Billie-Anne Leduc
<em>Jaune-Rouge-Bleu</em>, Vassily Kandinsky, 1925
<em>Jaune-Rouge-Bleu</em>, Vassily Kandinsky, 1925

« Vivre-écrire »

CHRONIQUE / Là, maintenant, des mondes s’écrivent. Des mondes autres.

« Le mouvement et le changement sont l’essence de notre être ; la rigidité est la mort ; le conformisme est la mort : exprimons ce qui nous passe par l’esprit, n’ayons crainte ni de nous répéter, ni de nous contredire, lançons à la ronde les absurdités les plus farfelues, et laissons-nous guider par les rêveries les plus extravagantes sans nous préoccuper de ce que le monde fait, pense ou dit. » (Virginia Woolf, Essais choisis, 2015)

Aujourd’hui, sous quelques plumes, des mondes sont en train de naître.

Mon reportage L’écriture comme outil de résilience, paru samedi dernier, vient d’une énorme vague. Une déferlante de gens qui se sont tournés vers l’écriture, qui en ont trouvé un rempart, un punching-bag, une aventure.

Et qui me l’ont partagé : le plus beau des cadeaux.

Des gens qui, avant, n’écrivaient pas, n’écrivaient plus, écrivaient moins. Et pour qui, en ces temps de confinement, l’écriture grossit comme une anémone se gorgeant d’eau.

L’écriture fait du bien. Mais moins celle des emails professionnels que celle du tête-à-tête avec son carnet.

Dans le carnet, tout est possible: colère, espoirs, bizarreries.

Là où se mêlent vivre et écrire.

« Parce qu’il ne s’agit pas du tout de : vivre et écrire, mais de vivre-écrire et : écrire – c’est vivre. Je veux dire que tout se réalise et même se vit (se comprend) dans le cahier seulement. Et quoi – dans la vie? Dans la vie – l’intendance : ménage, lessive, chauffage, soins. Dans la vie – fonction et absence. » (Marina Tsvetaeva, Vivre dans le feu, 2005)

Il faut trouver une forme d’équilibre entre les deux mondes : celui extérieur, celui des trains, de la météo, du ménage, et celui de l’intérieur, de la folie, de l’abandon, de l’intuition.

Maintenant que le ménage est – absolument – fait, que reste-t-il? La vie.

« L’amour, la haine, la paix : voilà les trois émotions qui forment la trame de la vie humaine. » (Virginia Woolf, Entre les actes, 1941)

La lettre et le journal constituent des moyens par excellence de toucher à son être, son intériorité, profondément. Une fuite de la réalité douce. Permise. Souhaitée. Écrire comme fermer les yeux; écrire comme une tendresse.

« La seule vie qui soit passionnante est la vie imaginaire. » (Virginia Woolf, Journal d’un écrivain, 1915-1941)

***

J’écris des carnets depuis 2013.

Alors que toutes les barrières tombent, en voici des extraits :

19 mars 2014

Qu’est-ce qui se passe dehors? Les gens sont morts on dirait. Ils roulent et tout. Mais ils sont morts.

28 janvier 2015

J’achète plein de beaux carnets mais au fond ça me prend quelque chose de laid pour écrire.

11 juillet 2015

Un homme enlève le sac de l’épaule d’une femme : tout l’amour est dans ce geste.

14 juillet 2015

La dame qui nous a invitées pour souper ne pouvait se distinguer de sa relation avec l’oncle de mon amie. Elle devait être bien d’autres choses, mais on ne voyait que son couple.

J’adore être devant une grande fenêtre en hauteur et tout regarder – chaque détail – en sachant que personne ne me voit.

Les gens sont de petites choses.

20 juillet 2015 (Berlin)

J’imagine un petit bonhomme qui coure dans les arbres par la fenêtre du train.

8 septembre 2017 (Île-du-Prince-Édouard)

Un monsieur contemplait l’océan en attendant sa femme. Aimer c’est attendre l’autre. Mais le « bon » attendre.

Méditer c’est « je resterais ici toute la journée ».

9 septembre 2017

Aujourd’hui rien ne vient en écriture. Peut-être est-elle justement dans son absence.

Les nuages ne veulent pas s’approcher de la mer.

Un homme promène son chat sur la plage. Comme c'est beau!

11 septembre 2017

Cela fait deux semaines que je suis à l’Île, mais ce n’est pas assez pour sentir – puisque le temps y est plus lent. Il semble que le vent ralentit les horloges et les montres, ralentit le cœur. Réajuste ton mode; réaligne tes battements.

4 janvier 2018

Je dépose ce journal sur le plancher et j’ai un serrement. Je suis trop douce pour le monde. S’il y avait le feu je prendrais mon journal. Je veux savoir toute ma vie ce que j’ai écrit.

21 février 2018

J’aime créer des dessins abstraits pour pouvoir les observer pendant plusieurs minutes.

28 février 2018

Je m’accote dans le bruit des autos qui passent.

Titre : hôtel et jus d’orange.