Billie-Anne Leduc
La Voix de l'Est
Billie-Anne Leduc
<em>L’Angélus</em>, Jean-François Millet, 1857-1859
<em>L’Angélus</em>, Jean-François Millet, 1857-1859

L’âme de la terre

CHRONIQUE / Ces derniers mois : l’appel de la terre.

L’appel du jardin, du champ, du potager. Du sol empêchant la chute.

« J’écoutais avec attention, le plancher avait l’air merveilleusement stable. C’était réconfortant de savoir que j’étais arrivée au terme de ma chute et que je ne pouvais pas tomber plus bas. » (La cloche de détresse, Sylvia Plath, 1963)

Plusieurs ont créé un jardin, ces derniers mois. Comme un besoin d’arrêter de tanguer, et de poser ses pieds sur une surface immobile et sure.

Plusieurs ont eu besoin d’un retour à la terre.

Face à l’incertitude et aux vagues d’angoisse, il importe de se poser. De se dire, « oui, le mur est là, le sol est là, je suis ici, tout va bien. »

Pas « ça va bien aller », mais « ça va ». Maintenant.

Et quel meilleur moyen de se sentir vivant que de s’occuper d’autres vivants : les plantes.

Voir pousser des légumes; admirer la croissance des fruits. Qui sont passés de particules minuscules à de grandes et nobles feuilles. C’est rassurant : tout ce qui est petit a beaucoup de pouvoir.

« Je sentais mes poumons se remplir avec les composants de la scène : air, montagnes, arbres, gens… j’ai pensé : “C’est ça le bonheur”. » (La cloche de détresse, Sylvia Plath)

Les deux mains dans la terre – plus rien n’existe.

Maître-jardin

La terre a un magnifique talent. Une magie propre.

Les deux mains dedans, on peut sentir son âme. On peut connecter avec toutes ces racines qui se frayent un chemin, et parcourir le chemin avec elles. Le jardin : un cadeau pour le nez, un tableau pour les yeux.

« Ma routine à moi, c’est le jardin. Je n’ai pas d’autre vie à reprendre, pas d’autres rythmes que celui qu’il m’impose. Le jardin est mon maître. Ma vie est modeste, mes accomplissements minces, mais je me le pardonne, car au moins, j’ai un jardin. » (Le jardin sablier, Michèle Plomer, 2007)

Un retour à la terre est nécessaire pour ne pas être englouti. Ne pas tanguer, et se laisser emporter par le vent, les choses invisibles. Pour se rapprocher du concret.

Croquer une tomate, c’est du concret. Verser de l’eau sur des poivrons, c’est du vrai.

Ne pas chercher la vérité ailleurs que dans ta main noircie par les racines.

Se déposer

Le jardin d’automne, celui qui fait frissonner, retourne au repos.

« C’est maintenant que mon jardin m’appartient; quand il fait un peu trop froid, quand le jour commence à tomber tôt, quand les plantes épuisées s’écroulent dans un fouillis desséché. En septembre, le spectacle est terminé. Je laisse les plants à leur épuisement. Je me repose avec eux. » (Le jardin sablier, Michèle Plomer)

Lentement, le jardin s’endort. Et les mains se déposent.


** Cette chronique fera relâche la semaine prochaine, de retour le dimanche 20 septembre.