ qui note que le camp de jour est de plus en plus considéré par de nombreux parents comme un service de garde essentiel, et non comme un simple service de loisir.

Pour l’UMQ, la réponse à la dernière question est non. 

Elle rappelle dans son mémoire que les municipalités n’ont aucune obligation légale d’offrir des camps de jour durant l’été. Elle évalue à 26 millions $ la facture supplémentaire à payer par les villes si les camps de jour sont ouverts aux enfants de 4 ans.

L’organisation souligne aussi que les villes doivent de plus relever le défi de l’intégration des enfants ayant des handicaps physiques ou intellectuels, des troubles de comportement ou d’apprentissage. Les ratios enfants/accompagnateur doivent être abaissés dans ces cas. La formation des jeunes animateurs doit par ailleurs être revue à la hausse.

À la Ville de Québec, le coût du programme d’accompagnement particulier se chiffre à plus de 2 millions $ par année, rapporte l’UMQ.

Celle-ci prévoit des coûts supplémentaires à l’arrivée des enfants de 4 ans, moins autonomes. Dans ce cas aussi, la formation des animateurs — qu’il faudra dénicher dans un contexte de rareté de main-d’œuvre — devra être bonifiée et les ratios ajustés pour que le camp de jour soit enrichissant et sécuritaire pour les plus petits.

La disponibilité de locaux adaptés serait également un problème pour certaines villes, dont Laval et Montréal. 

Les municipalités exposent des enjeux réels.

Bien des gens ont intérêt à surveiller leur angle mort avant l’été prochain.

Le gouvernement Legault est convaincu des bienfaits de la maternelle pour les enfants de 4 ans. Il ne ménage aucun effort pour que tous les enfants de cet âge y aient accès partout au Québec, qu’ils vivent dans un milieu défavorisé ou non.

Son souci pour le bien-être et le développement des tout-petits doit aussi se manifester pour la période estivale qui précède leur entrée à la maternelle 5 ans.

Chronique

Au-delà de la job

CHRONIQUE / À la résidence de Colombe Grégoire et de Christian Saint-Pierre, à Lac-Etchemin, il n’y a pas que des photographies de leurs cinq enfants — dont trois ont été adoptés à Haïti — et de leurs petits-enfants qui ornent les murs du salon. S’y trouvent également celles des nouveaux arrivants haïtiens qu’ils ont parrainés, hébergés, dépannés et initiés à la vie québécoise et rurale au cours des huit dernières années et qui vivent et travaillent toujours dans Bellechasse et en Beauce. (2e de 2)

Pour Mme Grégoire, copropriétaire avec son conjoint d’un centre jardin et professeur de yoga, il est clair qu’il est nécessaire d’aller «au-delà de la job» pour retenir les immigrants en région et réussir à les intégrer aux communautés rurales.

«Trois ans d’engagement et d’encadrement de la part d’une famille et c’est fait. Les nouveaux arrivants sont “biculturels” et “sécures” après un an et demi. L’autre année et demie, ils sont autonomes, acquièrent une sécurité financière et contribuent à la collectivité», estime la femme de 63 ans qui a parrainé trois Haïtiens en plus d’en épauler et d’en héberger d’autres. 

Il y a des limites, selon elle, à ce que peuvent faire un employeur, une commission scolaire et un organisme communautaire ouvert de 9 à 5. «Il faut être dans la quotidienneté et dans l’immédiateté avec les nouveaux arrivants. La communication directe est importante. Ils ont besoin de coach». 

Sinon, le découragement risque de prendre le dessus et la tentation de prendre le chemin de la ville et de s’installer dans un ghetto peut être grande.

Des exemples des actions et du coaching du couple Grégoire-Saint-Pierre formé lors d’un stage au Sénégal dans les années 70? 

Organiser un cours de conduite automobile pour 12 Haïtiens, parce qu’en région, faute de transport en commun, il faut savoir conduire et posséder une voiture.

