Succès hors norme, «Game of Thrones» a apporté «un bol d’air à la télévision»

PARIS — Le succès planétaire de «Game of Thrones» en fait un «phénomène important» et «difficilement comparable», estime Sarah Sepulchre, professeure à l’Université catholique de Louvain en Belgique spécialisée dans les séries télévisées.

Question : Qu’est-ce qui fait que Game of Thrones séduit autant ?

Réponse : Quand elle est arrivée à l’antenne, il n’y avait quasiment pas eu d’heroïc fantasy à la télévision et la technologie lui a permis de bénéficier de vrais beaux effets spéciaux, ça a donné un bol d’air frais à la programmation. Visuellement parlant, c’est une série sublime à regarder, en matière de paysages et de décors et les acteurs sont également beaux, ce qui contribue toujours au succès d’une série. Elle met en scène un large panel de personnages, d’âges et de sexe différents auxquels beaucoup de spectateurs peuvent s’identifier même s’il lui manque une vraie diversité ethnique.

Elle est aussi très intéressante dans ce qu’elle raconte de la société d’aujourd’hui et de l’expression de ses peurs, avec des éléments comme le mur et la peur d’autrui. Elle fait passer des messages sur les formes de gouvernance, le populisme, les différentes façons d’exercer le pouvoir. C’est l’un des rares programmes télé qui a trouvé le plus petit dénominateur commun entre les gens, comme pouvait le faire auparavant le JT de 20 heures. Et elle rassemble dans le monde entier grâce à Internet. On parle beaucoup de mondialisation de la culture, mais les spectateurs ne la reçoivent certainement pas tous de la même manière en fonction de leurs cultures, il y a beaucoup d’entrées possibles. Elle est aussi arrivée à un moment où les séries commençaient à être mieux perçues par la critique et donc les médias en parlaient plus. C’est devenu un sujet de conversation acceptable.

Q. Ne s’appuie-t-elle pas aussi sur certaines recettes comme la violence, le sexe ou les effets de surprise ?

R. Oui, mais ça s’est retourné en partie contre elle : dans les premières saisons il y a eu des polémiques sur les scènes de viol et de sexe non nécessaires à l’intrigue, avec beaucoup trop de femmes dénudées. Cet aspect-là n’est pas celui qui a nécessairement le plus plu. Pour la violence, c’est autre chose, les scènes de grande bataille plaisent beaucoup notamment leur côté très chorégraphié, mais c’est ambivalent, car certaines scènes très choquantes comme les Noces pourpres (scène de mariage où les convives sont violemment assassinés) ont fait polémique.

Q. La série est tantôt critiquée pour son sexisme, pour son utilisation de la nudité notamment, tantôt citée en exemple de féminisme, car elle montre des personnages féminins forts. Qu’en pensez-vous?

Aucune série pour le moment n’est complètement l’un ou l’autre, particulièrement celles qui ont des distributions étendues comme Game of Thrones, avec plusieurs trajectoires de personnages féminins et masculins, car pour moi féministe, c’est aussi quelle vision de la masculinité est représentée.

En tant que public on s’intéresse à l’un ou l’autre des personnages et en fonction de celui ou celle auquel on s’attache on a une vision différente de la série. La perception des programmes télé n’est pas quelque chose d’objectif, si on est plutôt séduit par la série, on va être indulgent et retenir ce qui nous conforte et inversement.

Il ne faut pas oublier non plus qu’une série évolue et c’est particulièrement visible avec GoT : on sent que les créateurs ont lu les critiques et ont réajusté le tir. Les prostituées ont disparu au fil des saisons ils ont fait attention avec les scènes de nudité.

+

LE TRÔNE DE FER EN CHIFFRES

Audiences exceptionnelles 

Lancée en 2011, Game of Thrones,   a séduit de plus en plus de spectateurs, saison après saison. Elle devient la série la plus regardée de HBO en 2014, détrônant Les Sopranos. Le dernier épisode de la saison 7 a été suivi le soir de sa diffusion par 16,5 millions de ventilateurs aux États-Unis, un record absolu pour une série télé. En moyenne, selon HBO, les épisodes de la dernière saison ont été regardés par plus de 30 millions de personnes outre-Atlantique.

