Billie-Anne Leduc
<em>Le Déjeuner des canotiers</em>, Auguste Renoir, 1880-1881
<em>Le Déjeuner des canotiers</em>, Auguste Renoir, 1880-1881

Le droit d’exister

CHRONIQUE / Notre chair est dangereuse. Nous sommes des bateaux à virus, des réceptacles de microbes. Des récipients. Sommes-nous, toujours, des êtres humains?

Le droit d’exister s’étiole. Le droit d’être humain.

Être là, être au monde, est un danger.

On nous dit que notre présence est un péril, que notre souffle n’est plus unique, beau ou soulagement. Notre souffle n’est plus la vie, il est une menace.

Toute la vie, avant, on avait le droit d’être là. On avait le droit à la rue.

On se promenait sans rien, légers.

Aujourd’hui, à qui la rue? À personne. La rue tue.

Trimballer son corps n’importe où, n’importe comment, on n’y a plus droit.

Mais, es muss sein («il le faut», en allemand).

***

On est tellement supprimé, que ce qui sort instinctivement, ce sont des mécanismes de défense.

On se sent insulté quand quelqu’un se tasse, ou quand on demande : « faites-vous de la fièvre? ».

On est contraint de vivre prudemment. Chaque pas, chaque geste, chaque regard est lourd, non-désiré, scrutateur.

Avant, on pouvait lancer à la blague : « ben là, j’ai pas la lèpre! », quand quelqu’un ne voulait pas s’approcher.

Parce que c’était impensable qu’on se dédaigne à ce point. Impensable qu’un jour notre droit d’exister, de juste vivre dans son corps, soit autant remis en question.

Mais, es muss sein.

***

Aujourd’hui, être avec des gens est désagréable. C’est un interrogatoire, des ordres : de la froideur.

« Où étiez-vous il y a 14 jours? »

Où est passé «bonjour»?

On a le sentiment d’être criminels, pas importants, pas libres.

Tout n’est que méfiance.

Où est passée la légèreté de l’être?

«Je crois qu’au fond de lui, Tomas s’irritait depuis déjà longtemps de cet agressif, solennel et austère ‘‘es muss sein!’’, et qu’il y avait en lui un désir profond de changer le lourd en léger.» (L’Insoutenable Légèreté de l’être, Milan Kundera, 1982)

***

Une guerre s’installe entre les corps. Subtile, subconsciente.

On ne s’aime plus. On se dénonce. On se juge. On s’autojuge. On se lance des flèches. On se fâche. On se fait mal.

« Et elle, tu lui poses pas de questions? Et lui, il peut entrer? »

Le monde est à feu et à sang.

Mais, es muss sein.

***

Ma plus grande peur n’est pas d’être malade. Ma plus grande peur est que l’humanité reste malade.

Que les gens demeurent méfiants et hostiles entre eux. Que la haine du voisin devienne un réflexe. Que s’éloigner de tous soit la norme. Que la suspicion empêche les spontanéités. Que la distanciation sociale s’installe dans les cœurs.

Qu’on oublie d’exister.

Mais, es muss sein.

***

Dans ma chronique Embrasser des yeux, j’écrivais : « Tout ce qui reste est le vent entre les arbres – le sentir sur sa peau. Tout ce qui reste, ce sont les petits becs sur les paupières. S’étendre au soleil. Les cheveux calmes sur l’oreiller. Quand il ne restera rien, il restera les liens. »

S’il le faut, au moins, puisse-t-il rester l’amour.

« L’amour, c’est notre liberté. L’amour est au-delà de l’’’es muss sein’’.» (L’Insoutenable Légèreté de l’être, Milan Kundera)