Patrick Duquette

Caroline Mulroney : alliée ou ennemie ?

CHRONIQUE / Dans quelle équipe Caroline Mulroney joue-t-elle au juste ?

Les Franco-Ontariens doivent sérieusement se demander dans quel camp la ministre déléguée aux Affaires francophones se range ces jours-ci. Est-elle une alliée ou une adversaire de la francophonie ?

Entre les lignes

Plaisirs solitaires

CHRONIQUE / Il y avait longtemps que je n’avais pas peint. Curieusement, j’ai accouché de mes dernières toiles dans ma voiture.

J’accompagnais quelqu’un à un rendez-vous récemment. À défaut d’investir l’heure à faire des courses à la course, prendre un bol d’air ou faire du ménage dans mon cellulaire, j’ai décidé d’attendre. Là. Dans mon auto.

Sports

L’occasion ratée de la LHJAAAQ

CHRONIQUE / Patrice Bosch a eu une bonne idée : celle d’organiser un match opposant les étoiles de la Ligue de hockey junior AAA du Québec aux Cadets de l’Université Norwich du Vermont. Un événement qui, pour une foule de raisons, intéressait grandement les gens de la section des sports de La Voix de l’Est, comme en a fait foi le nombre de textes que nous avons écrit sur le sujet.

D’abord, c’est plutôt rare que Granby ait eu l’occasion de recevoir la crème de la LHJAAAQ au fil des ans. Puis, ce n’est pas à tous les jours non plus qu’une équipe de la NCAA (même de troisième division) débarque chez nous. La présence de deux anciens Inouk au sein des Cadets (Maxime Borduas n’a finalement pas joué, on le sait) avait aussi de quoi nous exciter. Même chose pour la participation de sept joueurs de l’édition actuelle de l’équipe.

Chronique

L’homme qui redonne vie aux arbres

CHRONIQUE / Dans le sentier où marchait Mario Guillot, un hêtre était tombé, les vents forts de la veille avaient porté le coup de grâce.

Le hêtre était malade.

«J’étais en raquettes, il faisait froid. Je me suis arrêté et je l’ai regardé longtemps, je trouvais ça dommage que sa vie s’achève comme ça. J’ai regardé attentivement son tronc, les malformations dans son écorce... et c’est à ce moment-là que j’ai eu l’idée : “Je vais récupérer les bosses.”»

Il est revenu avec une scie, a épluché l’arbre du mieux qu’il a pu, est revenu avec des bouts d’écorces dans son sac.

Il a commencé à faire des chandeliers avec des bouts de bois collés un sur l’autre. «Je remplissais mon sac à dos et j’allais sur les Plaines d’Abraham, je m’installais sur un trottoir où les autobus de touristes s’arrêtaient. Et ça marchait! Je ne parlais même pas anglais, même pas pour dire le prix...»

Il a fait ça une dizaine de fois, un agent de la Commission des champs de bataille nationaux a mis fin à son petit commerce.

«J’ai vu que mon idée avait du potentiel.»

Dès qu’il pouvait, il allait dans le bois chercher des arbres malades, «les lendemains de grands vents», il a même obtenu en 2003 un permis du ministère des Ressources naturelles pour pouvoir prélever l’écorce des arbres dits «sans avenir».

Lui en voyait un.

Il voulait donner vie aux bosses, aux nœuds, aux loupes, aux excroissances et aux malformations.

Plus l’arbre était difforme, plus Mario était inspiré.

Avec les plus grosses bosses, les plus bizarres, il a fabriqué des prises d’escalade qu’il a même fait breveter. Il en a vendu à l’alpiniste François-Guy Thivierge, puis a travaillé avec un Centre de formation en entreprise et en récupération, un CFER, avec de jeunes décrocheurs. «On allait chercher les prises dans le bois, on les travaillait et on allait à différents endroits dans la province pour les installer.»

Il ne récupérait pas juste des arbres.

Des jeunes aussi.

Le projet a pris fin, Mario s’est demandé ce qu’il pourrait faire avec le reste de l’écorce, il a eu l’idée de faire des paniers, toutes sortes d’objets qui lui venaient de la forme de la matière première. Il regardait l’écorce, il y voyait comme naturellement ce qu’il allait en faire.

Il a vu des masques.

