Pour l’ancien patron du FM93 et analyste du monde radiophonique, Claude Thibodeau, l’animateur a su gagner à sa cause le public «adulescent» à la recherche de légèreté. «Sa philosophie est de ne pas aller dans la vulgarité. Il a baissé la barre jusqu’à la trivialité».

Stéphan Dupont: la voix du peuple

Depuis une quinzaine d’années, sa voix éraillée fait partie du paysage radiophonique de Québec. Raconteur hors pair, l’animateur Stéphan Dupont a migré d’une station à l’autre, entraînant à sa suite ses fidèles auditeurs qui ne jurent que par son style terre-à-terre et peu vindicatif. Bienvenue dans l’univers d’un gars du peuple qui ne se prend pas au sérieux un instant.

Stéphan Dupont est un cas à part dans le paysage radiophonique de Québec. Son fonds de commerce ne repose pas sur l’actualité. Il avoue ne jamais lire les journaux. Il n’a pas le ton agressif qui a fait la réputation des animateurs de la capitale. Il jase. Tout simplement. De sa vie et de celle des autres. La recette semble fonctionner puisque le FM93 s’est empressé d’en faire à prix d’or son animateur matinal, pour les cinq prochaines années, après son départ houleux en décembre de la station Énergie.

La recette de son succès vient certainement de cette proximité qu’il a su établir avec son auditoire. Le bonhomme est à l’aise avec le monde, ça se voit tout de suite lorsqu’on se retrouve en tête-en-tête avec lui.

«Je pense que les gens se retrouvent dans ma façon de parler, de voir les choses. Je suis pareil avec le monde que derrière un micro, explique-t-il, attablé en avant-midi dans un restaurant du boulevard Laurier, casquette noire des Yankees sur la tête. Je n’ai pas un haut niveau de scolarisation. J’ai une vie des plus normales. Je suis un gars ordinaire.»

Une demi-heure auparavant, il avait quitté le studio du quartier Saint-Sacrement où il venait de livrer son émission quotidienne, en compagnie de ses collaborateurs Raynald Cloutier, Pierre Blais et Pascale Caron-Vézina qui l’ont suivi dans sa nouvelle aventure. Fidèle à son habitude, l’animateur s’était amusé pendant trois heures et demie à raconter des histoires de vie, de son match de hockey de la veille, de son prochain voyage de moto en Pennsylvanie, de son dernier party avec ses chums. Avec une anecdote, le bonhomme peut faire du chemin.

Public «adulescent»

«C’est quelqu’un qui ne se prend vraiment pas au sérieux, souligne le directeur général du FM93, Pierre Martineau. C’est un raconteur hors norme sur des trucs qui arrivent dans sa vie et celles de monsieur et madame Tout-le-Monde. Souvent, avec un tout petit détail, il va être capable de faire un quart d’heure intéressant.» 

Pour l’ancien patron du 93 et analyste du monde radiophonique, Claude Thibodeau, l’animateur a su gagner à sa cause le public «adulescent» à la recherche de légèreté. «Sa philosophie est de ne pas aller dans la vulgarité. Il a baissé la barre jusqu’à la trivialité. Il lit des avis de décès en ondes. Tu ne peux pas être plus “gars d’à côté”.»

L’animateur de 51 ans se plaît à cultiver cette proximité avec le public. Il y a deux ans, à la suite d’un concours, il a accueilli une centaine d’auditeurs pour un party hot-dogs, dans la cour de sa résidence du quartier Pintendre, à Lévis. Il s’envolera bientôt pour le Sud avec une centaine d’autres. «Chacun paye son billet et son hôtel. C’est une crowd extraordinaire.»

Souper de gars

S’il est proche de son public, Stéphan Dupont l’est davantage de sa bande de vieux chums, dont Banane qu’il connaît depuis l’enfance. «On se fait des soupers trois quatre fois par année, pis là, on mémère dans le dos du monde. Ça garde connecté, ces affaires-là.»

Ses anecdotes, livrées en long et en large, s’inspirent souvent de ces rencontres. Et aussi de ses propres expériences. «Je raconte à ma façon ce que les gens me disent sur leur quotidien. Je ne peux pas parler juste de mes passions, sinon on parlerait tout le temps de sport. J’aime aussi la politique, mais je sais que les gens sont tannés d’en entendre parler. Il faut que je vive moi-même des affaires. Je sors beaucoup, je vais au restaurant.» Sa matière première, il la trouve aussi aux États-Unis où il se rend à l’occasion pour assister à des matchs de football et des shows de musique.

Fini le «chialage»

Adolescent, à la polyvalente de Lévis où il figure au mur des célébrités, Stéphan Dupont ne se destinait nullement au monde des médias. Peu porté sur la musique rock, la radio étudiante ne l’intéresse pas. Ce qui n’empêche pas sa voix de résonner régulièrement entre les murs de l’établissement. «J’étais publiciste pour le conseil étudiant. Tous les jeudis, c’est moi qui faisais les messages à l’intercom pour les élèves. Je m’occupais aussi des présentations à l’auditorium.»