Des chiffres exceptionnels qui se retrouvent partout où la série est diffusée. S’y ajoute le piratage, estimé à plus de 1 milliard de vues illégales pour la saison 7, un record. Plusieurs chaînes, comme OCS en France ou Sky Atlantic au Royaume-Uni ont ainsi décidé de la programmer en simultané avec les États-Unis, donc au milieu de la nuit!


Budget colossal 

La huitième saison est annoncée comme la plus chère de l’histoire des séries, avec un budget de 15 millions de dollars par épisode, soit 90 millions pour les 6 épisodes. Entre les effets spéciaux, les aléas des décors naturels et le cachet des acteurs (plus de 1,1 million de dollars par épisode pour les cinq principaux), les compteurs s’affolent, d’autant que les épisodes de cette dernière saison sont plus longs, 1h20 pour les trois derniers, comme des longs métrages. Le pilote a lui seul avait coûté près de 10 millions de dollars et la saison la plus chère, la 7, a coûté 100 millions.

Un investissement rentable : selon le New York Times, la franchise rapporte 1 milliard de dollars par an à HBO. C’est aussi la série la plus récompensée des Emmy awards avec au total 47 prix.


Top secret 

Après la fuite de 4 épisodes de la saison 5 avant diffusion, la chaîne a verrouillé sa communication. Les deux showrunners, David Benioff et D.B. Weiss, qui seront aux manettes du tout dernier épisode, ont tourné plusieurs versions de la fin pour éviter les fuites, une technique déjà été utilisée pour Les Sopranos ou Breaking Bad. L’actrice Sophie Turner (Sansa Stark) a même confié s’être rendue sur de faux lieux de tournage pour brouiller les pistes. Et un dispositif anti-drones a été déployé sur le tournage.


Tourisme dopé 

Avec une trentaine de lieux de tournages dans le monde, la populaire saga fantastique a dopé le tourisme partout où elle est passée : l’Irlande du Nord, l’Islande ou les villes espagnoles d’Osuna et de Gerone ont vu leur fréquentation exploser dans le sillage du tournage, grâce notamment à des circuits touristiques dédiés, selon des données compilées dans le livre «Game of Thrones décodé» d’Ava Cahen.

Quant à la ville de Dubrovnik en Croatie, capitale fictive de Port-Réal, elle a dû imposer un plafond de visiteurs face à l’afflux lié à la série.


Modes lancées 

Les prénoms de personnages de la série ont inspiré les parents : au Royaume-Uni, Arya est dans le top 20 des plus donnés (343 naissances en 2017), tandis qu’aux États-Unis, Khaleesi, titre de l’un des personnages principaux qui signifie reine dans la langue imaginaire du Dothraki, est entré dans le Top 1000 en 2014, avec 466 petites Khaleesi nées en 2017. La France a eu sa première Khaleesi en 2013 et en compte aujourd’hui 77 ainsi que 80 Daenerys.

Il n’y a pas que les patronymes qui ont été imités : l’un des acteurs principaux, Peter Dinklage, a demandé aux admirateurs d’arrêter d’acheter des huskies pour faire comme dans la série, car le nombre de ces animaux ensuite abandonnés en refuge a explosé de 700% depuis 2011 au Royaume-Uni, selon l’association Peta.


Admirateurs présidentiels 

Barack Obama, admirateur de la série, a demandé à la production de voir en avant-première la saison 6, alors que HBO avait verrouillé toute prédiffusion. Donald Trump a quant à lui plusieurs fois fait référence à l’emblématique devise de la famille Stark Winter is coming  (l'hiver arrive) en twittant sanctions are coming (Les sanctions arrivent) à propos de l’Iran, et «The wall is coming» (Le mur arrive) à propos du mur à la frontière avec le Mexique, au grand dam de la chaîne et de certains acteurs.