Les membres de la coopérative maraîchère La Pagaille se lancent corps et âme dans l’agriculture paysanne. En voici trois d’entre eux, parmi les semis: Léonie Marion-Jetten, Camille Perron-Thivierge avec dans ses bras la petite Flavie, et Florence Hébert.

La Pagaille: laboratoire paysan

La Pagaille s’organise. De 12 paniers en 2018, écoulés parmi les amis et les familles, ils passeront à 33 cet été, avec des points de chute à la ferme et à la Brûlerie Mondor, à Saint-Hyacinthe.

La ferme n’est pas certifiée biologique, mais les membres de cette coopérative n’utilisent cependant aucun engrais chimique, s’affairant plutôt à chouchouter le sol avec des outils légers qui ne compactent pas le sol. Parmi leur arsenal de rebelles agricoles, on retrouve notamment la «grelinette» — publicisée par la vedette de la production maraîchère bio-intensive, Jean-Martin Fortier — ou encore un rotoculteur «qui fonctionne à la drill».

«On fait une agriculture responsable», résume Camille Perron-Thivierge, parent avec Raphaël Hébert, de la petite Flavie, trois mois, cette dernière passant des bras de l’une à l’autre pendant l’entrevue.

«Faux désordre»

Le choix du nom La Pagaille s’explique en trois temps. D’abord, Camille, Léonie, Florence, Raphaël, Benoît et Élise viennent de tous les horizons. Léonie est diplômée en sociologie. Camille détient une maîtrise en poésie. Raphaël est illustrateur. Benoît, plombier...
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Ensuite, ces jeunes femmes et hommes — ils sont dans la fin vingtaine, début trentaine— ont décidé de plonger les mains dans la terre avec une pensée derrière la tête. «On trouve que c’est la pagaille dans le système économique et agricole actuel», disent-ils. Ils veulent ainsi construire quelque chose de différent qui répond aux défis environnementaux, et inspirer d’autres personnes à suivre leur chemin. «On veut être une pierre dans le soulier du système agricole», indique Florence Hébert, la plus jeune du groupe (22 ans), qui étudie avec son frère Raphaël en production horticole à l’Institut de technologie agroalimentaire de Saint-Hyacinthe.

Enfin, il règne également une certaine pagaille dans le champ, un «faux désordre», les membres de la coop de travail qualifiant aussi leur agriculture de «pluridiversifiée», où les animaux — des moutons, notamment — viendront progressivement participer à ce mode de culture paysan.

Cet aspect laboratoire s’applique également au niveau du groupe. «Vivre en communauté, c’est aussi un laboratoire social, remarque Léonie, sociologue. Voir comment on cohabite, comment on travaille ensemble, comment on peut compter les uns sur les autres.»


« On veut être une pierre dans le soulier du système agricole. »
Florence Hébert

La maison sise à la ferme a d’ailleurs été achetée par plusieurs d’entre eux.

Le choix d’une coopérative de travail s’est imposé naturellement. «Toutes ces valeurs de démocratie, d’entraide, de non-hiérarchie, le modèle de coop nous permet de les vivre au quotidien et de tous être sur un même pied d’égalité», détaille Camille.

Plus largement, la fibre paysanne de ce projet prend ses racines dans un militantisme assumé. «La terre appartient à ceux qui y vivent et pas à la spéculation», insiste Camille, qui a déjà été responsable d’un jardin collectif avec des réfugiés.

Biodiversité et urgence climatique

L’équipe de maraîchers prévoit produire une trentaine de variétés de légumes cet été, incluant de l’ail et des fines herbes. Les semis sont prêts et plusieurs se trouvent déjà dans la serre, sous une «couche chaude», afin de les protéger des derniers gels du printemps.

Les fermiers continueront à explorer de nouvelles façons de faire, motivés par leurs premières réussites. Parmi celles-ci, citons les concombres, dont les chrysomèles sont friandes, qui ont ainsi été protégés avec succès par des filets, ce qui a évité d’utiliser un pesticide (même biologique), précise Raphaël Hébert.

Par ailleurs, la plupart de leurs semences proviennent des Semences du patrimoine, un organisme qui propose des variétés de légumes ancestraux et très diversifiés. «Ces semences participent à conserver une riche biodiversité», expliquent-ils. Soixante-quinze pour cent de la biodiversité alimentaire mondiale a disparu au cours des 100 dernières années, indiquent-ils, ce que confirme le site Internet des Semences du patrimoine, une référence sur le sujet. Les graines des légumes ainsi produits peuvent être récoltées et semées à nouveau, Raphaël montrant un bocal de pois calypso noir et blanc ainsi récupérés l’année dernière, ce qui est impossible avec les semences brevetées.

La biodiversité en perte de vitesse est l’une des conséquences des changements climatiques. «L’urgence climatique m’angoisse beaucoup», avoue Léonie Marion-Jetten, de retour au Québec après avoir passé deux ans au Yukon, entre autres sur une ferme maraîchère.

«La sécurité alimentaire, ce n’est pas juste pour nous, souligne Raphaël. On se démène aussi pour des gens qui vivent près de chez nous.» Le sextuor invite d’ailleurs la population à passer à la ferme pour voir comment La Pagaille s’organise.

Vivre de ses légumes

L’entreprise coopérative en est encore à ses débuts, mais la joyeuse bande prend les choses au sérieux. Cet hiver, la planification des travaux au champ a été longuement pensée et un plan d’affaires guide l’entreprise collective sur les bons rails. Benoît Dufour suit d’ailleurs un cours de gestion d’entreprise agricole afin d’aider la bande à pouvoir vivre de ses récoltes d’ici 2023. L’aventure ne fait que commencer.