Jérôme Viau est le volubile coordonnateur et animateur de la ferme depuis son ouverture.
Jérôme Viau est le volubile coordonnateur et animateur de la ferme depuis son ouverture.

10 ans de répit à la campagne

Marie-Ève Martel
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Voilà dix ans qu’ils viennent ici une fin de semaine de temps en temps s’amuser chez « l’ami Jérôme » à la Ferme Joseph-Armand Bombardier, située en bordure de la route 112 à Rougemont. Signe que le temps passe vite en bonne compagnie, cette année marque le 10e anniversaire de la maison de répit pour les personnes ayant une déficience intellectuelle ou un trouble du spectre de l’autisme.

C’est en juin 2010 que la Ferme Joseph-Armand-Bombardier, du nom de l’un de ses donateurs, a été inaugurée. L’endroit, qu’on connaît aussi sous le nom de la Maison de répit à la campagne, a depuis accueilli des centaines de bénéficiaires, offrant un repos mérité à environ une soixantaine de familles chaque année.

« En tout, on doit avoir offert le service à plus de 200 familles, calcule Jérôme Viau, le volubile coordonnateur et animateur à la ferme depuis son ouverture. Du nombre, on en a beaucoup qui sont avec nous depuis le tout début ! »

À le rencontrer, on remarque qu’il s’amuse encore comme un petit fou à la ferme, malgré la décennie qu’il y a passée. « Je ne suis pas un prof de maths ou de français ! Ils aiment ça ! Ils viennent ici voir l’ami Jérôme et moi aussi, je suis content de les voir. On s’amuse ! » lance-t-il.

Plus jeune, M. Viau se destinait à une carrière en administration. Un accident de motocyclette lui a toutefois fait revoir ses priorités dans la vie.

C’est ainsi qu’il a réorienté sa carrière vers l’éducation spécialisée, qui l’a menée dans plusieurs résidences affiliées au Centre de réadaptation en déficience intellectuelle (CRDI) Montérégie-Est. « C’est ça que j’aimais, être sur le terrain, ne pas être dans un bureau à remplir de la paperasse, se souvient le principal intéressé. Je faisais déjà un peu de zoothérapie avec des animaux que j’avais chez moi, des poules, des canards, une chèvre... »

Quand le CRDI a ouvert un poste de coordonnateur pour le projet d’une maison de répit à la campagne, le défi semblait taillé sur mesure pour M. Viau, qui s’est servi de ses connaissances en administration pour déposer un plan d’affaires complet avec sa candidature.

C’est ainsi qu’il a fini par s’établir, avec sa conjointe Julie Vézina et leurs trois jeunes enfants, sur la propriété située au cœur d’un site enchanteur de 100 hectares, et somme toute un trésor bien caché, en bordure de la route 112.

Pour tous les goûts

En plus d’être famille d’accueil pour quatre personnes, la famille Viau reçoit jusqu’à neuf pensionnaires en service de répit chaque fin de semaine.

Selon leurs capacités et leurs intérêts, ceux-ci peuvent contribuer aux différentes activités à la ferme, que ce soit en prenant soin des animaux de la ferme, qui abrite chat, chevaux, poules, coqs, chèvre, bœuf et lapins, ou bien en entretenant le site et sa végétation. Certains viennent simplement se ressourcer et profiter de la quiétude de l’endroit, qui semble coupé du monde malgré sa grande proximité avec la route provinciale.

« On divise les gens en quatre groupes, explique M. Viau. On a les plus calmes, généralement plus âgés, qui viennent surtout pour faire du social, placoter et prendre un café en jouant aux cartes. On a les travaillants, surtout des gars sur le spectre de l’autisme qui viennent faire du travail manuel, comme couper du bois et entretenir la ferme. On a un groupe qui vient faire des loisirs, du sport et de la zoothérapie, et un autre groupe, composé de troubles et de déficiences un peu plus lourds, qui fait de la musicothérapie et de la zoothérapie. »

À cela s’ajoutent quelques sorties ici et là, financées par les dons reçus via la Fondation Butters, à l’origine du projet, en partenariat avec des donateurs privés et le CRDI Montérégie-Est. Ces dons se font plus rares qu’autrefois, soulève M. Viau.

