Billie-Anne Leduc
<em>Le Penseur</em>, sculpture d'Auguste Rodin, 1880
<em>Le Penseur</em>, sculpture d'Auguste Rodin, 1880

L’art de dire

CHRONIQUE / Dire est un art. La parole est une source.

Le flot des mots est une rivière autant mortelle que rafraîchissante.

Autour de moi, on ne fait plus attention au dire. On lance les mots comme des fusils; on attaque, on prononce «c’est lourd», on bloque la discussion.

Autour de moi : des murs inhumains. Des fermetures vivantes. Où toute discussion est exclue; où le pouvoir de dire est une arme.

Autour de moi et des autres, des agresseurs, des colériques, des égoïstes, des meurtriers, des insensibles, des «trolls», des «haters», des monstres, des abuseurs.

Derrière un clavier, dans le métro, en ligne à l’épicerie.

Qui rendent sale le pouvoir des mots.

Qui font honte à l’humanité.

L’écriture des écrans

Parmi nous, oui, certains humains-fleurs. Des hommes, des femmes, des personnes bonnes, sans malice.

Mais, depuis quelques mois, elles sont denrées rares. La douceur n’est plus. Une petite voix est vite enterrée sous des cris de haine.

Suis-je une espèce rare, moi qui n’ai jamais écrit d’insultes, de critiques injustes ou de commentaires déplacés sur les réseaux sociaux?

« Écrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit. » (Écrire, Marguerite Duras, 1993)

Écrire est précieux. Dangereux. Merveilleux.

Écrire est un art.

À coup de clavier, de doigts qui dansent, les gens frappent, cognent, jugent. Sans fondement; sans raison.

Pourquoi?

Le droit de vivre

Il faut, dans les écoles, dans la culture, dans la société, une éthique du numérique. Il faut enseigner – encore plus – comment se comporter sur le Web. Parce que le Web, c’est comme une deuxième Terre. Un monde parallèle. Laissé à lui-même, aux méandres de la négativité d’êtres qui s’en servent pour nuire.

L’art de dire s’apprend. Le monsieur qui marche dans la rue, je le laisse être là, être lui. Je le laisse marcher.

Je laisse marcher les gens sur la Terre des réseaux sociaux sans leur crier des choses, sans leur dire «non, ce que tu as écrit n’est pas bien, pas vrai, pas beau, pas dans mes cordes.»

Il importe de laisser vivre.

Certes, une Terre de silence n'est pas souhaitée. 

Il faut – en toute chose – un équilibre.

L’apprentissage de l’amour

En ces temps où tout change, où on ne sait plus à quelle vérité croire, où la recherche du sens absolu est si forte qu’elle en est parfois violente, il faut, plus que jamais, s’asseoir, respirer, observer.

Il faut, absolument, l’art du débat.

Si on me dit que la Terre est carrée, je serai surprise, je demanderai des sources, et irai en consulter moi-même.

Si on me dit que les vaccins donnent le cancer, je serai surprise, je demanderai des sources et irai en consulter moi-même.

Dans toute discussion avec autrui, une seule personne ne sait pas tout. Il y a autant de personnes que d’expériences. C’est pourquoi le monde est monde.

C’est pourquoi l’art de dire devrait servir à l’apprentissage, à la bienveillance, au partage intellectuel, à l’échange d’idées, au support moral.

L’art de dire doit servir à l’amour.