Billie-Anne Leduc
Un ami photographe fait de ses déambulations montréalaises son art. Il capte de son appareil les fenêtres.
Un ami photographe fait de ses déambulations montréalaises son art. Il capte de son appareil les fenêtres.

Le bleu du matin

CHRONIQUE / Le bleu dans mes mains, sous mes yeux, quand je me lève, le matin.

Quand je me lève, un petit moment avant de tout commencer, je me plante à la fenêtre. 

J’y appuie ma main, et fais comme Jean-Aubert Loranger dans son poème Je regarde dehors par la fenêtre :

«Je regarde dehors par la fenêtre.

J’appuie des deux mains et du front sur la vitre.

Ainsi, je touche le paysage,

Je touche ce que je vois,

Ce que je vois donne l’équilibre

À tout mon être qui s’y appuie.

Je suis énorme contre ce dehors

Opposé à la poussée de tout mon corps ;

Ma main, elle seule, cache trois maisons.

Je suis énorme,

Énorme...

Monstrueusement énorme,

Tout mon être appuyé au dehors solidarisé.» (Les Atmosphères, 1920)

Fenêtre extérieure

Parfois, c’est la fenêtre qui m’englobe, lorsque je suis prise à l’extérieur. 

Je regarde les vies, en marchant, dehors. Je vois ici et là un mouvement bref, un sursaut. Un privilège qui ne dure qu’un pas. 

Devant les fenêtres montrant le dedans des foyers, on n’a droit qu’à un seul regard.

Un ami photographe (Mathieu Côté) fait de ses déambulations montréalaises son art. Il capte de son appareil les fenêtres de l’extérieur. 

La ville est remplie de fenêtres, parfois sans vie. 

La ville est remplie de fenêtres, parfois sans vie.

Fenêtre intérieure

Quand je suis à l’intérieur, la fenêtre me protège.

La fenêtre préférée de toute ma vie se trouve à Berlin, au 12e étage d’un appartement d’Alexanderplatz, dans lequel j’ai habité quelques jours en 2015. 

Devant cette fenêtre : l’infini. 

Pendant sept jours, j’ai visité la ville, arpenté les ruelles, étudié le mur de Berlin, touché le Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe, mais constamment, je désirais retourner à la fenêtre de l’appartement. 

J’avais hâte d’y rester immobile à regarder les vieux bâtiments dialoguer avec les nouveaux, au loin. 

J’avais hâte de regarder les personnes-fourmis marcher, déjeuner, s’embrasser, courir sur la place publique, en bas. Très bas. 

J’étais un ange, un oiseau ; j’étais au ciel. 

Vraiment ma fenêtre préférée.

Fenêtre intime

Au Hyatt, à Montréal, il y a quelques années, je nageais sur le dos de la piscine et m’observais à travers les trois miroirs du plafond. 

Les trois « moi » qui nageaient dans la piscine : fenêtres sur moi-même.

Et si nous étions trois ? L’âme des choses qu’on a faites, l’âme bougeant, se mouvant là maintenant et l’âme pas-encore-là, qui attend de naître, profondément.

Les trois miroirs de la piscine du Hyatt m’ont montré mes trois « moi ».

En harmonie avec le bleu du matin.

Et vos fenêtres, à vous ?