Lorsque vient le temps de s’inscrire au cégep, il opte pour une technique en loisirs à Rivière-du-Loup. Il découvre rapidement que les études et lui ne font pas bon ménage. En revanche, son entregent et son aisance avec le public lui font croire qu’il a un avenir dans la vente. Il fait ses classes dans une quincaillerie, puis dans un magasin de planchers de bois franc.

Sa première expérience derrière un micro a lieu à la station CHEQ de Sainte-Marie, en Beauce, où il est lecteur des nouvelles sportives, avant d’être promu animateur de l’émission du retour. Un patron de l’époque, Mario Paquin, nommé à CFOM, le recrute. On le retrouvera ensuite à CKNU, à CHOI Radio X, puis à NRJ (ex-Énergie).

Mais son style tranche alors avec celui d’aujourd’hui. «Au début, j’imitais André [Arthur]. À CHOI, c’était du chialage. Je chialais sur toute, toute, toute.» C’est une époque où, avoue-t-il, il «foirait beaucoup». Il lui arrivait d’arriver à la station pour l’émission du midi sans avoir fermé l’œil de la nuit. 

De fil en aiguille, il s’est rendu compte qu’il valait peut-être mieux adopter une autre approche, d’autant plus que les animateurs controversés commençaient à être nombreux sur les ondes. Le «chialage» a laissé place à un style plus léger où il parle de tout et de rien. Sa «mémoire incroyable» lui est d’un précieux secours. 

Pas un congédiement

Son départ en catastrophe de la station Énergie, en décembre, a créé une petite onde de choc chez ses auditeurs. Une rumeur a relié l’événement à une prise de bec en ondes avec l’analyste de RDS, Marc Denis, au sujet de l’utilisation du gardien du Canadien Carey Price. «Rien à voir», soutient l’animateur dont le contrat de cinq ans avec la station de place D’Youville arrivait à échéance le 31 décembre.

«Je voyais bien qu’on était pour se séparer. J’ai avisé Bell [propriétaire d’Énergie] le vendredi avant la chicane. Je n’étais pas d’accord avec leur façon de négocier. Ce n’était pas une question d’argent, même qu’avec leur quatrième proposition, j’aurais gagné plus que ce que je gagne là.

«Je les ai avisés que c’était terminé, poursuit-il, mais je voulais rester en ondes le plus longtemps possible. J’avais plusieurs propositions. Je savais que le 93 était intéressé depuis très longtemps. Je n’étais pas choqué ou rien. Je n’ai jamais été congédié, ce n’est jamais de même que ça s’est passé.» 

Au final, cette tempête dans un verre d’eau l’aura «beaucoup avantagé». Son agent Patrice Demers (l’ancien directeur général de CHOI Radio X) a envoyé une mise en demeure à la station Énergie, dont le mutisme ouvrait la porte aux rumeurs et portait atteinte à sa réputation. «Ils ont finalement proposé un règlement. Ils ne voulaient pas de chicane. Ils m’ont dit : “t’es libre comme l’air”. On a appelé Cogeco [propriétaire du FM93] la journée même.» 

Pierre Martineau, directeur général au FM93

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VERS UN TON MOINS BELLIQUEUX?

Si elles ne sont pas nécessairement annonciatrices d’un changement de ton radical, l’arrivée de Stéphan Dupont au FM93, un animateur peu controversé, et la montée inattendue de WKND dans les derniers sondages donnent à croire que la radio de Québec cherche à s’ajuster aux comportements de l’auditoire. Le public serait-il devenu las des animateurs forts en gueule?

Pour l’analyste des médias Claude Thibodeau, le marché serait victime d’un embouteillage, trop de stations ayant décidé de se lancer en même temps dans la radio polémiste, histoire d’imiter le concurrent. Avec, comme résultat, que certaines stations ont décidé de quitter le navire.

«Beaucoup de gestionnaires de radio ont décidé de mettre des animateurs abrasifs en ondes, se disant que c’est facile, qu’il s’agit d’être un peu vulgaire, de dire deux, trois gros mots, de brasser la cage. Ceux qui se sont essayés, comme BLVD, se sont rendu compte que ce n’était pas le cas.»

La station WKND a fait le pari d’une approche «positive et authentique», avec une formule parlée qui laisse de la place aux chansons. Le dernier sondage Numeris lui donne raison pour le moment. L’émission du retour, en fin d’après-midi, a raflé la première place, alors que l’animateur Martin Dalair a terminé deuxième dans l’important créneau du matin, dans le marché central.

«Je me mets dans la peau d’un directeur de station et que je vois le succès de WKND, peut-être que je me poserais des questions, explique le directeur de la programmation, Steven Croatto. [Notre] succès prouve que les gens sont ouverts, ça, c’est certain. On n’est pas une radio musicale aseptisée. Les animateurs ont beaucoup de place pour mettre leur personnalité en valeur. On ne touche jamais aux enjeux polarisants. On traite des choses qui touchent monsieur et madame Tout-le-Monde dans leur quotidien.»