Et il a eu l’idée de monter un projet avec les écoles, avec le programme Culture-éducation, pour que les enfants fabriquent des masques à partir de ces arbres malades. Mario arrive en classe avec des masques anonymes, bruts, avec seulement les yeux et la bouche, et les enfants font le reste.

Ils leur donnent vie.

Il a donné un atelier dans une école il y a deux semaines, l’enseignante est revenue le chercher après pour qu’il entende les commentaires des élèves. «Elle a demandé «qui veut donner son commentaire?» et tout le monde a levé la main. Il y en a un qui a dit «moi, d’habitude, je n’aime rien et là, j’ai aimé ça». Il y en a un autre qui a dit «d’habitude, je ne suis bon à rien et là, j’ai réussi.»

Mario récupère aussi des enfants.

Et dire que Mario était électricien, qu’il gérait des projets, qu’il a tout laissé ça il y a une douzaine d’années parce qu’il était malheureux comme une pierre. Parce qu’il a vu dans un vieux hêtre tombé dans la neige une façon de donner un véritable sens à sa vie, là où d’autres n’auraient vu qu’un arbre condamné.

Pour arriver à vivre de sa passion, il bûche.

Au propre et au figuré.

En plus de faire des ateliers dans les écoles, Mario vend certaines de ses créations à la boutique de l’hôtel-musée Premières nations à Wendake. Il les fournit en bols de toutes les grandeurs, qui peuvent servir pour le pain entre autres, et plein d’autres objets qu’il fabrique au gré de son inspiration.

Avec certains morceaux d’écorce aux formes intrigantes, quand il dégote de petits orifices creusés par la nature, Mario fabrique des masques géants.

Des œuvres d’art.

Mario ne compte pas s’arrêter là. Il rêve maintenant d’une école-entreprise où on travaillerait l’écorce et le bois de ces arbres que les forestiers décrètent «sans avenir», les morts-debout et les frais-tombés. «Ce serait un beau projet pour le Québec. La matière première est là, disponible. Et c’est très écologique. Ça pourrait à la fois aider les jeunes en difficultés et être rentable.»

Ce qui vaut pour la forêt vaut pour n’importe qui. «Sur un arbre qui est encore debout, si tu lui enlèves ses bosses, il va vivre mieux.»

Science

Bonne pour le cœur, l'huile de poisson?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «En lisant les journaux de lundi, j’ai vu des contradictions dans des reportages qui traitaient pourtant des deux mêmes études. Le Washington Post titrait : «Les suppléments d’huile de poisson protègent le cœur», alors que le New York Times indiquait : «Les suppléments de vitamine D et d’huile de poisson inefficaces pour prévenir le cancer et les maladies cardiaques». Alors où est l’erreur ? Qui a raison ?», demande Gérard Bélanger, de Québec.

Ces deux grands journaux américains furent loin d’être les seuls à se contredire au sujet de cette paire d’études. La chaîne CNN a titré sur son site : «Les suppléments d’oméga-3 et de vitamine D ne préviennent pas le cancer ou les maladies du cœur, selon une étude». De ce côté-ci de la frontière, la manchette de CBC se lisait : «La vitamine D réduit le risque de mourir du cancer, l’huile diminue les chances d’attaque cardiaque, suggère une étude», et le texte de l’agence Reuter publié par la société d’État parlait même d’une réduction «dramatique» des risques de crise cardiaque. L’Associated Press, elle, parlait plutôt de «résultats mitigés». Alors voyons ce qui a bien pu se passer pour que la presse tire ainsi dans toutes les directions.

Le 10 novembre dernier, le prestigieux New England Journal of Medicine a publié deux articles du groupe de recherche VITAL (acronyme bien imparfait pour Vitamin-D and Omega-3 Trial), qui détaillaient les résultats d’un vaste essai clinique au sujet des effets protecteurs des suppléments d’omégas-3 d’origine marine (l’huile de poisson) et la vitamine D. Leur consommation a littéralement explosé dans les années 2000, ayant été multipliée par 10 pour les suppléments d’huile de poisson et par 4 pour la vitamine D, justement parce qu’on entend souvent dire qu’ils sont «bons pour le cœur» et/ou qu’ils préviennent le cancer.. On parle ici d’un marché qui représente plusieurs dizaines de milliards $ à l’échelle mondiale.

