Billie-Anne Leduc
La Voix de l'Est
Billie-Anne Leduc
<em>La Grande Vague de Kanagawa</em>, Hokusai, 1830–1831
<em>La Grande Vague de Kanagawa</em>, Hokusai, 1830–1831

Trouver un absolu, absolument

CHRONIQUE / Rien n’est stable, là, maintenant.

Jamais les théories du complot n’ont eu autant de tribunes. Parce que l’humain est incapable de vivre dans l’incertitude. 

Je souffre : il faut trouver un coupable.

Il faut retourner toutes les pierres, les choses; tout toucher. Faire le geste – le contrôle – pour trouver la vérité. Absolument. 

Pour beaucoup de gens, ça prend une faute ultime, un péché originel : un homme ayant pris une bouchée d’un animal, un groupe secret, des tours de métal nocives, des sciences inventées. Ça prend un battement d’ailes de papillon. Des ordres de présidents. Des si, des peut-être, des histoires.

L’homme est une espèce fabulatrice

« Quand je dis fictions, je dis réalités humaines, donc construites. [...] Pour nous autres humains, la fiction est aussi réelle que le sol sur lequel nous marchons. Elle est ce sol. Notre soutien dans le monde. » (L’espèce fabulatrice, Nancy Huston, 2008)

Parce qu’on ne supporte pas le rien, le simple, face aux choses hors de notre contrôle.

Accepter et comprendre qu’on ne sait rien, c’est difficile. Parce que l’anxiété, c’est un gobe-théories-du-complot. 

Flotter dans la vague

L’incertitude, c’est nager dans une vague. Sans sol au fond. L’incertitude, c’est la possibilité de se noyer.

Et si, plutôt que de suffoquer de ne toucher à rien, on se laissait flotter, la tête tournée vers le soleil, en acceptant l’algue qui glisse doucement entre nos doigts?

Puis, accueillir le goût salé de l’eau au bord de nos lèvres, la chaleur sur nos joues. Tolérer de ne pas savoir quelle vague s’en vient, quelle sorte, quelle grosseur, mais l’aimer quand même. 

Adorer sa surprise, découvrir son flot de nouveauté. S’intéresser à sa singularité, sans questionner son existence : la vague est là. C’est tout.

Juste, laisser à la vague son moment de gloire. Là maintenant. Au milieu de ses sœurs.

Accepter l’absolu, accepter que la vie n’est que fragments inachevés, c’est trouver la paix. 

***

La vie de chaque humain est un casse-tête. 

Accepter le casse-tête des autres implique de ne pas entrer de force des morceaux du sien dans leur esprit.

Parler, publier, partager, c’est ok, tant qu’il y a ouvertures et tolérances.

Puis, attention aux mots : ils sont une arme. Il importe de ne pas se faire plus mal.

L’homme a un esprit malléable, il est facile d’y enfoncer des faussetés. 

« Il nous est loisible de dire des choses vraies, mais non la vérité, et surtout pas toute, même au sujet de ce qui s’est passé au cours des cinq dernières minutes dans le lieu où nous nous trouvons. On ne peut la dire car elle est infinie. » (L’espèce fabulatrice, Nancy Huston)

Naviguer avec prudence

La denrée la plus précieuse d’un humain, c’est son esprit critique. 

Écoutons, bienveillants, les idées des autres. Mais questionnons. Lisons. Doutons. Mettons-nous des barrières sanitaires dans l’esprit. Scrollons Facebook avec le doute raisonnable dégainé, la raison aiguisée, le débat amical, et la perception ouverte.

Soyons prudents. Pas juste en nous promenant dehors, mais en naviguant sur les eaux du web.

Il faut aussi donner des muscles et des anticorps à l'esprit.

Restez forts. Ne vous accrochez pas à n’importe quelle liane du web qui croise votre jungle. Prenez une grande respiration et observez-la. 

Ralentissez. 

Sentez la vague sur votre peau et utilisez-la pour aller bien.

Acceptons que nous sommes tous dans un énorme océan avec plein de vagues incontrôlables, et par le fait même, majestueuses.