Trouver au quotidien un transport aller-retour Lac-Etchemin-Saint-Georges pour leur «filleul», Vladimir Louis, en formation au Centre intégré de mécanique industrielle de la Chaudière, grâce à une bourse d’études. Encourager cet Haïtien à persévérer dans ses études malgré les difficultés. Celui-ci occupe depuis quelques années un emploi de mécanicien industriel chez Rotobec, à Sainte-Justine. Sa conjointe, Maline, a également un emploi. Le couple a fondé ici une famille et a acheté une maison. 

Aider les nouveaux arrivants à se retrouver dans toute la paperasse administrative, à cuisiner à la québécoise sur une cuisinière électrique et sans tout faire baigner dans l’huile, à chauffer en hiver, même au bois. Les guider aussi pour qu’ils obtiennent des soins de santé, à se défendre si un employeur contrevient aux normes du travail.

Veiller sur un poupon, le conduire ou le récupérer à la garderie pour donner un coup de main à une jeune maman qui retourne au travail, c’est également cela l’engagement d’une famille accompagnatrice.

C’est aussi conseiller l’immigrant dans l’achat d’une voiture usagée, voire lui avancer des fonds si son acquisition est nécessaire pour se rendre au travail. 

S’ajoute à la liste les préparatifs d’un mariage, y compris aider la mariée à dénicher une robe.

Selon Mme Grégoire, ce n’est pas dans une semaine ou après un cours de quelques heures que les immigrants peuvent «penser en québécois» et être au fait de la vie et des façons de faire au Québec. «Il y a trop à dire, trop à comprendre».

Colombe Grégoire n’insiste pas sur la lourdeur de la tâche et les difficultés rencontrées. Pour elle, cela va de soi. Le travail ne la rebute pas, mais elle souhaiterait cependant que des familles comme la sienne puissent «s’accoter» de temps en temps sur d’autres, sur un réseau d’aidants.

Elle insiste davantage sur la satisfaction ressentie à voir les nouveaux arrivants prendre de l’autonomie et voler de leurs propres ailes. «Aujourd’hui, je les vois recevoir leurs parents, fonder leur famille. On se fréquente, on se rassemble.» Pour les plus jeunes, elle est leur «grand-mère du Québec».

«On a ramé Christian et moi. J’ai débité bien du travail, mais si c’était à refaire, je recommencerais. Ce sont de très belles années riches d’échanges. Je fais une vie hors du commun. On ne s’appauvrit pas en faisant ça. Au contraire, c’est une richesse humaine extraordinaire.»

Elle aimerait que plus de gens, notamment les décideurs et ceux qui tiennent les cordons de la bourse, reconnaissent qu’une contribution comme celle de sa famille est efficace et profitable.

«C’est une très belle façon d’intégrer les nouveaux arrivants, de les rendre “biculturels” et de garnir notre ruralité», croit-elle. «C’est d’une grande simplicité, d’une grande efficacité et c’est faisable si du monde s’implique». 

Elle prend soin toutefois de souligner que «c’est une job qui se fait à deux et il faut que les deux dans le couple soient bons». 

Elle est prête à aider ceux qui voudraient faire comme elle et son conjoint, et accompagner de nouveaux arrivants «compatibles» avec eux. 

Une femme lui a déjà dit : «Mes journées sont longues. Les tiennes Colombe, sont pleines». Cela ne semble pas sur le point de changer. Mme Grégoire les préfère manifestement ainsi.

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Chronique

De l'Amérique latine à... Bellechasse

CHRONIQUE / L’emploi attire, mais le milieu retient, disent certains. Pour Christine Orain, agente de liaison au service d’accueil et d’intégration des personnes immigrantes dans Bellechasse, cela ne fait aucun doute. La population a aussi un rôle à jouer pour que les nouveaux arrivants s’établissent pour longtemps en région. (1er de 2)

Les médias font abondamment état de la créativité et des efforts déployés par les employeurs pour attirer de la main-d’œuvre en région. C’est le cas notamment dans Bellechasse, en Chaudière-­Appalaches, où le taux de chômage est très bas. 

Le gouvernement de François Legault arrive aussi avec sa vision de l’accueil, de l’intégration et de la francisation des immigrants, avec la promesse que la régionalisation de l’immigration se concrétisera enfin à travers le Québec.