Or, c’est un brin désespérant, les bases scientifiques sur lesquelles s’appuyaient toutes ces ventes de pilules ne sont pas très solide, pour ne pas dire «pas solides du tout», explique un éditorial du NEJM qui a accompagné le duo d’articles. Plusieurs études comparant des populations — ce qui n’est pas idéal — avaient trouvé que celles qui mangent plus de poisson avaient moins de problèmes cardiaques. On avait des essais cliniques — le «nec plus ultra» de la recherche médicale et nutritionnelle — sur des gens qui présentaient un risque élevé d’avoir des problèmes cardiovasculaires, mais pas d’essai clinique en bonne et due forme sur la population en général. Et ce genre d’essai existait au sujet de la vitamine D, mais ils étaient de faible envergure.

Ce sont ces «trous» que VITAL visait à remplir : plus de 25 000 personnes ont participé à l’essai clinique. Certains ont reçu des suppléments de vitamine, d’autres des suppléments d’huile de poisson, d’autres ont pris les deux, et un dernier groupe n’a reçu que des placebos. Tout ce beau monde a été suivi pendant une période d’un peu plus de 5 ans.

Malgré ce que suggère la confusion médiatique, les résultats sont on ne peut plus clairs. Chez ceux qui ont pris des oméga-3, 3 % ont subi des accidents cardiovasculaires majeurs, contre 3,2 % pour le groupe placebo. Pour les diagnostics de «cancers invasifs», les taux sont de 6,3 % et 6,2 %. Aucune de ces différences n’est significative sur le plan statistique. Le portrait est le même pour la vitamine D : les taux d’accidents cardiovasculaires (3,1 % dans le groupe contrôle vs 3,2 % dans placebo) et de cancers invasifs (6,1 % vs 6,4 %) sont statistiquement identiques.

Les deux articles et l’éditorial du NEJM qui les accompagnaient sont explicites sur ce point : «la supplémentation en huile de poisson et en vitamine D dans cet essai clinique n’a pas réduit l’incidence de cancers invasifs ni (…) d’accidents cardiovasculaires majeurs.» Difficile d’être plus clair.

Ce qui a créé de la confusion malgré tout, c’est manifestement le fait que les chercheurs de VITAL ont pris plusieurs mesures différentes pour jauger l’effet des suppléments, dont certaines semblent avoir donné des résultats positifs. Ainsi, les oméga-3 ont été associés à une baisse de 28 % pour un sous-type précis d’«accidents cardiovasculaires majeurs», soit l’infarctus du myocarde. Pour sa part la vitamine D, si elle n’a pas réduit le nombre de cancers invasifs, semble avoir amoindri de 17 % les décès dû aux cancers.

Cependant, ces «bienfaits» apparents viennent avec un avertissement dans les articles du NEJM : il s’agissait de mesures dires secondaires, et il y en avait plusieurs. Or en statistique quand on fait des comparaisons, on doit faire des tests pour déterminer si les différences entre deux groupes (ici, le groupe traité et le groupe placebo) sont significatives. Mais il y a toujours une possibilité d'erreur, alors plus on fait de comparaisons, plus on risque de produire des «faux positifs» — les tests disent que la différence est réelle alors qu’elle est due au hasard. Il existe des outils statistiques pour contourner ce problème, mais les articles du NEJM mentionnent qu’ils ne s’en sont pas servis et ils avertissent d’«interpréter ces [mesures secondaires] avec prudence».

De toute évidence, cette subtilité statistique a échappé à plusieurs de mes collègues. La vraie conclusion de cet essai clinique, c’est que non, les suppléments de vitamine D et d’huile de poisson ne protègent aucunement contre le cancer ou les maladies cardiaques.

* * * * *

Vous vous posez des questions sur le monde qui vous entoure ? Qu’elles concernent la physique, la biologie ou toute autre discipline, notre journaliste se fera un plaisir d’y répondre. À nos yeux, il n’existe aucune «question idiote», aucune question «trop petite» pour être intéressante ! Alors écrivez-nous à : jfcliche@lesoleil.com.

Chroniques

L’échantillon de salive qui a changé sa vie

CHRONIQUE / Monic Avoine s’est toujours pensée seule au monde jusqu’à ce que Henri décide de s’en mêler.

«Tiens chérie, je t’offre un test d’ADN pour ta fête.»

Comme un cadeau, ça ne se refuse pas, elle a craché dans le petit tube avant de le mettre à la poste et de reprendre son quotidien. Qu’est-ce qu’elle avait à perdre au fond?

