Billie-Anne Leduc
<em>Marilyn Monroe</em>, New York, Elliott Erwitt, 1956
<em>Marilyn Monroe</em>, New York, Elliott Erwitt, 1956

Une photo ne peut pas parler

CHRONIQUE / Ce qui me manque le plus, c’est la voix de mes amis. Pas la voix audio. Mais la voix dans l’air, celle qui fait vibrer mon visage; celle qui active mon sang et met en marche la vraie discussion.

La voix aujourd’hui rare et précieuse.

Les conversations chat qui nous donnent maintenant notre «social» ont une voix qui ne m’atteint pas. Une voix déformée, filtrée à travers des machines.

Une voix non-humaine.

Dire «je t’aime» n’est plus pareil.

Je doute que nous soyons «plus connectés» qu’avant. Nous sommes plutôt davantage connectés à des machines, des non-vivants, qui transforment nos manières de discuter. Qui éteignent la pensée spontanée, la réaction vive, les coups de foudre, les intuitions, les décibels de ton de voix, la gestuelle propre, les exclamations, les fuites.

La voix de ma mère au téléphone n’est pas la même. Pas la même sans mimiques, sans petites choses formant sa personnalité.

J’ai, malgré moi, un pincement au cœur lorsque j’entends que les gens sont plus proches que jamais, que les relations humaines vont bien.

Quand je sors, ce n’est pas la chaleur humaine que je sens.

On doit se le dire pour se réconforter. Mais il semble qu’accepter ce qui ne va pas nous rend le quotidien plus supportable que se raconter des faussetés.

Ça-a-été

Un ami n’est pas sa photo.

Une photo est un non-câlin. Une photo est stoïque, austère, immobile. Un amour figé.

Mais, c’est ce-qui-a-été.

«Cela que je vois s’est trouvé là, dans ce lieu qui s’étend entre l’infini et le sujet; il a été là, et cependant tout de suite séparé; il a été absolument, irrécusablement présent, et cependant déjà différé.» (La chambre claire, Roland Barthes, 1980)

Ainsi, les photos, sans avoir un pouvoir de câlin, permettent de garder près de soi quelque chose d’éternel.

«L’effet qu’elle produit sur moi n’est pas de restituer ce qui est aboli (par le temps, la distance), mais d’attester que cela que je vois, a bien été.»

La photographie est l’immobile qui se répète à l’infini. Une répétition éternelle de ce qui a été, là, à ce moment.

Regardez des photos : vos amis ont été – ils sont. Tout ça, dans sa temporalité fixe au moment du déclic photographique, existe aujourd’hui.

«Il paraît qu’en latin ‘’photographie’’ se dirait ‘‘imago lucis opera expressa’’; c’est-à-dire : image révélée, ‘‘sortie’’, ‘‘montrée’’, ‘‘exprimée’’ (comme le jus d’un citron) par l’action de la lumière.»

Éclair

Toute photographie a un punctum.

«Punctum, c’est aussi : piqûre, petit trou, petite tache, petite coupure – et aussi coup de dés. Le punctum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne).»

Le punctum est un détail remarqué, différent pour chacun, qui rend encore plus grandiose la photo : la forme de la main posée, les dents jaunis, la personne floue en arrière-plan. Par exemple, dans cette photo de Marilyn Monroe, je remarque tout de suite la façon dont ses doigts pliés retiennent la page du livre.

Ce sont des détails non-intentionnels, un hasard, un non-contrôle, qui fait du bien.

Quelque chose qui te fait un petit tilt - une fulguration. Une explosion.

Une photo est un éclair, mais qui flotte. Un éclair qui reste là, au milieu de ta vie, longtemps.

Un souvenir 2D.

Une photo n’a pas de corps. Elle a son langage propre, mais pas de bras.

«La Photographie, pour la première fois, fait cesser cette résistance : le passé est désormais aussi sûr que le présent, ce qu’on voit sur le papier est aussi sûr que ce qu’on touche.»

À défaut de câlin, la photo de ton ami atteste de sa présence : ton ami vit.

«Sur cette photo de vérité, l’être que j’aime, que j’ai aimé, n’est pas séparé de lui-même : enfin il coïncide. Et, mystère, cette coïncidence est comme une métamorphose.»

Citations tirées de La chambre claire, Roland Barthes, Gallimard Seuil, 1980