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Du doux dans le quotidien

Guérir du mur

CHRONIQUE / La vie, ça donne des murs, des stops, des coups. 

Après un choc, il faut se cicatriser.

Pour se guérir, il faut aller à la rencontre du mur, mourir, puis revenir. 

Il faut se dire let go — lâche tout. Puis tombe (vole). Sois. Lâche toutes tes prises parce que la chute tu l’as déjà eue. Ne reste qu’à aller par en haut.

Respirer les étoiles ; respirer les arbres. De jour et de nuit : être bien.

Écouter beaucoup de musique — puisque caresses. De jour comme de nuit : écouter. Laisser tout. S’immerger. Baigner dans tout, en laissant le corps flotter comme il veut, vers les rochers — les effleurer — vers les herbes hautes. On s’en va vers ; on s’y laisse porter. Voir l’horizon comme une non-ligne. 

Il faut préférer ce qui ne finit pas. 

On t’a imposé une fin — pas la tienne. Trouve l’infini qui t’est propre. 

La force de la douceur

Aime les choses qu’on dit petites : sentir les racines sous tes pieds, le soleil dans chaque pore de ta peau, le vent sur ton plexus. Lève les yeux souvent, relâche absolument le dos. Chéris ce qui croise ta route. Dis « bonjour » aux uns, dis « je t’aime » à d’autres. Écris des poèmes sur tes amis.

« Il ne faut pas sous-estimer la force de la douceur » (Alexandra Stréliski, discours du Gala de l’ADISQ 2019).

Puis : amorcer un mouvement vers l’avant. C’est comme avancer le corps, mais avec l’âme. C’est vouloir tout embrasser. C’est respirer le plein, puis le propulser vers l’avant. Ça part du milieu de toi, pour aller sur tout : le vélo devant, le vieux et ses lunettes, le café renversé par terre.

La force se forme à petites doses.

Puis, la curiosité des autres se dessine. Les gens deviennent des amas irradiants de trésors. Tout d’eux est emballant. Intéresse-toi à leurs douleurs, leurs peurs, leur folie. 

Puis, le goût du voyage aux tripes. L’envie de vivre dans une hutte, d’explorer la mer. Envies qui furent cachées par le mur et ses fleurs ; le mur et ses possibilités derrière. 

Enfin, trouve ta grande folie. Vis-la.

Soins

Guérir du mur, c’est prendre soin de soi.

Prendre soin de soi, c’est passer un gant de crin sur sa peau. Flatter le nez des chevaux. Écraser son hamburger. C’est décortiquer le poulet avec ses doigts. C’est écouter quelqu’un chanter dans la douche. Sourire. C’est enlever ses bas et passer ses doigts sur les textures de peau qu’ils ont formées. Prendre soin de soi c’est être dans la lune sur un feu de foyer. C’est le petit choc quand tu regardes quelqu’un. C’est la puff de parfum qui passe. Prendre soin de soi c’est suivre son instinct. C’est glisser lentement sa main sur le bras de son amour.

Guérir du mur, c’est prendre grand soin de soi.

Du doux dans le quotidien

Lequel amour

CHRONIQUE / « J’aime, non pas les gens, mais les âmes, non pas les événements, mais les destins. […] Je ne me sens pas bien avec les gens parce qu’ils m’empêchent d’écouter : mon âme – ou simplement le silence. » (Marina Tsvetaeva, Vivre dans le feu)

Chaque fois, c’est la même chose : j’aime le gars. Chaque fois, différemment. 

Lequel amour faut-il ?

D’abord, la fusion des corps, l’alchimie des esprits. Puis, plus tard, la routine, la danse du même

Lequel amour est le bon ?

Un homme me fait penser à la forêt, un autre à la mer. Je ne sais pas lequel est le mieux. Je me dis, la réponse se trouve en la multiplicité : m’évoquer un capitaine de voilier, une promenade dans le désert et un après-midi de bricolage. 

 « Tel garçon va à des spectacles de danse, il doit avoir un tempérament sensible et artistique. Il cite de la poésie, c’est une âme sœur. Il lit Joyce, ce doit être un génie . » (Sylvia Plath, Journaux 1950-1962).

On se dit : oui, mais je pourrais peut-être aimer plus que ça.

Que sait-on, de sa limite d’amour ?

Parce que, lequel amour. Est-il possible d’avoir tous le même ? Les films, les romans, les contes à l’eau de rose nous le montrent identique. Scénarios kif-kif. 

–    Je suis amoureuse. 

–    Idem.

On se dit : tellement de belles personnes sur Terre. J’ai envie de toutes les découvrir, d’en connaître plein de petits bouts qui pourront s’ajouter au casse-tête de mon « moi ». 

On m’a aimée plusieurs fois. On m’a dit pourquoi. Mais ce qui m’intéresse, c’est le « comment ».

« Cela c’était l’étourdissement… du fait d’être aimé (personne n’avait jamais osé m’aimer de cette manière, comme n’importe laquelle !), de la fascination pour la fascination de l’autre, de l’asphyxie par asphyxie de l’autre. » (Marina Tsvetaeva, Vivre dans le feu)

Il y a tant de manières, de paroles, de sourcillements, de dérobades, d’aimages. Pour aimer à sa mesure; aimer à sa personne. 

« Je t’aime » ne suffit pas. « Je t’aime comme » : voilà. 

On peut aimer quelqu’un comme la sensation de hauteur sur une montagne. En aimer un autre comme le bruit des vagues. Aimer plusieurs caractères, quelques goûts, la forme des cheveux, les muscles sous la peau.