Si les employeurs et les petites municipalités ne veulent pas que cette précieuse main-d’œuvre, recrutée souvent à grands frais pour faire rouler les entreprises et l’économie locale, rebrousse chemin vers Lévis, Québec, Mont­réal ou d’autres grandes villes du Québec ou du Canada, les «locaux» et les «de souche», doivent également être de la partie. 

«On a besoin de la population», affirme Mme Orain. «Préparer les collègues de travail à l’arrivée des travailleurs étrangers ne suffit pas. Il faut élargir à l’ensemble de la communauté.»

En d’autres mots, mettre toutes les chances de son côté pour que la population ne se sente pas envahie, que les nouveaux arrivants se sentent bienvenus et que le recrutement de la main-d’œuvre ne soit pas un éternel recommencement. 

Si le Costaricain, le Mexicain, le Philippin, le Brésilien ou l’Africain n’a que son emploi à l’usine, s’il n’a aucun contact avec les gens de la communauté hors de son lieu de travail, si personne ne le salue et ne l’invite chez lui ou à des activités, il risque fort de plier bagage et de retourner en ville où il retrouvera aisément du boulot, mais également, des personnes de son pays d’origine.

L’équipe de Liaison immigration Bellechasse cherche à mettre la population locale en lien avec les immigrants en dehors des heures de travail afin de créer des occasions de rencontres, des contacts, des réseaux. 

Au programme? Des repas communautaires, des soirées musicales, des activités sportives, un jardin rassembleur. «La bouffe et la musique, c’est une bonne façon de mettre les gens en relation», constate l’agente de liaison. 

Ce printemps, 150 personnes ont participé à une soirée interculturelle — le tour du monde des saveurs — à Saint-Lazare de Bellechasse. Chaque participant apportait un plat de son pays.

En juin, lors des Fêtes de la pêche dans Bellechasse, Floro, originaire des Philippines, était invité à parler de sa passion avec les pêcheurs d’ici. Est-ce que les pêcheurs philippins ont comme ceux d’ici tendance à exagérer la taille de leurs prises? C’est à vérifier.

Cet automne, Liaison immigration Bellechasse veut joindre les personnes âgées de la région pour les sensibiliser et les conscientiser à la réalité des nouveaux arrivants. 

Des gens de 46 nationalités différentes vivent maintenant sur le territoire de la MRC de Bellechasse. Quelque 700 citoyens qui n’ont pas des noms de famille comme Rouillard, Laliberté, Roy, Bilodeau ou Poulin.

Christine Orain est à même de comprendre les personnes qui débarquent dans un milieu où les immigrants se comptent sur les doigts d’une main. Arrivée de l’Île de la Réunion, elle était considérée comme «une étrange» lorsqu’elle a abouti à Saint-­Damien de Bellechasse il y a 26 ans. Même francophone, tout n’allait pas de soi.

Selon elle, il faut aller plus loin que quelques activités ponctuelles dans l’année. «Tu fais quoi la fin de semaine à Saint-Damien si tu n’as pas de voiture? Tu fais quoi l’hiver dans Bellechasse si tu ne fais pas de raquette, pas de ski, que tu ne possèdes pas de skidoo? Tu fais quoi l’été quand les collègues de travail sont sur le bord de la piscine avec leur famille ou au chalet?»

La réponse est prévisible si personne ne tend la main au nouveau venu. Ce dernier risque de flâner dans un village désert le dimanche, de s’ennuyer à mourir et de rêver du jour où il pourra enfin déménager dans un milieu urbain et y retrouver des gens de la même nationalité que lui, en plus d’une foule d’activités.

Mme Orain souhaite que la population se mobilise. «Ça prend tout un réseau de bénévoles pour intégrer les nouveaux arrivants.»

Elle constate que les citoyens se montrent encore plus accueillants et plus compréhensifs à leur égard lorsqu’ils réalisent ce que ces personnes ont vécu auparavant et toute la paperasse qu’elles doivent remplir lorsqu’elles s’installent ici.  

Les entreprises, les services publics, les épiceries, les banques, les caisses populaires, les bureaux de poste en région doivent répondre à de nouvelles demandes, à de nouvelles réalités.

Des ajustements sont nécessaires de part et d’autre dans différentes sphères de la vie quotidienne. 

