Billie-Anne Leduc
<em>La Jeune Fille à la Perle</em>, Johannes Vermeer, 1665
<em>La Jeune Fille à la Perle</em>, Johannes Vermeer, 1665

Embrasser des yeux

CHRONIQUE / En ce temps d’isolement, de désolation, de déserts, voici une ode aux liens.

Ce n’est pas un appel à la rébellion du toucher, mais un hommage.

Un hommage à ce qu’on a perdu. Puisqu’on se rend compte de ce qu’on a perdu une fois disparu.

Le crayon seul, la vision triste, le corps isolé, j’en appelle aux liens.

Ceux qui peuvent circuler librement dans l’air, entre les choses.

Ceux qui, sournoisement, atteignent le cœur.

En ce temps de distanciation des corps, connectons par les yeux.

Les humains sont des magiciens et jettent constamment des sorts. Les hommes, les femmes, sont des fées qui voltigent partout et rayonnent de personnalités, d’originalité, de pressentiments et d’expériences.

Écrivez

En ce temps où l’échange se restreint, écrivons. C’est un grand moment pour la correspondance. Les mots deviennent des personnes et les personnes, des mots.

La correspondance est un échange de fluides absolus, une transmission d’intellect et du mouvement du sang du bout des doigts.

Écrivez aux personnes qui ne croisent pas souvent votre route, souhaitez-leur du bien, prenez leur pouls.

Toute personne sachant écrire peut oublier son corps et capter l’essence d’un autre.

Il faut arrêter un instant puis, à la fenêtre — l’ouvrir. Être-au-monde, comme une naissance. Faire savoir que l’on vit.

Il faut porter attention aux mots — puissants.

En ce temps où le quotidien vibre et le public se vide, on peut effleurer par les yeux. Se regarder, hocher la tête, puis partir.

L’esprit captera des émotions, des petits points, qui pourront peinturer.

Tout ce qui reste

Ce virus ne tue pas que les vies, mais aussi la chaleur humaine.

« La vérité était que la vie nous avait jetés aux orties, l’un et l’autre, et c’est toujours ce qu’on appelle une rencontre. » (Clair de femme, Romain Gary, 1977)

On perd le toucher, mais on gagne la vue et l’odorat. On s’empêche les mains, mais on se permet les sourires.

En ce temps où la vie autour s’annule, prendre soin de soi est tout ce qui reste.

Écouter Philip Glass, couverture sur les genoux, est tout ce qui reste.

La poche de thé dans la tasse, l’air chaud qui sort de la bouche de l’être aimé, sont tout ce qui reste.

Une soupe Lipton en regardant Astérix, déposer fièrement une carte de Skip-Bo, sont tout ce qui reste.

Tout ce qui reste est le vent entre les arbres – le sentir sur sa peau. Tout ce qui reste, ce sont les petits becs sur les paupières. S’étendre au soleil. Les cheveux calmes sur l’oreiller.

Quand il ne restera rien, il restera les liens.