Un échantillon de salive plus tard, Monic vient de gagner le gros lot, une famille qui ignorait son existence et elle, la leur.

Au cours des derniers mois, Monic Avoine a obtenu des informations sur sa mère et son père qui sont aujourd’hui décédés, en plus de retrouver deux frères et une soeur biologiques, quatre demi-soeurs et demi-frères du côté maternel et quatre autres demi-soeurs et demi-frères du coté paternel. Sans compter les cousins et les cousines.

«Je ne les ai pas encore tous rencontrés, mais on est rendus à 107!»

Monic Avoine éclate de rire dans le restaurant où elle m’a donné rendez-vous. Il n’y a pas à dire, les derniers mois ont été fertiles en émotions pour la dame de Saint-Tite-des-Caps, près de Québec.

C’est son époux, Henri Lafrance, qui m’a écrit à la suite d’une chronique parue en juin dernier. J’y racontais la quête de Marie-Pierre Lefebvre, une femme de Trois-Rivières à la recherche de sa grand-mère biologique, la mère de son père.

Adopté, Pierre Lefebvre est décédé dans un accident de voiture, il y a près de 25 ans, à l’âge de 41 ans. Au cours de sa vie, l’homme n’avait jamais exprimé le souhait de retrouver celle qui l’avait mis au monde, contrairement à sa fille qui a entrepris des démarches en ce sens, mais qui se bute à un mur.

Bref rappel pour mieux comprendre la suite. Depuis le 16 juin 2018, une personne adoptée peut faire une demande pour connaître son nom d’origine et celui de ses parents biologiques décédés depuis plus de douze mois. Si ces derniers sont toujours vivants, ils ont jusqu’au 16 juin 2019 pour s’opposer à ce qu’on dévoile leur identité, mais le jour de leur décès, ce refus ne tient plus.

Pour les descendants des personnes adoptées et décédées, il faut cependant oublier tout ça. La nouvelle loi 113 ne s’applique pas à eux. Malgré la légitimité de sa demande, Marie-Pierre Lefebvre ne peut pas avoir accès au dossier de naissance de son père, encore moins à ses antécédents médicaux. Ses options sont limitées.

À ce jour, son avis de recherche sur les réseaux sociaux pour rejoindre une personne qui lui permettrait de faire la lumière sur sa grand-mère est resté lettre morte.

C’est la raison pour laquelle Henri Lafrance a cru bon de faire connaître l’histoire de son épouse.

«Marie-Pierre Lefebvre pourrait essayer de trouver sa grand-mère via un test d’ADN?»

Marie-Pierre et tous les autres qui sont exclus de la loi 113.

Pour une centaine de dollars, Henri a acheté un kit sur le site de généalogie Ancestry. C’était en décembre 2017, à quelques semaines de l’anniversaire de Monic.

Après des décennies à tenter d’en savoir davantage sur celle qui l’avait donnée en adoption, la femme avait fini par renoncer à connaître un jour ses origines.

Monic n’était pas moins triste. Elle a un conjoint et une fille qu’elle adore, mais cette question continuait de l’habiter: «C’est qui, ma mère?»

Les premiers résultats reçus par courriel étaient intéressants, mais sommes toutes assez vagues. On l’informait qu’un pourcentage de ses ancêtres étaient venus d’Irlande, d’autres, de l’Espagne, mais rien pour l’orienter davantage.

Pour faire pousser un arbre généalogique, il lui fallait creuser davantage.

Monic Avoine n’avait aucune idée de la façon d’utiliser ces renseignements géographiques à des fins identitaires. Elle a donc fait appel à une personne-ressource du Mouvement Retrouvailles, une dame qui administre la page Facebook Carrefour ADN.

Cette Columbo savait comment s’y retrouver dans la banque de données d’Ancestry. Rapidement, elle a combiné les résultats de Monic à ceux d’une femme qui avait également effectué le test d’ADN, simplement pour répondre à sa curiosité de remonter dans le temps.

Monic devrait aller s’acheter un billet de loterie.

Cette inconnue s’est avérée être une cousine, celle par qui Monic a appris l’existence de son frère qui habite dans le coin de Mont-Tremblant. Elle l’a appelé. On est en janvier 2018.