Par exemple, Liaison immigration Bellechasse fournit maintenant un document en trois langues aux propriétaires qui louent un appartement ou une maison aux immigrants. Ces derniers sont incités à actionner la hotte lorsqu’ils cuisinent, à déposer un plat chaud sur un sous-plat pour ne pas abîmer table et comptoir, à activer le ventilateur de la salle de bain lorsqu’ils prennent une douche. Des conseils de base qui peuvent éviter des conflits entre propriétaires et locataires. En cas de mésentente, Liaison immigration Bellechasse peut dans certains cas intervenir comme médiateur.

Si l’agente de liaison estime que l’intégration des nouveaux arrivants se déroule bien dans les écoles, elle constate par ailleurs que le réseau de la santé ne répond pas encore parfaitement aux besoins des immigrants dans Bellechasse.

«Certains vivaient dans des pays en guerre. Ils ont vécu des situations traumatisantes et la région n’est pas outillée pour répondre à ce type de cas dramatiques.» Le centre intégré de santé et de services sociaux travaillerait à combler cette lacune.

L’absence de transport en commun est aussi un problème sérieux et récurent pour les immigrants en région. Le milieu rural n’a pas le choix d’être créatif en ce domaine s’il veut les retenir. Mme Orain remarque que c’est la première difficulté relevée par ceux qui s’installent dans Bellechasse.

La deuxième? Le coût de l’épicerie. Dans les petites localités, il n’y a souvent qu’un seul marché d’alimentation. «Ils trouvent que le coût de la vie est élevé. Ils ont beaucoup d’espoir en venant ici. Le salaire est bon, mais plusieurs ont un choc lorsqu’ils voient toutes les déductions sur leur paie.»

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Chronique

GRC, déco, bistro

CHRONIQUE / Un jardin sur le toit. Une vue sur le fleuve et l’île d’Orléans. À droite, le clocher de l’église qui se dessine à travers les arbres. C’est l’environnement de travail de Marie-Hélène Côté, sur la terrasse de son bistro La Mauve, dans le village de Saint-Vallier de Bellechasse. Un milieu bien différent de celui de la GRC.

Mme Côté a été pendant 29 ans enquêtrice à la Gendarmerie royale du Canada (GRC). Dix ans avant de prendre sa retraite, elle a suivi une formation en design intérieur. Depuis qu’elle a quitté la police et acquis une maison à Saint-Vallier, elle met celle-ci en pratique. 

Mais depuis trois étés, Marie-Hélène Côté est également à la barre d’un petit bistro situé au deuxième étage de la Coopérative La Mauve, sur la rue Principale.

«Une enfant adoptée de Saint-Vallier. Une immigrante», c’est ainsi que se décrit la femme originaire du Lac-Saint-Jean.

L’intégration dans son cas semble réussie.

Qui peut en effet compter sur des «bénévoles» pour faire rouler un café? 

Mme Côté embauche bien sûr des employés, mais des amis, qu’elle appelle ses «alliés», lui donnent également un bon coup de main. 

Le toit végétal sur la terrasse est l’œuvre de Marie et Claude. La carte du bistro étant composée de produits locaux de Bellechasse, d’autres alliés s’occupent d’aller chercher le pain à la boulangerie de Berthier, le village voisin, ou des bouteilles d’alcools de petits fruits du Ricaneux, à Saint-Charles. Un autre ami veille aux communications et à la visibilité du bistro, un autre à réparer une porte qui ferme mal. 

Mme Côté explique cette solidarité au fait que les villageois ont trouvé cela difficile il y a quelques années lorsqu’ils ont perdu le seul endroit dans le centre du village où ils pouvaient se retrouver pour prendre un café et casser la croûte. 

«Lorsque la Levée du jour a fermé, les gens ont constaté que le village était moins animé, moins fréquenté. Les cyclistes, les passants ne s’arrêtaient plus pour prendre une bouchée». 

La «Levée du jour» est une boulangerie-pâtisserie qui a existé pendant plus de 30 ans à Saint-Vallier. Mme Côté dit lui donner «une deuxième vie» au-dessus de la Coopérative La Mauve. Des éléments de l’ancien commerce ont été récupérés pour son bistro.

