Richard Therrien
Alain Gravel s'intéresse au dopage sportif depuis le méga scandale Ben Johnson en 1988 aux Jeux de Séoul.
Alain Gravel s'intéresse au dopage sportif depuis le méga scandale Ben Johnson en 1988 aux Jeux de Séoul.

Monsieur 600%

CHRONIQUE / Quand on parle des athlètes dopés, on pense rarement à leurs victimes. Tous ces deuxièmes qui se sont fait voler leur moment de gloire. Des années plus tard, on vous donne enfin la médaille d'or que vous avez toujours méritée, mais c'est trop tard: ce moment, le vôtre, vous ne le vivrez jamais.

Parlez-en à Colin Claxton, Néo-Zélandais de 72 ans, éternel deuxième derrière Gérard-Louis Robert, cycliste suspendu à 68 ans pour une période de huit années après avoir échoué un test de dopage; il dépassait de 600% le taux normal de testostérone. «C'était le pape du vélo au Québec», lance le journaliste et animateur Alain Gravel, qui a souvent croisé «Gérard» lorsqu'il prenait part à des compétitions. Vingt-quatre fois champion du monde, ce Français qui s'est installé au Québec après l'Expo 67 avait été pris une première fois en 2009 pour dopage. «J'ai toujours été clean», ose-t-il dire à la caméra aujourd'hui.

Alain Gravel s'intéresse au dopage sportif depuis le méga scandale Ben Johnson en 1988 aux Jeux de Séoul. Il a depuis arraché à Geneviève Jeanson des aveux qui ont donné un des reportages les plus mémorables de l'émission Enquête. Dans le documentaire Dopage: de Ben Johnson à Gérard, diffusé jeudi à 21h sur ICI Télé, il nous montre qu'il n'y a pas d'âge pour être dopé. Grand adepte de cyclisme, il sort à peine de quarantaine, justement revenu il y a deux semaines d'un voyage de vélo en Arizona. Durant longtemps, il a pris part à des compétitions de vétérans. Mais dégoûté par la tricherie d'un cycliste, qui a échoué un test de dopage et qui s'en est sorti indemne, il a eu envie de démontrer que le dopage ne concerne pas seulement les jeunes athlètes, ni les plus célèbres. De là ce documentaire, qui porte en grande partie sur «Monsieur 600%».

Je suis toujours impressionné par la faculté d'Alain Gravel d'obtenir les confidences des gens pris en faute. À force d'insister, il a fini par convaincre Gérard-Louis Robert de lui accorder une entrevue, lui qui plaide encore et toujours son innocence, malgré des tests fiables et sans équivoque. Il réfute la donnée de 600%. «J'aurais fait des sillons dans la piste», blague le cycliste de 71 ans, qui ne pourra reprendre le guidon avant 2024. Il a bien tenté après coup de convaincre Alain Gravel de le retirer de son reportage. Ce à quoi le journaliste a répondu non, bien évidemment.

Le documentaire est aussi un rappel des cas célèbres de dopage, des nageuses est-allemandes des Jeux de Montréal en 1976 au cycliste Lance Armstrong, qui a caché sa tricherie derrière sa maladie et sa fondation. Le fondeur Pierre Harvey, avec qui Gravel a décrit les compétitions de ski de fond à Sotchi, ne pourra jamais oublier toutes ces fois où il s'est fait voler, notamment à chacune de ses courses à Calgary en 1988. «Il n'a pas pu vivre son moment de monter sur le podium. Pour moi, le dopage, c'est ça», affirme Sylvie Bernier, qui raconte cette fameuse nuit où la délégation canadienne a appris la rumeur de dopage de Ben Johnson à Séoul. Cette nuit-là, la championne olympique a perdu sa naïveté.

Alain Gravel ne veut pas se prononcer sur la crédibilité du témoignage de la canoéiste Laurence Vincent Lapointe, blanchie en janvier des accusations de dopage au ligandrol qui pesaient contre elle. Mais alors qu'elle s'est dite malchanceuse, Gravel la croit au contraire chanceuse d'avoir pu compter sur un avocat aussi réputé, et sur des moyens dont très peu de canoéistes auraient pu rêver, du test de polygraphe aux analyses capillaires. «Ça a dû coûter une fortune», croit le journaliste.

Comme bien des gens à qui on parle depuis quelques semaines, Alain Gravel m'a répondu de chez lui, où il anime son émission de radio du samedi à midi sur ICI Première, Les faits d'abord. Après avoir perdu la matinale l'année dernière, il avait manifesté le désir de faire du documentaire et de revisiter des points de bascule historiques. Pour l'automne, il en prépare un deuxième, cette fois sur la crise d'Oka, dont on soulignera bientôt le 30e anniversaire. Il était alors journaliste à TVA aux côtés de Gaétan Girouard, un duo qui avait permis au diffuseur de gagner en crédibilité en information, ce qui n'était pas évident à l'époque. On en reparlera.

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