«Bonjour. Tu ne me connais pas. Je m’appelle Monic. J’ai fait un test d’ADN. Je suis ta soeur.»

Ils se sont rencontrés peu de temps après, dans un resto à mi-chemin.

Cet homme d’un an son aîné avait connu leur mère deux ans avant qu’elle trouve la mort dans un accident de voiture, au milieu des années soixante-dix.

Il a raconté à Monic que cette femme avait profité des absences longues et répétées de son mari militaire pour donner rendez-vous à son amant, un voisin qui lui avait fait quatre enfants... entre les quatre autres que leur mère a eus avec son mari.

Ce frère et Monic sont les deux plus vieux de cette fratrie peu conventionnelle. Elle rit de nouveau. «Au moins, j’ai été fait avec amour!»

Monic Avoine refuse de juger celle qui l’a portée et enfantée avant de retourner auprès de sa marmaille.

«J’ai une famille, peu importe ce qu’elle a été et ce qu’elle est. Le plus important pour moi, c’est de les connaître.»

«Les» étant les 107 personnes qui sont apparues, depuis, dans le portrait.

L’été dernier, Monic s’est rendue en Gaspésie où elle a rencontré une soeur, une demi-soeur et trois cousines.

Pour les autres qui sont dispersés ici et là au Québec, elle les appelle, leur écrit. D’autres retrouvailles sont à venir au cours de la prochaine année.

Monic Avoine savoure ces moments.

«J’ai été acceptée les bras ouverts, très chaleureusement, avec amour. J’ai vraiment senti que j’étais avec les miens. Il faut le vivre pour le savoir.»

Vu d'même

Doug et Denise

CHRONIQUE / Il y a de ces duos qui marquent l’histoire.

Boule et Bill, Sol et Gobelet, Laurel et Hardy, Dominic et Martin, les Denis Drolet, Dodo et Denise, Ding et Dong.

Chronique

C'est curieux comme les choses ne changent pas

CHRONIQUE / Parmi les courriels que j’ai reçus lundi, celui de Carole commençait comme ça, «c’est curieux comme les choses ne changent pas».

Son histoire remonte à 20 ans.

Et c’est presque un copié-collé de l’histoire que je racontais ce jour-là, celle d’une mère que j’appelais Josée et qui s’arrachait les cheveux pour que son enfant reçoive du soutien à l’école. Il a eu un peu d’aide en maternelle, mais quand le nom de son diagnostic a changé, le code associé au diagnostic a changé.

Et avec le nouveau code, il n’y avait pas de services.

Même si, on s’entend, c’est le même enfant avec les mêmes besoins. Mais de ça on s’en fout, on regarde le code.

Carole, donc. Les problèmes ont commencé en première année. «J’ai cogné à toutes les portes pour obtenir de l’aide, médecin de famille, école, CLSC, mais personne ne pouvait m’aider. Je n’ai obtenu aucune aide.

À 14 ans, ma fille ne voulait plus aller à l’école, je devais me battre avec elle tous les matins jusqu’au jour où épuisée de me battre, j’ai baissé les bras en lui disant qu’elle devra vivre avec les conséquences de ses actes et se justifier auprès de son école, et je quitte la maison pour aller travailler.

À mon retour en fin de journée, ma fille a avalé des flacons de médicaments, Tylenol, Motrin... C’est l’hôpital tout de suite. Et c’est ce que ça a pris, une tentative de suicide, pour qu’enfin on lui accorde des services.»

Carole pose cette question : «fallait-il en arriver là?»

Carole n’a pas été la seule à m’écrire, vous êtes nombreux à vous battre dans le système scolaire d’abord pour arriver à y comprendre quelque chose, puis, si vous êtes chanceux ou particulièrement persévérant, d’avoir des services.

Et ce qui m’a frappé dans les messages que j’ai reçus, c’est que c’est comme ça présentement, c’était comme ça il y a 5, 10, 20 et même 30 ans, comme si le système n’avait jamais été capable de s’occuper de ce problème-là de façon efficace, pour aider les enfants plus tôt que trop tard.

Comme ceux de cette autre mère. «J’ai vécu un enfer pendant près de 10 ans, le temps que mes garçons (juste des TDA...) fassent leur primaire et nous avons payé des milliers de dollars en évaluations neuropsychologiques pour satisfaire l’école. Maintenant qu’ils sont au secondaire (privé, évidemment), c’est le bonheur. Je ne sais pas ce qui est différent, mes garçons sont les mêmes, eux. Je parierais fort que le problème, c’est quelque chose dans le système d’éducation...»

