Il fallait impérativement retrouver Mary Ann (incomparable Laura Linney), qui a perdu une partie de sa naïveté dès son premier contact avec Anna Madrigal (Olympia Dukakis), et dont le mariage bat maintenant de l’aile.

Retour à San Francisco

CHRONIQUE / Quand l’adaptation de Tales of the City est arrivée dans le décor télévisuel sur Channel 4 au Royaume-Uni en 1993, c’était une petite révolution. Les récits d’Armistead Maupin, d’abord publiés dans le San Francisco Chronicle, brisaient les conventions. Jamais personne n’avait montré de personnages gais ou transgenres de manière aussi crue, tout naturellement, en pleine télé.

La réaction a d’abord été épidermique, même que Channel 4 a abandonné l’idée de poursuivre avec les romans suivants. Ce n’est que cinq ans plus tard qu’on a tourné une deuxième série, puis une troisième en 2001, cette fois au Québec, et diffusées à PBS et Showtime. Chroniques..., Nouvelles chroniques... et Autres chroniques de San Francisco juraient vraiment dans le décor; c’était avant qu’arrivent des séries gaies comme Queer As Folk et The L Word.

Voici que Netflix propose une suite, 26 ans plus tard, en ligne depuis la semaine dernière. Le prétexte de ces retrouvailles : le 90e anniversaire d’Anna Madrigal, personnage transgenre emblématique de la série, toujours propriétaire — mais pour combien de temps? — du 28, Barbary Lane, ce joli immeuble à appartements habité par des personnages bigarrés et affichant une liberté rafraîchissante. Anna, toujours jouée par Olympia Dukakis, n’a rien perdu de son charisme, admirée par ceux qui l’entourent, mais rongée par des secrets de son passé. Il serait plus délicat aujourd’hui de confier un rôle de transgenre à quelqu’un qui ne l’est pas, mais donner un autre visage à Mme Madrigal aurait été impensable.

Il fallait impérativement retrouver Mary Ann (incomparable Laura Linney), qui a perdu une partie de sa naïveté dès son premier contact avec Anna Madrigal, et dont le mariage bat maintenant de l’aile. Son retour à San Francisco après plusieurs années d’absence — elle est presque partie comme une voleuse — risque d’avoir le même effet chez celle qui avait repris le moule des conventions. Elle retrouve avec bonheur son ancien voisin et ami Michael (maintenant joué par l’Australien Murray Bartlett, de la série Looking), qui vit maintenant avec Ben, 28 ans, beaucoup plus jeune que lui. Mais les retrouvailles sont plus glaciales avec son ex, Brian (Paul Gross), et leur fille adoptive Shawna, qu’elle a tous deux abandonnés pour se consacrer à sa carrière. Une pilule encore impossible à avaler, particulièrement pour Shawna, qui n’a d’attache qu’Anna, à qui elle voue une affection particulière.

À eux et d’autres qu’on retrouve, comme la richissime DeDe (Barbara Garrick), se greffe une toute nouvelle génération, dont un jeune couple nouvellement hétéro, qui doit composer avec le changement de sexe de l’un des deux. Personnage certainement le plus intéressant de la nouvelle cuvée, Shawna est incarnée avec talent par Ellen Page, vedette de Juno et ouvertement lesbienne. La jeune rebelle collectionne les aventures sans attaches, en duo ou en trio. Claire (Zosia Mamet, connue pour son rôle de Sho­shanna dans Girls) pourrait ébranler sa nature volage.

Vingt-six ans plus tard, voir Anna Madrigal accueillir ses invités avec des joints en papillotes n’a plus rien de scandaleux, c’est presque même bon enfant en 2019. Et des personnages gais, il en pullule dans bon nombre de séries qui se produisent actuellement. J’étais curieux de voir quel chemin emprunterait la nouvelle version. Il fallait absolument que cette suite aille plus loin, s’adapte à notre modernité. Pas de doute, il y a matière à traiter de la diversité sexuelle, alors qu’on est en plein bouleversement des genres, où les catégories de gai, bi, hétéro, éclatent, où les plus jeunes résistent à ce qu’on les place dans des cases. Et ce, alors que l’homophobie est toujours ambiante. Comme elle l’a fait en 1993, la série devait aborder le phénomène de front, nous bousculer dans nos conventions et nos repères. C’est aussi le rôle de la télé.

Cette nouvelle version le fait jusqu’à un certain point, malgré un emballage somme toute conventionnel. On sent une volonté d’augmenter le niveau de subversivité, notamment par le plus grand nombre de scènes de nudité, et la démonstration plus explicite des rapports sexuels, une chose à laquelle la télé reste encore beaucoup trop frileuse quand il est question de partenaires de même sexe. On prend aussi d’assaut la question de l’arrivée de la PrEP, ce traitement qui permet d’éviter une infection au VIH, aisément prescrit par les médecins et efficace dans 99 % des cas, même s’il ne protège contre aucune autre infection transmise sexuellement. Un enjeu majeur dans la vie amoureuse de Michael, lui-même porteur du virus bien qu’encore indétectable.

J’avais découvert Chroniques de San Francisco sur le tard, à sa diffusion en français à Séries+ en 2001. Les trois séries avaient alors été présentées en rafale, huit ans après les débuts sur Channel 4, dans une version doublée au Québec. Hélas, Netflix ne fait plus doubler ses séries qu’en France. Je ne sais pas jusqu’à quel point quelqu’un qui n’a pas vu les précédentes séries peut embarquer dans la suite. On y fait souvent référence au passé, et qu’on le veuille ou non, l’ensemble a quelque chose de suranné et d’un peu caricatural, malgré la modernité du propos. Et le 28, Barbary Lane sent le décor en carton-pâte et le tournage en studio, auquel l’œil s’habitue moins bien aujourd’hui. J’ai quand même passé par-dessus ces irritants pour profiter encore plus de ces personnages qui m’avaient jadis enchantés.