Celui-ci est ouvert de juin à la fin d’octobre, mais la propriétaire reprend ponctuellement du service pour des événements spéciaux comme pour la Saint-Valentin. Elle constate que les gens sont heureux de se retrouver en dehors de la période estivale. 

Mme Côté savoure son environnement de travail et l’esprit de collaboration qui anime les producteurs de Bellechasse et les citoyens. L’ancienne enquêtrice y participe aussi. 

Si vous vous arrêtez à son café, elle vous suggérera notamment de ne pas rater le Verger Corriveau, d’arrêter au presbytère converti en gîte ou de vous rendre au Domaine Pointe-de-Saint-Vallier. Elle vante aussi la table et la terrasse du Bleu Citron, à Saint-Charles de Bellachasse. 

La fille adoptive de Saint-Vallier n’a que de bons mots pour sa nouvelle famille qui lui permet d’exploiter son côté créatif en cuisine et en design. «Un côté créatif qu’on ne peut pas développer dans la police.»

Chronique

Mobilisés pour garder leur village vivant

CHRONIQUE / «Nos services, moi j’y tiens!» À Saint-Léon-de-Standon, dans Bellechasse, la formule prend tout son sens et n’est pas qu’un slogan creux. Près de 100 000 $ viennent d’être amassés en quelques semaines auprès des 1128 résidents et propriétaires afin de conserver une épicerie dans le village et avoir à nouveau une station d’essence dans la municipalité.

Pour les personnes vivant en ville où les services sont variés et rapidement accessibles, où des campagnes de financement participatif sont menées pour différentes causes, mais rarement sinon jamais pour un poste d’essence ou une épicerie, une telle mobilisation étonne. 

Pas pour les gens «de la place». Pour eux, c’est la survie de leur municipalité qui est en jeu. 

«Si les services essentiels commencent à partir, on va tout perdre», explique Jacques Roy, président du comité provisoire formé afin de créer une coopérative de solidarité qui pourrait acquérir l’épicerie existante et assurer la desserte en essence.

Au lieu d’être défaitiste et de voir le village mourir à petit feu, la population locale se mobilise et accepte de sortir de l’argent de sa poche avant de frapper à d’autres portes pour obtenir du soutien financier, deux fois plutôt qu’une. 

Les citoyens ont déjà été sollicités afin de doter la municipalité d’une résidence pour personnes âgées. Et le but a été atteint. Les aînés du village n’ont pas à déménager en ville ou dans une autre municipalité le jour où ils doivent quitter leur maison. Ils peuvent s’installer dans leur village, sur le bord de la rivière Etchemin, à la Villa des Méandres.

«Les gens ne sont pas durs à convaincre. Ils tiennent à leur paroisse. Ils veulent conserver leurs acquis. Ils savent que s’ils ne se mobilisent pas, s’ils ne se prennent pas en main, ils risquent de tout perdre et de devoir se déplacer pour tout», raconte M. Roy.

Depuis l’an dernier, les résidents de Saint-Léon n’ont plus accès à une station d’essence. Ils doivent rouler une quinzaine de minutes et plus vers les municipalités voisines pour faire le plein, acheter de l’essence pour leur tondeuse ou leur tronçonneuse.

Saint-Léon a encore une petite école primaire. Une caisse populaire Desjardins ouverte deux jours par semaine. Un casse-croûte. Un gîte : «Au vieux presbytère». Une quincaillerie, dont M. Roy a été copropriétaire pendant 25 ans et où il travaille toujours. 

«Si le village perd des services, c’est aussi des emplois qui disparaîtront. Six-sept emplois dans une paroisse de 1100 habitants, ça paraît».

Le quincaillier, qui a été également chef pompier pendant de nombreuses années, dit comprendre que le monde aime aller magasiner en ville dans les Costco et Walmart. 

«Je leur dis cependant : “Vous aimez ça Saint-Léon, vous trouvez ça beau Saint-Léon. Mais êtes-vous prêts à déménager? ” Le jour où il n’y aura plus de services de proximité, c’est le danger qui guette». 

Qui veut rester, venir s’établir, ou même s’arrêter dans un village où il n’y a aucun service?