Celui de Suzanne. «Mon fils a 34 ans et j’ai vécu à peu près la même histoire. [...] J’ai demandé une évaluation en orthophonie, car j’avais des soupçons de dyslexie. Non, ils ne voulaient pas, car ils n’avaient pas assez de ressources et le directeur disait que ce n’était pas ça le problème.

J’ai payé pour faire évaluer mon fils en dehors du système scolaire lorsqu’il était en deuxième année. Résultat, mon fils avait besoin d’orthophoniste. J’ai payé de moi-même et j’ai continué à demander une orthophoniste de l’école.

L’orthophoniste l’évalue pendant sa troisième année scolaire, l’école me confirme qu’ils sont d’accord avec l’évaluation.

Problème! L’école ne donne pas de service d’orthophoniste à partir de la quatrième année. Je le demande depuis deux ans et là, je ne peux plus avoir les services! Je me suis battue avec la commission scolaire, j’ai continué avec le privé, car je n’avais pas de temps à perdre pour le développement de mon fils.»

Celui de Nathalie. «Mon fils est maintenant âgé de 22 ans et j’ai aussi vécu le parcours du parent combattant pendant sa vie scolaire, de 2001 à 2014. Il a fréquenté des classes d’adaptation scolaire de sa première année à sa sortie du secondaire où il a finalement fait une formation préparatoire au travail.

Malgré qu’il soit diagnostiqué et intégré dans le système d’adaptation scolaire, il a grandement manqué de services et de ressources pour répondre à ses besoins.

Je pourrais vous entretenir longuement du fait que les professeurs ne se transmettent pas les dossiers des enfants d’une année à l’autre, et ce, dans la même école. Ou que, lors de sa troisième année au primaire, il a eu six enseignantes différentes en cours d’année. Ainsi, très souvent, les enfants ne faisaient rien (aucun nouvel apprentissage), car chaque nouvelle enseignante devait prendre un mois pour observer et connaître les enfants, avant de quitter... Sans compter l’effet sur les comportements des enfants qui devaient aussi s’adapter chaque fois à une nouvelle enseignante.

Je vois malheureusement que les choses ne changent pas...»

Même si, prise individuellement, la majorité des personnes qui travaillent dans le système scolaire a le goût que ça fonctionne, force est de constater que ça ne va pas. Que trop d’enfants qui ont besoin de services n’en ont pas. Ou trop peu. Et après, on s’étonne qu’il y ait tant de décrocheurs.

L’image qui me vient, c’est un enfer pavé de bonnes intentions.

Et de codes.

Chronique

Entre Emmanuel Macron et Doug Ford

CHRONIQUE / Cette semaine, le président de la République française, Emmanuel Macron, et le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, signaient un document de belle importance, en compagnie de leurs confrères du Costa Rica, du Liban, de la Tunisie et de leur consœur de la Norvège.

Ce document est de ceux qui cherchent à créer un plus vaste consensus international autour d’un enjeu crucial, dans ce cas-ci la préservation d’une information libre, de qualité et diversifiée à l’heure de la mondialisation et des réseaux sociaux. Au-delà de possibles différences d’opinions qu’on pourrait avoir quant à la gouvernance des enjeux domestiques des uns et des autres pays dont les leaders signent la lettre, il s’agit d’une question qui doit impérativement être hissée tout en haut des priorités.

Au Québec, le document aurait pu passer inaperçu. Pourtant, le Canada et le Québec se sont probablement ajoutés à la longue liste des territoires dont les affaires publiques ont été contaminées par des campagnes de désinformation un peu mal foutues mais larguées sans ménagement à partir, de toute évidence, de la rustre Russie. Les réseaux sociaux détournent la part du lion des revenus publicitaires, réduisant du même coup les ressources disponibles pour soutenir une presse dynamique ou simplement suffisante au Québec. Les médias exsangues, aspirés dans le tout-à-l’opinion des réseaux sociaux souvent déchaînés dans l’anonymat, remplacent de l’espace autrement destiné à l’information par de la chronique qui devrait plutôt s’y ajouter. Qui peut les en blâmer?

