« J’ai besoin d’être aimé. Ma vie a un sens parce que je donne quelque chose que d’autres aiment recevoir. J’ai aussi besoin d’être aimé parce que je veux garder vivant en moi cet enfant qui pleure ses parents... » , confie Raôul Duguay.

Raôul Duguay: l’homme rapaillé

Quand Raôul Duguay regarde en arrière, il lui arrive de se demander ce qu’il a fait de sa vie. Ni les nombreux chapeaux qu’il porte, ni les sept pages de son curriculum vitae, ni même ses 50 ans de carrière ne parviennent à chasser cette angoisse.

Il aura 80 ans en février prochain. Depuis cinq décennies, il a touché à pratiquement toutes les formes d’expression, de la peinture à la sculpture en passant par la musique, le cinéma, et, bien sûr, la poésie. Pourtant, ils sont nombreux à ne connaître de lui que son emblématique chanson La bittt à Tibi. Ce n’est pas un hasard si Louise Thériault a intitulé la bibliographie qu’elle a écrite de lui L’arbre qui cache la forêt...

« Bien sûr que j’en suis venu à détester cette chanson, c’est comme si je n’étais réduit qu’à ça », admet le créateur à l’origine de ce méga succès, rencontré dans sa résidence-atelier de Saint-Armand. « Mais un jour, quelqu’un m’a dit “Raôul, cette chanson, elle ne t’appartient plus, elle appartient au peuple. Tu devrais être fier d’avoir créé quelque chose que les gens se sont approprié”. Ça m’a fait réfléchir, et je n’ai plus jamais lutté contre ça. »

Ce qu’il regrette encore un peu, toutefois, c’est que beaucoup ne se rendent pas compte que ce hit sur lequel il « a vécu toute [sa] vie » rend non seulement hommage à tous les pionniers de l’Abitibi, mais aussi à ses parents. « J’y parle la langue de ma mère, l’acadien, sur le swing du violon de mon père, originaire de la Gaspésie », dit-il.

Orphelin
Toute l’œuvre de Raôul Duguay découle de ses géniteurs. Ou plutôt de leur absence, raconte-t-il. Septième d’une famille de onze enfants, il a été fait orphelin de père à l’âge de cinq ans, puis de mère qui, incapable de prendre soin de sa nombreuse marmaille, s’est vue contrainte d’en confier à un orphelinat.

« Un soir, je regardais un coucher de soleil en pleurant parce que je m’ennuyais de ma mère, et j’ai eu une révélation. Ce spectacle de fusion entre le feu, la terre et la mer m’a fait comprendre qu’il fallait travailler à l’unification de toutes ces dimensions : le corps, le cœur et l’esprit. »

Ainsi naissait, sans qu’il ne le sache encore, la trajectoire de sa pensée et de sa créativité : l’unification de l’art, de la science et de la conscience.

En effet, depuis 1967, Raôul Duguay « dit la même chose, mais de différentes manières ». « La vision est la même, ce sont les manifestations qui changent. Je ne fais que troquer la plume pour le pinceau ou le clavier. »

« Le poète, c’est le directeur général, ajoute-t-il toutefois. C’est lui qui nourrit tous les autres artistes. D’ailleurs, le mot poésie, en grec, signifie création. »

Aimer et être aimé
Son message peut se résumer en un seul mot : amour. L’amour de l’art, de la langue française, de la nature, du Québec, des autres. L’amour de soi, aussi. « Quand je crée, je m’aime », glisse-t-il d’ailleurs. Puis l’amour qu’il cherche à recevoir. « J’ai besoin d’être aimé. Ma vie a un sens parce que je donne quelque chose que d’autres aiment recevoir. J’ai aussi besoin d’être aimé parce que je veux garder vivant en moi cet enfant qui pleure ses parents... »

Les critiques virulentes envers son hymne national, en 2011, l’ont énormément blessé, avoue-t-il du même souffle. « J’ai encore un couteau dans le cœur... J’ai travaillé six mois sur cette chanson, j’ai écouté 110 hymnes nationaux pour bien saisir c’était quoi, un hymne national. J’ai fait le maximum qu’un citoyen peut faire pour sa patrie en composant un hymne national. Et on m’a jeté une volée de bois vert... alors que j’étais le seul à avoir osé relever le défi. »

Heureusement, de nombreux bons souvenirs parsèment son chemin des cinq dernières décennies. Le Frère Jérôme, qui a été un véritable tremplin vers sa carrière, l’Infonie, qu’il a créée avec Walter Boudreau, sa rencontre avec l’artiste Henri Desclez, avec qui il fait des cadavres exquis en peinture — « c’est la plus belle chose qui me soit arrivée dans ma vie, cette relation-là » —, ou encore les trois poèmes inspirés de son adolescence qui figurent sur la dernière gamme de bières de la microbrasserie Belgh Brasse baptisée... La Bittt à Tibi. « C’est ce dont je suis le plus fier. De démocratiser un peu la poésie tout en véhiculant des valeurs de partage », dit-il.

« Alors, si tu me demandes ce qu’il reste après 50 ans de carrière et 80 ans de vie, je te répondrai : la joie de créer, de mettre au monde quelque chose qui n’existait pas, de le donner à d’autres et de recommencer. »

« À presque 80 ans, je réalise enfin la vision que j’avais à 8 ans. Je me retrouve enfin à unifier toutes mes dimensions, à rapailler tous mes moi », conclut-il, serein malgré tout.

50 ANS, ÇA SE FÊTE AUX FESTIFOLIES !

Les Festifolies donnent une place de choix tout le week-end à Raôul Duguay pour célébrer ses 50 ans de carrière.

Accompagné de cinq musiciens, l’Armandois offrira un spectacle gratuit durant lequel il chantera ses classiques ce samedi à 20h30. «Il se peut fort bien que ce soit mon dernier spectacle», laisse entendre le principal concerné.

En après-midi, il participera également au Quai des mots, animé par Christian Guay-Poliquin et David Goudreault, et exposera tout le week-end ses tout derniers tableaux et sculptures de sa série Étoiles en fleurs à la Galerie des Festifolies. «Il s’agit d’une première série de toiles en trois dimensions», indique l’artiste. Une vidéoprojection ambiante créée par Laurence Grandbois Bernard à partir des dernières oeuvres de Raôul Duguay sera également présentée en soirée sur le site du festival.

La programmation complète des 5es Festifolies est disponible au www.festifolies.org.
Marie-Ève Lambert