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Billie-Anne Leduc
La Voix de l'Est
Billie-Anne Leduc
<em>Zwei Fiat - Deux Fiats</em>, Gerhard Richter, 1964
<em>Zwei Fiat - Deux Fiats</em>, Gerhard Richter, 1964

L’insaisissable lenteur

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CHRONIQUE / Un confinement réussi est un confinement lent.

Or, la société crée des humains vites, martelés par la performance. Empoisonnés par le toujours-plus. Étouffés par la pression.

Toujours dans la promesse; déjà dans ce qui vient après.

Alors qu’on louange la lenteur, moi, depuis onze mois, je me sens en vitesse. Dans l’urgence. Dans une machine infernale et impérieuse.

Urgence du vaccin. Urgence des décisions. Points de presse d’urgence. Mesures dans deux jours. Fermeture demain. Organisation express. Course aux courses. Production accélérée du travail. Vitesse de réaction.

Plus, plus, plus… en vivant déjà demain.

Bref, une crise.

Non, je ne vois pas de lenteur. Une pandémie, ce n’est pas la lenteur. Mais, en parler fait du bien. Le doux est un baume.

Aussi, reconnaître que la lenteur n’est pas là, que notre société l’a longtemps oubliée, est un pas en avant.

La vitesse tue.

La vitesse casse ton verre.

La vitesse te burn out.

La vie est vite. On ne la voit pas passer.

Il est plus que temps de réfléchir à la cadence du monde.

Pourquoi aller si vite, alors que l’arrivée est encore incertaine – et magnifiquement mystérieuse?

Tuons les attentes.

Abolissons janvier et février

En février, la nature même ralentit. Le temps s’étire plus longuement alors qu’on prend son auto (pelleter), qu’on roule (rue enneigée), qu’on marche (crampons). Comme si février demandait une pause, qu’on ne lui accordait pas.

Je viens de terminer le livre Abolissons l’hiver! de Bernard Arcand. Publié en 1999, il aurait pu être écrit hier : l’auteur propose de tout arrêter pendant les mois de janvier et de février.

« Sans l’ombre d’un doute, nombre de gens diront tout de suite que ce projet est totalement farfelu. […] Parce qu’il leur paraîtra impensable d’interrompre la vie de tout un pays pour deux mois. Parce que l’activité économique normale ne le tolérerait jamais et qu’un tel projet serait désastreux pour le PNB. On ne peut arrêter la production. On ne peut, pour une aussi longue période, éviter de gagner sa vie. Le bien-être de la nation en souffrirait trop. »

Bernard Arcand était-il devin? – me suis-je demandé à la lecture de ce passage.

Le sacro-saint travail était inébranlable, avant. Tout ça est remis en question depuis onze mois. La place du travail, dans la vie, a dégringolé, pour le meilleur et pour le pire.

Dans le chapitre « La solution », il présente des pistes afin de revoir le fonctionnement de la société, de remplacer les vacances estivales par celles hivernales, par exemple, ce qui réduirait les coûts de chauffage, de maintenance, etc., en plus d’apporter un repos nécessaire à la productivité de toute personne.

« Cette obstination à faire de la saison naturellement morte une période d’activité intense entraîne des risques. Il en résulte que tous nos projets et entreprises vivent dans l’incertitude et sous la menace d’être perturbés par les mauvaises humeurs de l’hiver. [...] Car pour qu’il y ait une authentique ‘‘ harmonie ‘‘, il faut respecter l’hiver et sa férocité. D’entretenir un foyer chaud et confortable tandis que, dehors, il fait horriblement froid et venteux. C’est le contraste avec le mauvais temps extérieur qui rend le foyer chaleureux et qui fait du poêle l’âme de la maison. »

Et si nous gardions en tête cette promesse de lenteur hivernale, qui calmerait le cœur, les angoisses, l’anxiété de performance, la facture d’Hydro et les dépenses, serait-ce si fou que ça?

Redonnons un peu d’honneur à la lenteur.