Anne-Marie Lavigne et son fils devant l’un des bâtiments secondaires du complexe de l’École d’art de Sutton, rue Principale Sud.

École d’art en construction

Anne-Marie Lavigne a une vision bien personnelle de la vie. Au cœur de son propos, l’art et l’enfance prennent une place immense. C’est sur cette base commune qu’elle a fondé l’École d’art de Sutton en 2016. Fonceuse et visionnaire, elle souhaite transformer sa nouvelle adresse en un lieu exceptionnel, sans comparable au Québec.

«Dans la province, il n’y a pas d’école d’art semblable pour les enfants de 3 à 17 ans.» De cela, elle est déjà convaincue. Ce «lieu d’épanouissement, d’exploration et de création conçu par les artistes pour les enfants», elle l’a transporté cette année dans une ancienne laiterie de la rue Principale Sud. Là-bas, tout est à faire, mais rien ne semble à son épreuve.

Sur le terrain de deux acres, bordé par la rivière Sutton, l’ensemble compte le bâtiment principal et trois bâtisses secondaires, qui servent respectivement de cuisine d’été, d’entrepôt pour le métal et de pavillon d’accueil. Rénover ce complexe pourrait se chiffrer à quelque 5 millions $. «Dans trois ans, lorsque j’aurai réuni des commanditaires, je pourrai revitaliser. Je voudrais que tout soit prêt d’ici cinq ans.»

Ce projet est le sien, mais elle confie être bien entourée. «Financièrement, je suis seule, mais j’ai une équipe pour chaque étape. J’ai des gens pour m’aider», dit celle qui loge sur place avec ses deux enfants. «L’école occupe présentement la moitié du site. Je sais que c’est un défi monumental, mais on travaille en partenariat avec des entreprises privées pour le relever.»

Un lieu inspirant

Formée en histoire de l’art et en gestion des arts et de la culture, la Montréalaise est débarquée à Sutton il y a quelques années. Elle a été impressionnée par les ressources et les artistes qui s’y trouvaient. «Tout était merveilleux, mais il n’y avait pas de lieu de transmission de savoir artistique pour les enfants», raconte-t-elle.

Or, elle a la profonde conviction qu’une école d’art permet de former les enfants dès leur plus jeune âge, en tenant compte de leur intelligence et de leurs compétences, en les impliquant dans la société. Ce processus sensibilise les petits à la beauté tout en formant des êtres sensibles, rigoureux, curieux et capables d’autonomie, insiste-t-elle.

«Je veux créer un lieu beau et inspirant. Je ne m’inscris pas dans la lignée des beaux-arts. Ce qui m’intéresse, c’est le geste à travers les cinq sens. On n’est pas dans la performance; ils ont le droit à l’erreur. Le but, c’est de piquer leur curiosité, par la peinture, la couture, la cuisine, etc. On veut les éloigner des écrans!»

Camps d’art estivaux, activités parascolaires, fins de semaine artistiques... Mme Lavigne déploie des trésors de créativité pour intéresser les jeunes. Le site de l’ancienne laiterie les a accueillis durant l’été. Cet hiver, des camps d’exploration en architecture s’y tiennent. L’objectif est d’opérer les quatre saisons durant.

Et de son propre avis, ses standards sont élevés. De la nourriture fraîche et locale au matériel artistique, tout doit être de grande qualité, assure-t-elle.

La propriétaire compte offrir sous un même toit une kyrielle de disciplines artistiques — musique, dessin, arts de la table, reliure, travail du bois, arts textiles... — et une programmation culturelle variée. «Nous invitons les artistes à non seulement partager leur savoir aux plus jeunes, mais aussi à se mettre au service des idées d’enfants», peut-on lire dans la description de l’École.

S’il n’en tenait qu’à elle, le complexe de l’ancienne laiterie — qui appartenait auparavant à la famille Boulanger, la même qui a possédé le centre de ski Mont Sutton — pourrait un jour héberger une galerie d’art pour enfants, des bureaux professionnels, une salle de projection, une bibliothèque de livres d’art, un restaurant et une foule d’autres activités. La liste est longue.

«J’ai une vision et on va y arriver!» lance-t-elle avec confiance.

La fameuse table dressée pour une fête.

LA TABLE DU FRÈRE ANDRÉ

Le carnet d’adresses d’Anne-Marie Lavigne est bien garni. Son vaste cercle de connaissances lui permet non seulement de rêver grand pour son école d’art, mais aussi de mettre la main sur des pièces uniques. Comme la « table du Frère André » qui trône majestueusement dans l’un des bâtiments de l’école. « Je reçois plein de dons, mais celui-là est le plus exceptionnel », fait remarquer la dame.

Documents à l’appui, on apprend que ce meuble a une longue histoire. Alors qu’il préparait le site du futur oratoire Saint-Joseph, le Frère André — Alfred Bessette de son nom de naissance — eut l’idée de planter de nouveaux arbres pour les générations futures. On dit qu’il mit ainsi en terre une rangée circulaire de chênes rouges autour de la chapelle originale. Des années plus tard, quelques-uns de ces arbres se seraient retrouvés hors des limites du site de l’Oratoire, délimité par une clôture. 

En 2010, les propriétaires d’une résidence adjacente au terrain de l’Oratoire auraient été dans l’obligation d’abattre un de ces chênes centenaires dont les racines empêchaient la construction d’une annexe. Droit comme un chêne ( !), faisant trois pieds de diamètre et haut de 21 pieds avant les premières branches, le tronc fut offert aux ébénistes de la Maison Distincte de Lac-Brome, qui ont eu envie de le transformer en une immense table, un peu à l’image de la dernière Cène. 


« L’arbre est ouvert comme un livre », explique Mme Lavigne. En effet, le cœur de l’arbre a été coupé en deux parties collées ensemble comme le miroir de l’autre, avec comme résultat un dessus de table de 50 pouces de largeur sur 18 pieds et demi de longueur ! Ses deux énormes pieds ont été tirés de la base du même arbre. 

Époxy, poudre d’or et moult couches d’huile ont complété la mise en beauté de ce morceau d’histoire.  C’est d’ailleurs à l’époque de la fabrication de la table que le Frère André fut canonisé. Vingt-deux personnes peuvent maintenant prendre place autour de ce meuble « sacré », comme se plaît à dire Mme Lavigne.

En septembre dernier, celle-ci a d’ailleurs réuni une vingtaine de convives autour de cette table de banquet offerte par les donateurs connus simplement sous l’appellation « Alan et Elke ». Ce souper intime se voulait une façon de les remercier. Sa valeur atteint aujourd’hui plusieurs dizaines de milliers de dollars. Isabel Authier