Imaginez un instant que Chez Ben ferme ses portes et qu’on démonte sa célèbre enseigne lumineuse. Ça ne passerait pas comme une lettre à la poste, n’est-ce pas?

Barbra, mon patrimoine !

CHRONIQUE / Au cours des dix derniers jours, la démolition de la maison Boileau, à Chambly, et le démantèlement de l’immense enseigne du magasin Archambault, rue Sainte-Catherine à Montréal, ont dérangé ceux qui les voyaient dans leur paysage depuis des décennies, voire plus d’un siècle.

Dans le cas de la maison du patriote, la municipalité de Chambly s’est engagée à en construire une réplique exacte, seulement après avoir été vilipendée par l’opinion publique. Si la Ville pensait pouvoir procéder en douce, elle aura plutôt été victime de l’effet Streisand.*

Dans celui du néon Archambault, c’est la Ville de Montréal qui le récupérera et qui l’installera ailleurs. Elle rejoindra la fameuse enseigne de Farine Five Roses et la grosse pinte de lait dans les vestiges immortels du passé commercial et industriel de la métropole.

Dans les deux cas, des citoyens n’ont pas hésité à ruer dans les brancards pour réclamer la protection de notre patrimoine collectif contre la modernité qui efface parfois malheureusement le passé au nom du futur.

Quand on y pense, il n’existe pas de définition claire, au Québec, de ce que représente le patrimoine. C’est un peu comme la notion de « chien dangereux », qui n’a jamais vraiment été clairement définie dans le temps où on cherchait à interdire les pitbulls et leurs croisements dans plusieurs municipalités du Québec.

Ce sont tellement de choses, tangibles et intangibles. Ça peut être à la fois très large et très contraignant, le patrimoine. C’est pour ça que les fameuses lunettes d’aviateur de Dédé Fortin et la robe de Passe-Partout côtoient des artefacts religieux, le registre des orphelins arrivés à Grosse-Île au XIXe siècle et des raquettes en babiche mâchée à la main par une vieille Amérindienne dans une exposition permanente sur l’histoire du Québec au Musée de la civilisation de Québec.

C’est d’ailleurs au nom de ce même patrimoine qu’on y a laissé les dinosaures, quand le célèbre restaurant Madrid a été démoli en 2011 pour faire place à une halte routière plus moderne en bordure de l’autoroute 20. C’est pour ça que la vente d’anciennes affiches du métro de Montréal et d’autres items ne servant plus à la STM a été couronnée de succès.

Tout ce qu’on peut en dire, c’est que le patrimoine réfère à l’histoire d’une collectivité donnée. Il peut autant englober les bâtiments que des éléments naturels, des personnes, des lieux, des œuvres d’art ou des événements marquants. L’important, pour être considéré comme patrimonial, c’est d’avoir laissé sa trace dans notre esprit et notre histoire. Que ça incarne une partie de notre identité. L’âme de notre communauté.

Et chez nous ?

Imaginez un instant que Chez Ben ferme ses portes et qu’on démonte sa célèbre enseigne lumineuse qui permet aux astronautes de voir Granby depuis la Lune. Ça ne passerait pas comme une lettre à la poste, n’est-ce pas ?

Idem pour la Ferme Héritage Miner, la maison de Palmer Cox ou l’usine d’Imperial Tobacco qui, heureusement, ne pourraient disparaître du paysage sans une levée de boucliers. Déjà que plusieurs Bromontois se sont désolés du départ du Fougueux vers Sherbrooke, estimant que la sculpture équine représentait bien le caractère équestre de leur ville...

Notre patrimoine, ici, c’est aussi les paysages pittoresques de Brome-Missisquoi avec ses monts et ses couleurs, c’est le Parc des Sommets à Bromont, c’est la pomme de Rougemont et le Palace de Granby. C’est la montagne de Saint-Paul et son Hall Fisk, c’est la tortue molle à épines de Pike River et le canard du lac Brome. Notre patrimoine, c’est France Arbour, c’est Horace Boivin, c’est Johnny Phaneuf, c’est Louise Penny.

Et c’est tellement plus de choses encore.

Alors, dans le fond, le patrimoine, c’est quelque chose de vaste, mais surtout quelque chose de subjectif. Ou, peut-être, c’est-ce qu’on ne remarque plus toujours avec le temps, mais qui redevient soudainement si cher à nos yeux quand on passe tout près de le perdre.

* L’effet Streisand se produit lorsqu’en tentant d’être discret à propos de quelque chose, on attire encore plus l’attention sur ce qu’on cherche à cacher. Ce phénomène doit son nom à la chanteuse américaine Barbra Streisand, qui a intenté une poursuite contre des médias qui avaient publié en ligne des images de sa propriété à vendre en bord de mer, prétextant le non-respect de sa vie privée. La médiatisation de ses démarches judiciaires a eu pour effet d’augmenter considérablement le trafic sur le site où étaient publiées les images, donnant à celles-ci une visibilité beaucoup plus grande que si Mme Streisand n’avait rien fait.