La municipalité de Saint-Léon-de-Standon a beau être surnommée «la petite Suisse», les vallons et la rivière sinueuse ne suffissent pas à combler les besoins des citoyens.

Propriétaire d’une résidence dans cette petite localité, j’ai été invitée à acheter des parts dans la future coopérative.

Même s’il reste beaucoup à faire pour que le projet se concrétise, même si les ristournes ne sont pas pour demain, bien des «gens de la place» et des «non permanents» répondent positivement. Selon M. Roy, il ne manque que 10 000 $ pour que l’objectif de 100 000 $ soit atteint. 

«C’est comme un don», dit le président du comité. Un don pour des services de proximité, pour des emplois et la survie d’un village. Une cause qui en vaut bien d’autres.

Chronique

Loi du silence et de l’indifférence

CHRONIQUE / Après un autre rapport dévastateur de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), il ne fait aucun doute que le Québec doit revoir ses services de protection de la jeunesse. Il ne fait aucun doute également qu’il faut briser la loi du silence et de l’indifférence.

Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, s’est dit vendredi scandalisé et troublé à la lecture du rapport d’enquête systémique sur les services dispensés aux enfants en famille d’accueil de la région de la Mauricie et du Centre-du-Québec, du 1er janvier 2013 au 31 décembre 2016.

Avec raison. 

Les droits de plusieurs enfants ont été bafoués. Loi et règlement n’ont pas été respectés. Des décisions du tribunal n’ont pas été suivies. Dans certains dossiers, l’application de règles administratives a primé sur l’intérêt et les besoins des enfants. 

Le travail de divers acteurs n’a pas toujours été réalisé avec toute la rigueur exigée et le suivi attendu lorsqu’il s’agit de la protection d’un enfant, si bien que plusieurs jeunes garçons et filles ont subi de mauvais traitements physiques et psychologiques dans des familles d’accueil. 

Comment un système aussi défaillant a-t-il pu s’instaurer et perdurer dans un domaine aussi délicat que celui de la protection de l’enfance?

C’est aussi cela qui est troublant et scandaleux. 

La Commission des droits a rappelé vendredi qu’elle a déclenché son enquête de sa propre initiative, «à la suite d’une décision judiciaire mettant en lumière des lacunes majeures dans les services offerts à un enfant hébergé en famille d’accueil».

Il paraît impensable que pendant des années, personne n’ait sonné la moindre petite alarme pour dire que des choses fonctionnaient tout croche à la DPJ de la Mauricie-Centre-du-Québec et dans ses points de service.

Si personne n’a parlé, si tout le monde a fermé les yeux sur l’inacceptable, si des gens ont jugé qu’il était vain de dénoncer ou de se plaindre, la situation est encore plus sérieuse et plus problématique qu’on le pense. Personne ne se sent responsable de rien. Personne n’a de comptes à rendre si le système dérape et «scrape» la vie d’enfants. 

Il devait bien y avoir des gestionnaires et des intervenants sociaux témoins de décisions douteuses et à courte vue, de façons de faire qui n’avaient pas d’allure, de pratiques qui contrevenaient aux lois et qui s’appliquaient au détriment d’enfants vulnérables que la direction de la protection de la jeunesse avait le devoir de protéger. Tout le monde ne pouvait être en congé de maladie ou en transition de carrière? Il devait bien y avoir quelques personnes d’expérience dans la boîte pour dire que l’organisation se dirigeait vers un mur? 

Pourquoi l’absence d’écho, d’ajustements et de coups de barre sur le terrain, au CIUSSS ou au ministère de la Santé et des Services sociaux? 

L’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux, le syndicat qui représente bon nombre d’employés des DPJ, soutient que les lacunes rapportées sont dénoncées depuis longtemps. 

Le centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Mauricie-Centre-du-Québec, ainsi que le nouveau directeur de la protection de la jeunesse de la région reconnaissent par ailleurs que les services sur leur territoire n’ont pas été exemplaires, mais que des correctifs ont déjà été apportés et que les recommandations de la CDPDJ seront suivies.

