Si tous les acteurs sont bons, Marilyn Castonguay est particulièrement efficace dans le rôle de cette femme au foyer qui s’émancipe de la façon la plus spectaculaire qui soit.

C’est comme ça que je t’aime: carabines et crème de menthe

CHRONIQUE / Imaginez Sainte-Foy en 1974. Deux couples mènent une vie paisible, en apparence, mais dissimulent sans même le savoir une forte envie de commettre des crimes, et de devenir les criminels les plus célèbres de l’histoire du crime organisé dans la grande région de Québec. Rien de moins.

C’est comme ça que je t’aime, la nouvelle série écrite par François Létourneau et réalisée par Jean-François Rivard, disponible sur l’Extra d’ICI Tou.tv à partir de vendredi, est un OVNI dont notre télé hivernale avait bien besoin. Après Les invincibles et Série noire, Létourneau signe seul cette histoire intrigante à souhait, à l’humour grinçant, qui jette un regard parfois bienveillant mais non moins critique sur le Québec de cette époque. Le titre de la série est emprunté au succès de Myke Brant de 1974, que vous entendrez à chaque épisode.

Lorsqu’on fait leur connaissance, les deux couples sont tout sauf heureux. Même que leur existence ne s’en va nulle part. Alors que Serge et Micheline (Patrice Robitaille et Karine Gonthier-Hyndman) n’ont plus de rapports sexuels depuis belle lurette, Huguette (Marilyn Castonguay) semble trouver sa vie d’une infinie platitude. Seul Gaétan (François Létourneau) donne l’apparence d’un peu de bonheur et de beaucoup de naïveté; il compte sur les trois semaines de camp de vacances des enfants pour sauver son couple du naufrage. Disons qu’il s’y prend de la pire façon.

Camper l’histoire en 1974 a certainement représenté tout un défi pour le réalisateur Jean-François Rivard, qui ne voulait surtout pas que ça ressemble à un sketch. Pas de perruques, que de vrais cheveux — d’autres s’y sont essayés et s’en sont mordus les doigts! Plutôt que d’ajouter des éléments numériques, on a plutôt effacé les anachronismes gênants comme les panneaux d’arrêt, les bornes-fontaines, des boîtes aux lettres de l’époque, différents d’aujourd’hui. Lui-même amateur de films noirs et fanatique des années 70, Rivard avait de quoi s’amuser au tournage; il signe assurément sa meilleure réalisation.

Même si très peu de scènes ont été tournées à Sainte-Foy, les références au Québec de l’époque sont juste assez nombreuses pour combler ceux qui s’en souviennent. De l’ancienne plage de l’anse au Foulon («ça a l’air que c’est rendu plein de marde!») à la Superfrancofête et au dîner du Marie-Antoinette. Ancien militaire de Valcartier, Serge est un amateur d’armes, dont il possède quelques spécimens dans son sous-sol, à une époque où on pouvait se procurer une carabine sans souci. Comme dans un documentaire, le personnage fictif de Marcel Sévigny, journaliste retraité du Soleil, de même que des témoins de l’époque, se souviennent à la caméra des crimes de ces deux couples, comme une page peu glorieuse de l’histoire criminelle de Québec.

La fiction fait plusieurs clins d’œil à la réalité, notamment avec l’apparition surprise de Dino Bravo (Jimmy Paquet), en référence au véritable lutteur. Et puis, il y a ce livre bien réel intitulé The Joy of Sex, que Serge décrit comme «un livre de recettes sur l’art d’aimer», et qui passera entre plusieurs mains. Ça m’a fait penser au bouquin Le couple et l’amour, qui trônait dans les bibliothèques de bien des Québécois dans les années 70.

Pour François Létourneau, cette série est une synthèse des Invincibles et de Série noire. Il y a quelque chose qui relève de la bande dessinée dans l’œuvre de Létourneau, un univers décalé, et même un côté «Voisins», avec ses phrases creuses de barbecue, de piscine hors terre et de crème de menthe. Mais là s’arrête la comparaison : la suite est sanglante.

Chose certaine, c’est parfaitement réussi. Si tous les acteurs sont bons, Marilyn Castonguay est particulièrement efficace dans le rôle de cette femme au foyer qui s’émancipe de la façon la plus spectaculaire qui soit. L’œil du tigre, rien de moins. (Vous comprendrez.)

Aussi dans la distribution : Sophie Desmarais, en mystérieuse employée de Serge, Patrick Drolet en prêtre moderne qui se fait appeler par son prénom, Rémi-Pierre Paquin en syndicaliste, René Richard Cyr en criminel, et Chantal Fontaine, méconnaissable paraît-il. Dix épisodes de 43 minutes que vous pourrez dévorer d’un coup sur l’Extra d’ICI Tou.tv, avant qu’ils atterrissent sur ICI Télé un de ces jours.