Portrait d’une famille où le plaisir d’être ensemble se transmet de génération en génération: Angéline, dans les bras de sa mère Marjolaine, Estelle, sur les genoux de son père Jonathan, Charles et Hélène, main dans la main, Henry et son grand frère Jérémy.

À la maison avec les arrière-grands-parents

Henry, 3 ans, connaît le truc. Il attend que ses parents le pensent endormi pour sortir de sa chambre sur la pointe des pieds, traverser le salon pendant qu’ils ont le dos tourné et pousser délicatement la porte derrière laquelle un couple se berce en écoutant ses émissions de télé préférées.

Le bambin a le choix. Se blottir contre Charles, 98 ans, ou près d’Hélène qui s’apprête à souffler sur 96 bougies.

Henry a cette excuse lorsque ses parents le découvrent confortablement installé entre ses deux complices.

«C’est une belle cachette hein?»

Nous sommes chez les Trottier-Lacasse, une famille où les enfants et leurs arrière-grands-parents vivent sous le même toit.

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Marjolaine Trottier, 34 ans, en rêvait depuis longtemps. Son époux, Jonathan Lacasse, 39 ans, a dit oui sans hésiter.

Ça va faire bientôt un an que la petite-fille héberge ses grands-parents maternels, Charles Leblond et Hélène Desjardins. C’était ça ou prendre le risque de séparer les amoureux après 70 ans d’un mariage heureux.

«Il n’en était pas question! Mon grand-père et ma grand-mère sont comme des tourtereaux. Ils se bécotent encore avant le dodo.»

Marjolaine et Jonathan ont quatre enfants: Jérémy, 13 ans, Estelle, 5 ans, Henry, que vous connaissez déjà, et Angéline, 17 mois. Cette famille de Trois-Rivières comptera un nouveau membre au printemps.

« Je suis enceinte de trois mois.»

À voir la lueur dans ses yeux, Marjolaine est ravie. Elle me raconte leur histoire tout en consolant son bébé en pleine poussée dentaire. Angéline réclame des bras. Ce n’est pas ça qui manque ici.

À l’exemple d’Henry, la petite tend les siens vers ses aïeuls qui sont nés près d’un siècle avant elle.

«On les endort au besoin», me dit Charles en s’amusant de la situation.

«Vous les endormez en cachette», nuance Jonathan, sourire en coin. Il en aurait pour des heures à raconter les anecdotes impliquant sa progéniture et leurs arrière-grands-parents.

Comme dans toutes les chaumières où grandissent frères et soeurs, ça joue, ça rit, ça se chicane, ça pleure, ça se pardonne, ça rejoue...

Effectivement, il y a de l’action ici.

Sans rien enlever à l’ambiance familiale qu’on tente de recréer dans les résidences pour personnes âgées, on est loin du CHSLD où le couple était appelé à terminer ses vieux jours.

La décision de Marjolaine s’est prise en janvier 2018, après les ennuis de santé de son grand-père et devant les signes évidents de fatigue de sa grand-mère. Tous les deux avaient besoin de soins, d’une présence constante.

L’option du centre d’hébergement de soins de longue durée a été proposée par les services sociaux. Avec un mais cependant.

«Il y avait de fortes chances que mes grands-parents soient séparés.»

Inconcevable, a tranché Marjolaine qui chérissait déjà l’idée de développer un projet intergénérationnel. C’était maintenant ou jamais.

Son entourage familial a essayé de la dissuader de se lancer dans pareille aventure, aussi louable soit-elle.

«Tu ne réalises pas dans quoi tu t’embarques.»

Même grand-maman Hélène n’était pas certaine que c’était la chose à faire.

«Je trouvais que Marjolaine et Jonathan s’en mettaient beaucoup sur le dos.»

C’est vrai que c’est un gros contrat. Leur petite-fille ne prétend pas le contraire. Elle aussi lit tous ces articles sur l’épuisement qui guette les proches aidants.

Marjolaine avait cependant une très bonne idée des responsabilités que cette décision impliquait. L’infirmière en congé de maternité a déjà travaillé en CHSLD. Elle a même déjà donné une formation sur la perte d’autonomie chez les aînés.

«La vieillesse, la faiblesse et la vulnérabilité font partie de la vie. Je ne veux pas généraliser, mais on dirait que dans notre société actuelle, on a peur de ça...»

Marjolaine n’est pas en train de dire que tout le monde devrait faire ce qu’elle fait. Son quotidien exige de faire preuve d’organisation, de compromis et de dévouement.

Forte du soutien de son conjoint, elle peut cependant compter sur l’aide de ses proches dont sa mère et sa tante, les deux enfants de Charles et Hélène.

«Pour moi, m’occuper de mes grands-parents, c’est naturel, ça a un sens.»

Et puis, on ne sépare pas deux âmes soeurs.

Le couple qui a vécu une quarantaine d’années à Victoriaville ne pouvait pas mieux tomber en venant s’installer chez leur petite-fille trifluvienne et son mari, un travailleur social originaire de Forestville, sur la Côte-Nord.

La maison est grande et grouillante de vie.

À l’heure de la lessive, grand-maman Hélène est toujours partante pour plier des vêtements propres tandis que grand-papa Charles est encore capable de donner un fier coup de main pour ramasser les feuilles d’automne, démonter le trampoline avec Jonathan et faire pousser des plants de tomates.

Les deux arrière-grands-parents ont chacun leur chambre, une salle de bain adaptée et leur propre petit salon où ils aiment se retirer pour retrouver leur tranquillité.

Après le repas en famille, c’est un classique. Les aînés retournent dans leurs appartements pour faire une sieste pendant que leurs descendants de la quatrième génération dépensent leur énergie refoulée à l’école ou à la garderie.

Ça court partout. Ça crie parfois. Ce n’est pas les arrière-grands-parents qui vont les en empêcher.

«Il faut bien qu’ils se détendent un peu», rappellent Charles et Hélène avec sagesse.

Comment font-ils pour relaxer et fermer l’oeil dans ce brouhaha ambiant?

Facile. Charles est dur d’oreille. Ça aide. Hélène l’est encore plus. Elle porte des prothèses.

«Quand je les enlève, je n’entends pas!»

Pratique en effet.

Les arrière-petits-enfants peuvent continuer de s’en donner à coeur joie dans cette maison où il fait bon grandir et vieillir.