C’est la liberté d’expression et de presse, la diversité des voix et la qualité même de l’information qui sont mis à mal par cette mondialisation de l’information numérique. De cette désinformation numérique. La mondialisation se voulait porteuse de paix et de prospérité. On lui a éventuellement conféré un pouvoir d’intrusion dans les politiques nationales qui en menacent la raison d’être même. Outre ce vice, la libéralisation des échanges a mis en lumière plusieurs dangers qui justifient qu’on module l’application de tels traités multilatéraux et multisectoriels pour certains sujets : l’agriculture, les activités à fort impact environnemental, l’adhésion d’États répressifs, la culture… Ne doit-on pas alors s’assurer aussi que l’information et la presse libres soient l’objet de règles internationales les mettant à l’abri des effets pervers de la mondialisation?

Jusqu’à maintenant, le gouvernement de Justin Trudeau s’est montré réticent à soutenir la transition de la presse écrite d’un support imprimé vers de nouvelles technologies porteuses d’un fragile espoir de rentabilité. Peut-être y aura-t-il lieu de renoncer à la notion de rentabilité pour plutôt lui substituer celle de service essentiel. C’en est un. Dans l’intervalle, M. Trudeau, en signant cette lettre, s’impose une pression supplémentaire pour que ses gestes soient à la hauteur de ses mots.

Comme il devra d’ailleurs le faire dans le cas d’une autre valeur prétendue fondamentale au sein de son gouvernement et de son héritage politique : le bilinguisme canadien. En effet, Justin Trudeau sera obligé d’intervenir en Ontario alors que le gouvernement Ford s’en prend vicieusement aux 600 000 Franco-ontariens. Nouvel affrontement en vue, mais aussi occasion de prouver les vertus de sa marque en se portant à la défense de sa fiction d’un Canada bilingue. Il hérite pourtant du fardeau d’une politique réduisant les francophones à une minorité linguistique traitée comme les autres minorités linguistiques. Bien sûr, les autres n’ont ni universités ni institutions propres. Le nivellement se fait par le bas. L’assimilation sans le mot. Une occasion, donc, de donner tort à ces gens qui, comme moi, affirment que le Canada est un pays anglais.

Le gagnant…

Pour l’occasion. Justin Trudeau à la défense des indispensables liberté, qualité et diversité de l’information. L’occasion d’être à la hauteur des vertus prêchées en les soutenant au Canada, de même qu’aussitôt de retour, prouver que le bilinguisme canadien n’est pas qu’une lente assimilation.

… et le perdant

Doug Ford. Indigne Doug Ford. Croirait-on en un Canada uniforme sur les plans linguistique, culturel ou religieux que ça ne justifie pas de couper ainsi les vivres à une communauté dynamique, historique et légitime de 600 000 Ontariens attachés au français.

Imaginez un seul instant que le Québec cesse d’offrir mille fois plus et mieux à sa précieuse minorité historique d’expression anglaise…!

Chronique

«J’aimerais aller voir si je suis encore là»

CHRONIQUE / Pour Marie-Pier Tremblay, le 11 novembre n’est pas le jour du Souvenir, c’est le jour des Souvenirs.

«Il y en a tellement.»

Marie-Pier a 30 ans, elle été déployée en Haïti en 2010, puis en Afghanistan en 2012. Elle n’est jamais tout à fait revenue d’Afghanistan. «Je travaillais sur le tarmac, à 50 degrés, j’étais heureuse. C’est sûr que ce jour-là, les souvenirs remontent. Il y en a des millions. Il y a des odeurs, il y a l’odeur du siège en cuir devant moi quand on a fait un accident. Je le sens encore.»

Ces odeurs lui manquent.

Tout comme les gens avec qui elle s’était liée d’amitié, dont ce bijoutier de Kaboul chez qui elle avait pris l’habitude d’aller partager le repas. «On mangeait dans sa boutique, on s’asseyait par terre, il y avait du poulet, et plein de choses. Et du thé, tellement bon. On était rendus amis.»

Elle est partie sans lui dire au revoir. «Je n’ai pas pu lui dire que je m’en allais, pour une question de sécurité.»

Dimanche, alors que les dignitaires du monde entier se sont rassemblés autour de couronnes de fleurs en souvenir des soldats qui ont servi leur pays, Marie-Pier, elle, est restée avec son chum qu’elle adore et leur fille de presque deux ans. 

«J’étais plus là-bas qu’ici.»

