Les chansons de Pauline Julien revivront lors du spectacle La Renarde, mis en scène par Inès Talbi.

Se souvenir de Pauline Julien

Vingt ans après sa mort, Pauline Julien revient en force dans notre mémoire collective, même si certains diront qu’elle n’a jamais vraiment été oubliée. Dans la foulée du documentaire «Pauline Julien : intime et politique», et des pièces «Colonisées» et «Je cherche une maison qui vous ressemble», voilà qu’un spectacle hommage et un album sont lancés pour perpétuer l’œuvre de la grande dame de la chanson québécoise.

Lors de la soirée d’ouverture des Francofolies, à Montréal, en juin dernier, le spectacle La Renarde, sur les traces de Pauline Julien avait séduit le public. À la demande de l’instigatrice du projet et metteure en scène Ines Talbi, une brochette d’artistes féminines, 14 au total, était montée sur scène pour revisiter le répertoire de la chanteuse, actrice et militante qui, atteinte d’une aphasie dégénérative, s’est enlevé la vie en octobre 1998.

Ce spectacle, avec sa charge émotive, ne pouvait rester l’histoire d’un seul soir, a rapidement compris Ines Talbi. Une tournée provinciale s’imposait pour le faire connaître au plus grand nombre. Douze représentations figurent à l’horaire jusqu’à la mi-mars, dont un arrêt au Grand Théâtre de Québec le 22 février; à la salle J.-Antonio Thompson de Trois-Rivères, le 24; à la Maison de la culture de Gatineau, le 6 mars et au Théâtre Granada de Sherbrooke, le 9 mars.

Liste de rêve

Ines Talbi, 35 ans, n’a jamais vu Pauline Julien sur scène. Mais elle souvient d’avoir été happée par sa fougue la première fois qu’elle a entendu sa voix. «Ça ne faisait pas longtemps qu’elle était décédée. J’avais une quinzaine d’années. J’étais chez une amie dont la mère écoutait beaucoup ses chansons. Il y avait quelque chose dans sa voix, une rage et une puissance qui m’intriguaient beaucoup», raconte-t-elle en entrevue téléphonique.

De cette fascination est née l’idée du spectacle La Renarde, dont le titre se veut un clin d’œil au livre La Renarde et le mal peigné, ouvrage relatant les correspondances amoureuses entre la chanteuse engagée et le poète et ministre Gérald Godin, son conjoint pendant 30 ans. La lecture de quelques-uns de ces échanges épistolaires vient ponctuer la reprise de mélodies de la disparue par des chanteuses, musiciennes et comédiennes de toutes générations. Des airs de ceux qu’elle avait célébrés jadis, les Leonard Cohen, Georges Dor, Réjean Ducharme et Claude Gauthier, figurent également au menu.

Louise Latraverse, France Castel, Sophie Cadieux, Isabelle Blais, Klô Pelgag, Fanny Bloom, Émilie Bibeau... Elles sont nombreuses à avoir accepté l’invitation d’Ines Talbi, qui fait aussi partie de l’aventure sur scène. «J’ai construit le spectacle et ensuite le casting dans mon imaginaire. J’avais fait une sorte de wish list, une liste de rêve avec chacune des chansons en me disant qui aurait pu la chanter aujourd’hui. J’ai été chanceuse parce que toutes celles que j’ai contactées ont dit oui.»

La comédienne Ines Talbi est l’instigatrice du projet La Renarde, sur les traces de Pauline Julien.

Pas un copier-coller

Ines Talbi, une comédienne vue à la télé dans Ruptures et Nouvelle Adresse, ne voulait surtout pas tomber dans l’imitation avec ce spectacle qu’elle qualifie de célébration de la musique et des paroles de Pauline Julien, plutôt que d’hommage comme tel. Il n’était surtout pas question de donner «dans le copier-coller».

«Il y a comme une construction qui s’est faite naturellement à partir du choix des interprètes et de mon questionnement identitaire. Pauline elle-même aurait peut-être voulu qu’on aille encore plus loin dans la réappropriation de ses chansons.»

En marge de l’élaboration du spectacle, l’enregistrement d’un album a également eu lieu sous la réalisation de Martin Léon, qui avait déjà collaboré à l’album hommage à Gaston Miron, 12 hommes rapaillés. Des 25 chansons jouées lors du spectacle, une douzaine sont reprises sur l’album, dont Le plus beau voyage et l’inoubliable Mommy, interprétée par Ines Talbi. (voir encadré)

France Castel lors du concert La Renarde, sur les traces de Pauline Julien dans le cadre des Francofolies.

«Mommy me parlait beaucoup, explique-t-elle. Ç’a été comme mon petit trésor. Mais depuis que j’ai monté le spectacle, je n’arrive plus à choisir ma chanson préférée. Je les ai tellement portées, tellement écoutées, je ne suis plus objective.»

Femme libre

Avec le recul, et à travers tout le travail investi pour la réalisation du spectacle et de l’album, Ines Talbi mesure plus que jamais l’apport inestimable de Pauline Julien à la société québécoise, en mal d’émancipation à l’époque, mais aussi à la cause féministe en particulier.

«Artistiquement, grâce à elle, des auteurs québécois se sont fait connaître à travers le monde. Elle a ouvert la porte à plusieurs. Je ne crois pas que l’histoire de Vigneault serait la même sans Pauline.

«Elle était féministe sans être la porte-parole de quoi que ce soit, poursuit-elle. Comme femme, elle était avant-gardiste dans le rapport à son corps. Elle allait sur scène, à la télé, elle voyageait. Elle le faisait sans demander la permission à personne. Elle faisait ce qu’elle voulait et c’est ce qui m’a le plus inspirée.»

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LA CRITIQUE DE L'ALBUM

La Renarde,
sur les traces
de Pauline Julien
*** 1/2
Chansons
COLLECTIF

«Comment allez-vous, doux doux doux ami...» L’album La Renarde, sur les traces de Pauline Julien, s’ouvre sur ces mots chuchotés par Louise Latraverse. Par amitié, pour celles qui l’ont connue comme c’est le cas de la comédienne, par reconnaissance pour les plus jeunes, un collectif de chanteuses et musiciennes, sorte de portrait du Québec d’aujourd’hui, a accepté de se réapproprier les mots et la musique de Pauline Julien. Loin du feu intérieur et de la fougue qui caractérisaient la disparue, les arrangements modernes (sous une réalisation de Martin Léon) confèrent une tendresse nouvelle qui charme dès la première écoute. Bien difficile de ne pas craquer pour la reprise de Mommy et du Plus beau voyage de Claude Gauthier (tous deux par Inès Talbi) ou encore La Manic, de Georges Dor (par Fanny Bloom). La reprise d’Est-ce ainsi que les hommes vivent, d’Aragon, de Sophie Cadieux et Queen Ka, ressuscitent de brillante façon une poésie si chère à Pauline Julien. À l’inverse, l’un des ses grands succès, L’âme à la tendresse, déclinée par France Castel, déçoit quelque peu avec son rythme brisé. Ici et là se glisse la lecture de lettres de la regrettée chanteuse en guise d’intermèdes dans cet album qui célèbre de belle façon le legs d’une grande de la chanson.  
Normand Provencher