Je suis pour la curiosité des cœurs. De celle qui t’ouvre le plexus et y caresse la tendresse. 

À chacun son amour. 

***

Aimer est une force. Aimer c’est un corps qu’on côtoie. C’est étudier, éduquer, évoquer. Parcourir. Absorber l’autre. Aimer c’est montrer tes passions, t’enthousiasmer. Aimer une personne c’est écrire des poèmes sur son corps. C’est vaincre la mort. C’est mouler ta salive à sa sueur. C’est respirer dans ses poumons, voir par sa pupille. Devenir sa pupille, embrasser ses yeux. C’est accepter les bulles, les lunes, les déboires, les vagues. Aimer c’est Toi, c’est mettre des majuscules. C’est demander de passer le lait. Aimer c’est être. C’est la pluie sur ta lèvre. 

Aimer c’est naître à nouveau,

et mourir sous la peau.

Chroniques

Le bleu du matin

CHRONIQUE / Le bleu dans mes mains, sous mes yeux, quand je me lève, le matin.

Quand je me lève, un petit moment avant de tout commencer, je me plante à la fenêtre. 

J’y appuie ma main, et fais comme Jean-Aubert Loranger dans son poème Je regarde dehors par la fenêtre :

«Je regarde dehors par la fenêtre.

J’appuie des deux mains et du front sur la vitre.

Ainsi, je touche le paysage,

Je touche ce que je vois,

Ce que je vois donne l’équilibre

À tout mon être qui s’y appuie.

Je suis énorme contre ce dehors

Opposé à la poussée de tout mon corps ;

Ma main, elle seule, cache trois maisons.

Je suis énorme,

Énorme...

Monstrueusement énorme,

Tout mon être appuyé au dehors solidarisé.» (Les Atmosphères, 1920)

Du doux dans le quotidien

Tendresse

CHRONIQUE / Il me vient une sensation : regarder les choses comme si elles étaient recouvertes de velours. Molles, invitantes à toucher, de couleur mauve, pourpre.

Regarder les choses comme si elles étaient royales, précieuses. Silencieuses — immenses à l’intérieur.

Je ferme les yeux lorsque je vois ma table de cuisine : elle est en velours. Bourgogne. Moelleuse. Ma table est recouverte d’un coussin et je la vois mieux. Je l’aime mieux. Ma cafetière à gauche est douce aussi, sortie d’un château.

Le trottoir : de velours. Ça me fait du bien ; c’est rassurant. Je ne peux pas m’y cogner et me faire mal. Ça ne peut pas être un choc dur contre mes os ; mes veines ne sont pas écrasées.

Mais mon objet de velours préféré, c’est mon cellulaire. Le coussin atténue la voix : on ne peut pas parler fort et m’agresser les tympans. Les cris ne traversent pas le petit duvet que j’ai mis sur l’écouteur. 

Si les choses étaient en velours, on se ferait moins mal. Les arbres n’auraient pas froid. Pas d’insomnie, de bris, de sursaut. Tout serait calme comme un lac couvert de brume.

Puis, une dame bête et méchante devant toi, et hop, tu la recouvres d’un tissu toutou. 

Le petit point plexus

Porter du velours fait transparaître la tendresse. 

Lorsqu’une personne porte un tissu doux, je la vois cette softness, ce petit être moelleux bien installé au fond du plexus solaire.

Le petit point plexus des gens est une entité invisible et ressentie, porteuse de chaleur et de picotements-chatouillis, qui surgissent à des moments aléatoires de la vie. Il y a une impression d’écartèlements, de va-vers-l’avant. 

C’est véritablement l’amour qui fait son nid.

Le petit point plexus est de l’air et de la liberté. Il a des narines comme deux nœuds dans un arbre. 

Ces nœuds sont au cœur, ils forment de petits ovales comme des œufs. Respirer par les nœuds les déroule. 

C’est véritablement une éclosion. 

Le petit point plexus prend du temps à croître. Il devient grand et accompagne la terre qui fait son tour. Le petit point plexus est une rose des vents. Il est au milieu des cyclones : l’œil de la tempête. Par bourrasques, il te communique sa sensation. 

Tourner les yeux vers son plexus solaire : englober le monde.

Cette tendresse-velours, c’est la petite douceur en chacun, bien souvent difficile à trouver, parfois tortueuse à voir. Ce n’est pas tout le monde qui est prêt pour elle. Pas tout le monde sait qu’elle est là. Le secret le mieux gardé du torse.

C’est, pour moi, la première chose que je vois.

Chroniques

L’art de ne rien faire

CHRONIQUE / « Ne rien faire, c’est un métier très difficile, il y a très peu de gens qui sauraient bien le faire. » - Souveraineté du vide, Christian Bobin.

10 h 04 : Je suis ici, à écrire, lentement, chaque lettre. Je m’arrête. Regarde à gauche : mon étui à crayons. Un livre anglais. Des papiers mélangés. Je pense : faire une demande de passeport. Puis, je pense : j’aimerais partir. Mon écran revient, je suis là. Lente, j’écris; j’efface. Main sur le front, retroussement des lèvres. Je veux une idée – ne l’ai pas. Puis, la salade de melon d’eau au frigo. Je me lève, quitte l’ordinateur. La porte du réfrigérateur rencontre ma main. Pause. Je regarde à l’intérieur. Pause. Mes yeux ne regardent pas vraiment, pas avant la décision. Un pot de yogourt me tente. Là maintenant : le yogourt.