Le nouveau président de Renault, Jean-Dominique Senard (à gauche), serre la main du pdg de Renault Thierry Bolloré, après sa nomination à la tête du constructeur français.

Alliance Renault-Nissan: la vie après Carlos Ghosn

TOKYO — Après deux mois de chaos, l’alliance automobile Renault-Nissan a tourné la page Ghosn. La promesse d’un apaisement, mais aussi le début de discussions compliquées sur son avenir, notamment sur le rôle de l’État français.

Par ailleurs, Jean-Dominique Senard, le patron du français Michelin, deuxième fabricant mondial de pneumatiques, a été intronisé jeudi successeur de Carlos Ghosn à la tête du constructeur automobile Renault, et donc, théoriquement, de l’Alliance avec Nissan-Mitsubishi.

«Il est important aujourd’hui de retrouver une forme de sérénité après les événements particulièrement extraordinaires que nous venons de vivre», a déclaré M. Senard à la sortie du conseil d’administration de Renault, qui a par ailleurs nommé Thierry Bolloré directeur général. Le nom de Carlos Ghosn, qui avait démissionné mercredi soir, n’a pas été prononcé.

Le conseil d’administration a insisté sur la priorité pour le nouveau président de piloter l’Alliance avec Nissan et Mitsubishi, mise à rude épreuve par la détention de M. Ghosn au Japon.

Le conseil «souhaite superviser activement le fonctionnement de l’Alliance et décide de confier à son président la pleine responsabilité du pilotage de l’Alliance pour le compte de Renault, en liaison avec le directeur général», selon le conseil.

M. Senard «aura vocation à être le représentant principal de Renault dans les organes de direction de l’Alliance», a-t-il ajouté sans plus de précision.

Interférence de Paris

Selon des experts interrogés par l’AFP, le principal obstacle réside dans l’interférence du gouvernement français, très mal perçue au Japon.

Pour «rétablir la confiance», «il n’y a qu’une seule solution, que l’État français réduise sa part» dans Renault, qui est de 15,01 %, juste devant Nissan (même si ce dernier n’a pas de droits de vote). Ou, au moins, qu’il se mette en retrait, lance Takaki Nakanishi, analyste du secteur à Tokyo.

«Au Japon, chez Nissan, mais aussi du côté des bureaucrates, de l’opinion publique, la forte interférence du gouvernement français dérange», martèle-t-il, appelant Renault à jouer «un rôle important» pour régler ce problème.

Gaëtan Toulemonde, analyste automobile pour la Deutsche Bank, partage son avis. «N’oublions pas Volvo, il y a plus de 20 ans. Le mariage a capoté à cause de l’État français», dont les dirigeants étaient jugés arrogants par le constructeur suédois, rappelle-t-il.

La visite mi-janvier d’une délégation française a ravivé les inquiétudes. Selon plusieurs médias japonais, elle a appelé les autorités nippones à réfléchir à une intégration des deux constructeurs.

«Pied d’égalité»

«La fusion n’est pas sur la table aujourd’hui», avait démenti le ministre français de l’Économie, Bruno Le Maire. Il reconnaissait tout de même que le projet faisait partie des pistes envisagées pour renforcer l’alliance.

Nissan n’a jamais caché son hostilité à un tel scénario, craignant de se retrouver sous la férule de Paris. «Si Renault traite Nissan sur un pied d’égalité et limite l’influence du gouvernement, l’Alliance peut croire en son avenir», estime Janet Lewis, spécialiste du secteur chez Macquarie Capital Securities.

Mais pour «retrouver une forme de sérénité», «ouvrir un nouveau chapitre», comme la volonté en a été exprimée des deux côtés jeudi, il va falloir retisser les liens.

L’arrestation surprise le 19 novembre au Japon du bâtisseur d’une alliance qui a désormais 20 ans, Carlos Ghosn, pour malversations financières présumées, a révélé des clivages. Le groupe au losange a hésité à se séparer de son pdg, tandis que Nissan était accusé de «complot».

Après des semaines de «communication difficile», le patron de Nissan, Hiroto Saikawa, s’est déjà entretenu avec le nouveau président de Renault, dont il a vanté les mérites.

Devant la presse jeudi, M. Saikawa a évoqué son espoir d’une alliance «respectant chacun de ses membres». «Ce n’est pas une question de qui a le plus de parts ou pas», a-t-il insisté.

Autrement dit ce n’est pas parce que Renault détient 43 % de Nissan qu’il doit imposer ses vues. D’autant que le constructeur japonais fait aujourd’hui figure de poids lourd du duo.

«Bien national commun»

«Un mariage ne peut marcher que si les deux camps sont satisfaits», résume Mme Lewis.

Renault s’est porté au secours de Nissan en 1999 quand le fleuron japonais se trouvait au bord de la faillite, donnant naissance «à une réussite sans précédent».

«Mais les entreprises évoluent avec le temps : Nissan aujourd’hui est très différent de la société dans laquelle Renault a investi, et Renault devrait être prêt à modifier sa relation de travail pour refléter ce que Nissan lui apporte», souligne l’analyste. Et de citer ses atouts technologiques et sa forte implantation en Amérique du Nord, en Chine et en Asie du Sud-Est, via Mitsubishi Motors, troisième entité d’un ensemble qui s’est hissé en 2017 au sommet mondial.

Les analystes s’accordent tous sur le fait qu’un divorce paraît difficile, voire impossible. «Ça a pris 20 ans pour en arriver là, ça prendrait 20 ans de plus pour tout défaire», prévient Takaki Nakanishi.

Les deux partenaires n’ont donc d’autre choix que de continuer leur chemin ensemble, poursuit-il, en remettant à sa place l’encombrant État français.

Mais Renault, de par son histoire, ses emblématiques modèles (de la 4CV aux Clio et Twingo), occupe une place à part dans l’Hexagone. «Je tiens à ce que les Français le sachent : il n’y a pas un jour qui passe sans que nous suivions au plus près la situation de Renault et celle de l’Alliance», disait encore récemment M. Le Maire.

Comme l’écrit vendredi une éditorialiste de la presse régionale : «Renault est à la voiture ce que Johnny était à la chanson. Un bien commun national.»