Avec Unité 9, Danielle Trottier peut prétendre avoir fait évoluer les mentalités.

Unité 9: comment te dire adieu

CHRONIQUE / Il y a quelque chose de solennel, de puissant, à voir prendre fin une série qu’on a autant aimée. Quitter des personnages qui ont fait partie de nos vies, dont on suivait l’évolution presque autant que s’il s’agissait de vraies connaissances. C’est ce que j’ai ressenti en visionnement l’ultime épisode d’Unité 9, que diffusera ICI Radio-Canada Télé mardi à 20h, et que vous avez peut-être déjà vu sur l’Extra d’ICI Tou.tv.

Pour la dernière fois, vous entendrez ce thème musical. Arpenterez les couloirs de Lietteville. Entendrez ce timbre sonore agressant, quand les portes s’ouvrent. Et surtout, tenterez d’imaginer, une fois le générique terminé, l’avenir de ces personnages si forts.

Je dois dire que cette finale m’a pleinement satisfait, on en sort à la fois remué et heureux. Un parfait dosage entre l’émotion, la nostalgie, et les réponses que les fans souhaitaient avoir avant de dire adieu à Marie, Jeanne, Despins, Boule de quille, et tous les autres. Écrire une bonne finale n’est vraiment pas chose simple; Danielle Trottier y est parvenue avec toute la sensibilité qu’on lui connaît, l’amour de ses personnages, l’absence de jugement. Toutes des qualités qu’elle a certainement dû transmettre aux fidèles de la série, à l’égard des détenues, quel que soit leur délit, du plus banal au plus abject.

Celui de Macha Vallières (Hélène Florent), l’abus sexuel chez les très jeunes enfants, était particulièrement délicat, admet l’auteure. «Quelqu’un qui commet de tels gestes a un dysfonctionnement sexuel grave. Ils sont tellement rejetés que même la prison n’en veut pas. Il fallait prendre le temps de montrer que le personnage était autre chose que le crime qu’elle avait commis. C’était là tout le défi d’Unité 9 : pas tout dire, faire ressentir, créer une émotion. C’est certainement la chose la plus difficile à faire», explique-t-elle.

Avec Unité 9, Danielle Trottier peut prétendre avoir fait évoluer les mentalités. Faites l’exercice, et repensez seulement à la façon dont vous considériez le sort des détenues avant l’existence de cette série. «Quand j’ai commencé il y a sept ans, personne ne voulait entendre parler de l’inceste. Je ne sais pas combien de fois je me suis fait dire : “c’est pas intéressant l’inceste, on va pas se mettre à jaser de ça dans nos cuisines.” On me disait aussi : “tu vas pas nous obliger à regarder deux lesbiennes s’embrasser.” En sept ans, c’est fou qu’à travers un personnage qu’on aime, tout ça devient possible. On a beaucoup travaillé sur l’attachement pour aller plus loin dans les sujets difficiles.»

«À quoi ça sert la prison?»

Si on a vu le personnel de Lietteville assouplir ses méthodes dans la dernière année, ce n’est pas le fruit du hasard, mais plutôt le pouvoir de la télévision, et d’Unité 9 en particulier, qui a certainement fait réfléchir dans le milieu carcéral. «Quand tu vois des gens qui font ta job, dans une fiction, commettre des gestes agressifs, prendre des menottes et amener des gens au trou, tu vois l’impact et tu te poses forcément des questions. Le miroir que la télé devient est extrêmement puissant. Quand tu te vois dominant à ce point, aimes-tu ça, es-tu d’accord avec ça?»

Danielle Trottier ne peut s’en cacher : elle a senti un changement net de philosophie dans les prisons, quand le gouvernement conservateur a perdu le pouvoir aux mains des libéraux au fédéral. «La première chose que j’ai faite, c’est d’aller lire le discours du ministre de la Sécurité publique. Si on parvenait à garder cette ligne, la prison allait forcément changer. D’ailleurs, ma relation avec les gens qui sont en prison a changé. La grande question est : “À quoi ça sert, la prison? Ça sert juste à punir?” Normand Despins (François Papineau) a vécu cette révolution-là.»

Quand une fiction culmine à plus de 2,2 millions de téléspectateurs, on peut aisément parler d’un phénomène de société. L’auteure reconnaît avoir eu le vertige quand son œuvre a connu ce pic de popularité. «C’est une pression énorme, parce que tu sais que ça va redescendre. En abordant des sujets aussi difficiles que le viol de Jeanne, je savais que je risquais de perdre des téléspectateurs, mais je ne voulais pas écrire pour faire plaisir, mais pour qu’on vive quelque chose d’intense et de plus réel possible.»

Elle a bien sûr lu et entendu les critiques. Dont celle qui lui reprochait d’avoir trop attendu avant de permettre à Marie (Guylaine Tremblay) d’avouer à Lucie (Émilie Bibeau) qu’elle était sa fille. Elle avait prévu depuis le début qu’elle attendrait à la toute fin, et n’allait pas en démordre. «En respect de tout ce que j’ai entendu. La totalité des victimes d’inceste que j’ai rencontrées ont toutes regretté de l’avoir dit. Ça a fait exploser la famille, les victimes sont mises de côté au profit de l’agresseur, elles n’ont pas été crues. Ces victimes-là sont accusées d’avoir détruit la famille. Je ne pouvais pas écrire l’histoire de Marie sans tenir compte de ça. En même temps, je voulais donner de l’espoir et dire aux familles que les enfants nés dans de telles circonstances ont droit à l’amour, à leur compassion.»

Toute bonne chose a une fin, même si l’auteure aurait aimé toucher à d’autres sujets, comme la violence envers les animaux, trop répandue. Mais y a-t-il vraiment une fin à Lietteville? «Plus j’avançais vers la fin, plus je me rendais compte qu’il n’y aurait pas de fin. La prison va rester ouverte», laisse tomber Danielle Trottier, qui vous réserve toute une surprise juste avant le générique final. Entre-temps, l’auteure écrit sur toute autre chose, pour une nouvelle série qu’on annonce déjà pour la saison 2019-2020.