À Québec, le ministre Carmant s’est aussi fait rassurant. «Comme j’ai dit dans le passé, je n’attendrai pas 18 mois avant de poser des gestes concrets pour soulager la charge de travail des gens sur le terrain. D’ici la fin de l’été, une annonce en ce sens aura lieu».

Tout le monde veut faire mieux dans l’avenir.

Il est dommage que cet objectif ne soit pas aussi vif lorsque les médias détournent l’attention. Il est aussi préoccupant que le décès tragique d’un enfant et le dépôt d’un rapport accablant soient nécessaires pour inciter les acteurs à combler des lacunes persistantes. 

La Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, mise sur pied par le premier ministre François Legault, permettra de faire le point sur l’organisation et le financement des services offerts aux enfants et aux familles vulnérables et en détresse, ainsi que de suggérer des moyens pour les améliorer.

Mais lorsque les services à l’enfance auront été scrutés sous tous les angles et lorsque des ajustements seront suggérés en novembre 2020, quel suivi ferons-nous de leur application sur le terrain et au quotidien? 

Si les cadres et les employés concernés n’osent parler de crainte de perdre leur emploi ou de nuire à leur avancement professionnel, s’ils suivent bêtement des règles administratives même si celles-ci vont à l’encontre du bien et de la sécurité des enfants, si un gouvernement impose des restrictions budgétaires dans un secteur où la réduction des ressources humaines et financières a des conséquences majeures dans la vie de jeunes vulnérables, si les appels à l’aide sont ignorés à tous les paliers, les médias risquent de faire encore les manchettes dans dix ans avec un rapport accablant visant la protection de la jeunesse.

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Chronique

De machiniste à maraîchère

CHRONIQUE / Au fil des dernières saisons, Cindy Pomerleau, une machiniste de 38 ans, s’est métamorphosée en maraîchère. Elle a quitté l’usine où elle travaillait depuis 15 ans. Elle a troqué la machine à commande numérique pour la grelinette, le motoculteur, les binettes et les filets afin de produire — sept jours sur sept — des légumes sans pesticide et sans herbicide à Sainte-Claire de Bellechasse.

Cindy Pomerleau avait besoin de changement dans sa vie professionnelle. «J’étais tannée de mon milieu de travail, d’être enfermée cinq jours par semaine et de ne voir la lumière du jour qu’à travers le petit «châssis» de l’usine. Je me disais : «C... que je serais bien dehors!»» 

Comme bien des hommes et des femmes à un moment de leur vie, deux questions lui revenaient en tête : Qu’est-ce que je peux faire d’autre? Qu’est-ce que j’aimerais faire d’autre?

Son chum, Simon Comtois, couvreur entrepreneur, lui a fourni une partie de la réponse en réalisant un de ses rêves à lui : acquérir une cabane à sucre. Il a suggéré à sa compagne de faire la transformation du sirop d’érable.

Quelques heures de formation et elle relevait le défi de l’amoureux. Beurre d’érable, bonbons, cornets, vinaigrette, etc., ont d’abord été testés auprès des amis et de la famille avant qu’elle ne mette une pancarte sur le bord de la route, au 385, route Bégin, pour inviter les passants à acheter les produits de «La Cabane Comtois».

C’est bien bon le sirop d’érable et tout ce qu’on peut en tirer, mais ça ne comble pas le désir de Cindy Pomerleau de changer de job pour ne plus passer 40 heures devant une machine à confectionner des moules.

Le jour où elle a entendu le populaire jardinier-maraîcher Jean-Martin Fortier dire qu’une ferme maraîchère d’un hectare pouvait être rentable, il s’est produit un déclic chez elle. «Je triperais avoir ça». 

Elle a alors vu d’un autre œil le lopin de terre près de la cabane à sucre. Elle a réalisé son potentiel. 

Elle a visité les jardins La Grelinette de Jean-Martin Fortier, à Saint-Armand, ainsi que les Jardins d’Inverness. Elle a suivi un peu de formation. Et petit à petit, rang par rang, elle a lancé les «Jardins des Abénakis». 

Six jardins de 100 par 70 pieds qu’elle cultive avec l’aide de son conjoint pour les «gros travaux» et de sa mère Carmelle, retraitée, qui accueille les clients et donne aussi un coup de main à sa fille pour les semis et le sarclage.