Je vous ai parlé de Marie-Pier il y a deux ans, elle venait d’apprendre que l’armée la «libérait», parce que trop amochée. «Quand ils t’annoncent ça, tu es dans un bureau, ils te disent : “Tu vas être libérée telle date.”» Après 10 années de service et autant de commotions cérébrales, elle a dû se rendre à l’évidence.

Le 31 mai 2017, elle allait devenir une ancienne combattante.

À 28 ans.

Elle était enceinte de 30 semaines et son chum, dans l’armée aussi, était déployé au Koweït. Elle était en train de compléter son cours secondaire. Quand je l’ai rencontrée, elle venait de terminer un examen de maths, elle avait posé sur la table une plaquette qu’elle venait de recevoir. 

Élève du mois.

Je l’ai revue mardi, on a pris un café ensemble, je voulais qu’elle me parle de son jour du Souvenir à elle. Elle aimerait pouvoir retourner en Afghanistan, juste une fois. «Mon père dit que sa fille n’est pas revenue. J’aimerais ça pouvoir y aller juste pour voir si je suis encore là.»

Son gros problème, ce sont les migraines. Elle tient un calendrier depuis deux ans sur lequel elle colore chaque jour. Rouge quand sa tête veut fendre, en vert quand c’est mieux. «Au début, c’était tout en rouge, maintenant, il y a un peu plus de vert. Mais le mois passé, sur 31 jours, il y en a eu 29 en rouge.»

Dimanche, le jour du Souvenir, c’était rouge.

Elle avale une douzaine de comprimés chaque jour, plus du CBD, le composé non psychotrope du cannabis. «Pour la douleur, le CBD fonctionne bien. Quand j’ai une migraine, c’est le THC.»

Elle a décidé de donner un coup de main à d’autres vétérans pour qu’ils aient une prescription. Elle les rencontre, les aide avec la paperasse, les informe des différents effets. «J’en ai aidé une vingtaine». Elle passe du temps en famille, avec sa petite, elle travaille un peu au restaurant de son beau père.

Présentement, dans le couple, c’est elle qui «garde le bateau». Son chum est dans une mauvaise passe. Des crises hallucinatoires. Il est aussi tombé au combat après avoir servi pendant 17 ans.

Il sera libéré bientôt des Forces. 

Choc post-traumatique.

Pour s’endormir, il écoute du heavy métal. Marie-Pier aime ça aussi. «On dirait qu’il faut qu’il y ait plus de bruit en dehors qu’en dedans.» Ils viennent de poser une clôture autour de leur maison. «On l’a faite la plus haute possible. En noir. On se sent mieux chez nous depuis qu’on est comme enfermés. On est comme dans un FOB.»

— Un FOB?

— C’était comme une mini-base en Afghanistan.

Marie-Pier a accepté cette année d’être un des «visages de l’honneur des vétérans». Sa photo est exposée à l’hôpital Sainte-Anne à Montréal (dédié aux Anciens combattants) à côté d’autres militaires qui ont aussi laissé une partie d’eux-mêmes à la guerre. «Il y en a qui pensent qu’il n’y a plus de vétéran, qu’on a tous 65 ans...»

Quand on la voit, avec ses beaux yeux et son grand sourire, on ne peut pas imaginer ce qu’elle a vécu. Ses débuts comme fantassin qu’elle m’avait racontés la première fois. «Je me suis ramassée à Valcartier, ça n’a pas marché. Ils ne voulaient pas de femmes. J’ai été maltraitée, je me suis fait fendre la tête sur un conteneur, ils m’ont attachée à un arbre en plein hiver...»

Elle a été mutée comme technicienne en approvisionnement en 2008, mais le mal était fait, sa tête était brisée. 

Elle a craqué en 2014, s’est ramassée en psychiatrie.

Pour s’être si souvent relevée, elle sait maintenant que chaque épreuve finit par passer. Elle s’est fait tatouer ces mots juste en haut du cœur, This too shall pass (Ceci devrait aussi passer), c’est aussi la phrase qu’elle a choisie pour accompagner sa photo de vétéran. Elle sait, pour être passée par là, ce que son chum traverse. 

Est-ce qu’il retournerait, lui, en Afghanistan? «Je ne sais pas, il ne parle pas beaucoup. Peut-être que ça lui ferait du bien. Il est peut-être encore un peu là-bas...»