Le cinéaste François Girard sou­haite créer une expérience sensorielle avec le «Vaisseau fantôme».

«Le Vaisseau fantôme»: François Girard à la barre d'un tableau mouvant

François Girard est à la barre du «Vaisseau fantôme», un laboratoire de projections, de lumières et d’ombres qui donnera vie à l’équipage de damnés du Hollandais volant. «On est chez les zombies», n’hésite pas à dire le cinéaste et metteur en scène. C’est toutefois la poésie du récit, la fascination fatale de la jeune Senta pour un tableau, qui résonne le plus fortement chez lui. Il a décidé de faire de sa mise en scène une véritable peinture en mouvement.

Il a abordé Wagner pour la première fois en 2006, avec Siegfried, pour la Canadian Opera Company et y est revenu en 2012 pour Parsifal, à l’invitation du Metropolitain Opera de New York. Le Vaisseau fantôme, dont la création a lieu dans le cadre du Festival d’opéra de Québec, est coproduit par le MET et le De Nederlandse Opera d’Amsterdam. Il sera présenté les 28 et 30 juillet, 1er et 3 août à 20h au Grand théâtre de Québec.

Qu’est-ce qui vous interpelle dans l’œuvre de Wagner?

«D’abord, je suis fasciné par sa musique, puis par sa poésie. Wagner est dans les mythes et légendes, dans une poésie plus abstraite que le reste du répertoire. Ça me plaît particulièrement parce qu’il y a de la place pour la mise en scène, pour créer et pour inventer. Plus que dans le répertoire italien, qui me plaît bien, mais qui ne m’intéresse pas, comme metteur en scène. Une chose que j’ai apprise avec Wagner est qu’à l’intérieur d’une trame déterminée, on peut manipuler énormément la perception du temps et les contrastes émotifs. Il y a de la profondeur, de l’élévation musicale. On a vu des Wagner plates, mais on essaie de ne pas faire ça! Le Vaisseau fantôme est un opéra court, vivant, avec beaucoup de contrastes et de fougue. On passe 2h30 dans la tempête avec les fantômes. On s’applique à en faire une expérience sensorielle.»

Qu’est-ce qui vous a inspiré pour cette mise en scène?

«À la base, il y a cette histoire d’une fille qui regarde un tableau tellement intensément qu’elle se fera avaler par lui, jusque dans la mort. Cette femme vit l’expérience picturale comme si c’était plus réel que le réel. C’est sûr que ça parle à un cinéaste, parce que c’est le propos du cinéma et de la peinture. Évidemment, l’œuvre est musicale, mais il y a une prémisse visuelle qui m’a intéressé dès le début et qu’on creuse. La mise en scène que vous verrez est un tableau.»

Qu’avez-vous utilisé comme moyens pour faire naître cette histoire?

«Un problème important à régler lorsqu’on monte Le Vaisseau fantôme est la représentation du monde des fantômes. On est chez les zombies. Le caractère surnaturel du Hollandais est représenté par une immense ombre qui le suit, qui est la projection de ses mouvements. Il y a une proposition vidéo importante. Le scénographe John Macfarlane est à la fois un maître scénographe et un peintre. Tant au théâtre qu’à l’opéra ou au ballet, c’est le spécialiste des immenses peintures. Ça prendra vie dans un mélange de vidéo et de lumière. On a poussé le laboratoire, la proposition est très pointue.»

Vous avez déjà créé une installation pour le Musée d’art contemporain de Montréal, en plus de faire carrière comme cinéaste et metteur en scène. Qu’est-ce qui relie ces pratiques pour vous?

Pour moi, les arts visuels et la mise en scène se ressemblent. C’est un peu une installation qu’on présente pour Le Vaisseau fantôme. Mettre en scène un paresseux au musée, une soprano à l’opéra ou un acteur au cinéma, c’est toujours le même métier.

Que demandez-vous aux interprètes dans ce grand tableau vivant?

«Pour la plupart, ils ont déjà chanté leur rôle. Wagner devient rapidement une spécialité. J’ai eu un Siegfried qui en était à sa 24e production! Ils connaissent très bien leur chant, mais arrivent avec des bagages différents. Il s’agit d’harmoniser les niveaux de jeu, de développer les personnages, de trouver les gestuelles. On clarifie l’histoire. Il n’y a pas tellement de figures imposées. On trouve les façons de faire résonner la musique et le texte.»