La zoothérapie fait partie des multiples activités auxquelles peuvent participer les pensionnaires de l’organisme.

Grâce à ceux-ci et à plusieurs demi-journées d’emballage dans les épiceries de la région, l’équipe de la Ferme Joseph-Armand-Bombardier a pu s’envoler avec tous ses bénéficiaires à Cuba, le temps d’une semaine sous le soleil en 2014. « Ça a fait en sorte que tout a été payé pour tout le monde. Ça a été une très belle expérience », lance fièrement M. Viau, qui a répété le tout avec un voyage de camping dans la région de Niagara Falls, l’année suivante.

Une pause forcée pendant la pandémie

En temps normal, en été, les séjours sont allongés à une semaine complète. La pandémie a toutefois mis le service de répit sur pause.

Celui-ci aurait pu reprendre en septembre, mais un vilain dégât d’eau dans la maison familiale a forcé le report de la reprise.

Les Viau et leurs quatre protégés sont pour l’instant relocalisés dans une autre propriété qu’ils possèdent à Saint-Césaire et où ils comptent s’établir définitivement quand cette grande aventure prendra fin.

On espère que les travaux permettront à la maison de Rougemont de rouvrir ses portes au courant de l’automne, afin d’accueillir à nouveau, et dans le respect des mesures sanitaires, les pensionnaires temporaires.

Ceux-ci peuvent toutefois garder contact avec l’ami Jérôme via un groupe privé Facebook dans lequel il publie des vidéos de la ferme.

Aucun regret

Pam Dunn, défunte administratrice de la Fondation Butters qui avait rêvé du projet de Maison de répit à la ferme, n’aura jamais pu voir son rêve prendre forme. Mais en rétrospective, Jérôme Viau estime avoir « pas mal suivi le plan » qu’il avait élaboré il y a une dizaine d’années et qui fait honneur à celle ayant prêté son nom au fonds qui finance une partie des activités de l’organisme.

« Le plus grand défi, c’est de bien payer les employés tout en ne chargeant pas trop cher aux parents. C’est important pour moi, parce que la différence peut frapper aussi bien les riches que les pauvres, et moi, je ne fais pas ça pour l’argent », spécifie le coordonnateur, qui affirme ne tirer presque aucun salaire de sa vocation, alors que le loyer de la maison qu’ils occupent est financé par l’organisme privé qui chapeaute les activités de la ferme.

À l’exception de deux ou trois semaines de vacances qu’ils s’accordent chaque année en août et lors desquelles ils sont remplacés, les Viau s’accordent peu de répit. Peut-être est-ce parce qu’ils n’ont pas l’impression de travailler, mais plutôt d’avoir adopté un mode de vie qui les distingue des familles traditionnelles.

« J’ai donné ma vie, c’est mon projet, explique Jérôme Viau. Les autres maisons de répit sont souvent ouvertes du vendredi après-midi au dimanche après-midi. Nous, on est là 24 heures sur 24. »

« Mes enfants ont été élevés ici, ajoute-t-il. À leurs yeux, ils ont toujours eu des amis pour jouer la fin de semaine ! »

Maintenant qu’ils ont grandi, ils sont devenus des adolescents ouverts d’esprit et soucieux de leur prochain. « Mon aînée a 17 ans; elle anime, elle prend soin des pensionnaires. Elle agit pratiquement comme une employée, relate fièrement M. Viau. Mes plus jeunes aussi s’impliquent auprès de la clientèle. »

La propriété est située au cœur d’un site enchanteur de 100 hectares, et somme toute un trésor bien caché, en bordure de la route 112.

Pour Jérôme Viau, les dix années passées ont filé comme un éclair. Et il n’a aucun regret: si tout était à refaire, les choses se seraient passées tel qu’elles sont arrivées. « Pour moi, ce n’est pas un travail, dit-il. Je suis ici, dans un lieu enchanteur, à avoir du plaisir avec autant de personnes. J’espère bien demeurer famille d’accueil toute ma vie. »

Il en a fait mentir quelques-uns qui lui donnaient à peine deux ans à la barre de la ferme. « Pour moi, c’était un changement de vie à long terme, dit-il. Je n’aurais pas fait le saut autrement. Et j’espère faire au moins 15 ans ici ! »