Besoin de se divertir

«La nouvelle la plus encourageante ces dernières années [dans le monde de la radio de Québec] est la montée de WKND. C’est vraiment inattendu. Ça montre quelque part qu’il y a moyen de faire de la radio correctement sans tomber dans la trash», mentionne Étienne Lanthier, qui sous ce pseudonyme, dénonce les dérapages verbaux sur le site Web Sortons les poubelles.

Au FM93, le directeur général Pierre Martineau avoue que l’embauche de Stéphan Dupont visait à apporter un peu de diversité à une antenne qui consacrait beaucoup de temps aux affaires publiques. «Les gens finissent par trouver ça pesant d’entendre toujours parler du tramway et du troisième lien. On nous disait : “me semble que vous radoter”. Le succès de WKND est peut-être un peu symptomatique. Les gens ont besoin de se divertir, de rire un peu.»

Stéphan Dupont abonde dans le même sens. «À la télé, quand tu vois que le monde regarde plus La poule aux œufs d’or que les nouvelles, ça donne une idée. C’est pas vrai que les gens écoutent ça pour le contenu.»

Taper sur le même clou

La prévisibilité des animateurs semble aussi un facteur à mettre dans la balance, croit Claude Thibodeau. Les opinions tendent à se suivre et à se ressembler. «Les gens entendent la même salade partout. L’effet de surprise n’existe plus. On frappe toujours sur le même clou de la même façon. Si j’écoute Jeff Fillion, je sais ce qu’il va dire, il me l’a dit 1000 fois. La prévisibilité, c’est un peu comme en amour, quand il n’y a plus d’étincelles...»

Ce qui ne veut pas dire que la radio d’opinion qui fait la réputation de Québec risque de s’éteindre, loin de là. «Je ne crois pas que le monde soit tanné du chialage. Je reste méfiant. Le contexte mondial est favorable au populisme. La radio poubelle demeure dans cette lignée», affirme Étienne Lanthier.

Pour le directeur général de CHOI Radio X, Philippe Lefebvre, la radio parlée et d’opinion a encore des beaux jours devant elle. Le milieu serait tout simplement victime d’une «épuration naturelle».

«Les cotes d’écoute des radios parlées restent très fortes. BLVD est allée dans le musical, Énergie est en train de se réorganiser. Il y a un ménage qui va se faire naturellement. Il va rester moins de stations parlées, non pas parce que les gens sont moins intéressés, mais parce qu’il y en avait un peu trop.» Normand Provencher

Philippe Lefebvre, directeur général de CHOI Radio X

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DES SONDAGES À LONGUEUR D'ANNÉE

Le monde radiophonique connaît une mini révolution depuis l’an dernier. Terminée l’époque où la période des sondages se déroulait sur deux blocs de deux mois. Dorénavant, le coup de sonde a lieu une semaine sur deux, à longueur d’année, sauf pendant la période des Fêtes.

Cette formule de mesure en continu de la firme Numeris, considérée plus efficace, est bien accueillie dans les stations. «Ça va refléter davantage la réalité, estime le directeur de la programmation à WKND, Steven Croatto. Avant, on misait tout sur le printemps et l’automne. Maintenant, on n’a pas le choix d’être bon en tout temps. Ça va hausser le jeu de tout le monde.»

«C’est pas compliqué, on considère maintenant qu’on est toujours sondé, ajoute Pierre Martineau du FM93. Ça risque d’être un peu plus fiable.»

La nouvelle approche passera inaperçue ou presque chez les auditeurs, à la différence, par exemple, que concours et promotions de toutes sortes, généralement concentrés pendant les périodes traditionnelles de sondage, seront répartis sur l’année.

En revanche, l’horaire de travail des animateurs risque d’être différent. Les longues périodes d’absence des ondes, particulièrement en été, se feront plus rares. Des pauses sporadiques deviendront sans doute la norme. Stéphan Dupont pense déjà à s’adapter. «Je veux arrêter plus souvent, prendre trois, quatre congés par mois (plutôt que de partir longtemps). J’ai l’intention d’être en ondes pendant le Festival d’été [de Québec].»

À CHOI Radio X, le directeur général Philippe Lefebvre doit adapter les horaires de son personnel en fonction de ces changements. «Les animateurs ne partaient jamais en mars. Jeff Filion va prendre deux semaines de vacances, mais pour la seconde, il animera son émission en Floride. C’est juste beaucoup plus d’organisation.»

À son avis, Numeris aurait surtout intérêt à revoir sa façon de recueillir les données. La méthode des «cahiers remplis à la mitaine» par les auditeurs est dépassée. «(Numeris) a commencé par le calendrier, mais j’espère qu’éventuellement on va se pencher sur la méthodologie.» Normand Provencher