La mise en scène du Vaisseau fantôme sera un tableau vivant, dans l’esprit de Siegfried, qu’il a monté en 2012.

Vous retrouvez plusieurs concepteurs de Parsifal, tout en travaillant avec de nouveaux interprètes. Comment ça se passe?

«Je ne connaissais pas les chanteurs avant de faire les répétitions, mais ce sont en train de devenir des amis. Il y a aussi de plus vieux amis, Carolyn, David, Peter, Serge [la chorégraphe Carolyn Choa, David Finn aux éclairages, Peter Flaherty aux projections et le dramaturge Serge Lamothe]. Ils habitent un peu partout dans le monde et on se retrouve dans des théâtres, c’est là qu’on vit notre amitié. Comme nous sommes dans la ville où j’ai grandi, c’est comme s’ils étaient venus de partout pour me visiter. Johanni van Oostrum, qui joue Senta, est incroyable. Elle connaît son rôle, elle est belle quand elle chante. Avec elle, on prend des décisions extrêmes. D’autres ont besoin de marques très précises, certains ont besoin d’être retenus, d’autres ont besoin d’être stimulés, chaque fois c’est différent.»

Le décor du Vaisseau fantôme

Pourquoi le thème de la représentation picturale vous touche-t-il personnellement?

«J’ai écrit le scénario d’un film que je n’ai pas tourné qui ne parle que de ça. Dans une toile, il y a une histoire, dans une photo aussi. Et moi je fais des films et je vis dans ces films-là. Pour le film que je viens de terminer, j’ai passé un an sur un plateau de tournage, dans une salle de montage, dans une salle de musique. Ces lieux-là deviennent plus réels que mon appartement, les personnages deviennent plus réels que mes amis. C’est mon univers. C’est un peu ça qui se produit quand on voit une pièce de théâtre ou un film réussi. On s’y projette.»

Peut-on faire un lien entre ce sentiment et celui que vit le personnage de Senta, obsédée par le tableau qui montre le Hollandais?

«Si Wagner s’identifiait au Hollandais, l’âme incomprise qui parcourt le monde à la recherche d’une femme qui l’aimera passionnément sans poser de questions, moi, je m’identifie à Senta. Elle est dans une obsession picturale qui donnera vie à une réalité qui l’engouffre. Cette idée-là m’intéresse plus que les fantômes et les tempêtes, même si ces éléments permettent de créer un divertissement.»

La mise en scène du Vaisseau fantôme sera un tableau vivant, dans l’esprit de Parsifal, qu’il a monté en 2006.

Que pouvez-vous nous dire sur The Song of Names, le film que vous venez de terminer?

«C’est un film avec Tim Roth et Clive Owen, tourné principalement à Budapest, qui raconte l’histoire de deux petits garçons pendant la Deuxième Guerre mondiale. Je l’ai terminé deux jours avant d’arriver à Québec. C’est une coproduction Québec-Hongrie-Angleterre. [Le film sera présenté en première mondiale au festival du film de Toronto (TIFF) en septembre].»

Ce sera votre sixième opéra, y en aura-t-il d’autres?

«Je suis en train de travailler sur un septième, qui n’est pas encore annoncé. J’ai un autre Wagner dans le moulin. Plus ça avance, et plus je comprends son univers, plus je le décode.»

Jacques Lacombe s’est frotté pour la première fois au Vaisseau fantôme au tout début de sa carrière, alors qu’il était chef de chœur et chef assistant à l’Opéra de Montréal.

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JACQUES LACOMBE: FAIRE PÉTILLER LA PARTITION

Chaque musicien qui jouera dans la fosse pendant l’opéra Le Vaisseau fantôme a reçu une partition déjà annotée par le directeur musical Jacques Lacombe. Même s’il s’agit d’un des premiers opéras sur lesquels il a travaillé, le maestro continue d’y découvrir de nouveaux détails et d’être impressionné par l’habileté du jeune Wagner.

Le chef s’est frotté pour la première fois au Vaisseau fantôme au tout début de sa carrière, alors qu’il était chef de chœur et chef assistant à l’Opéra de Montréal. Puis l’a dirigé pendant trois saisons consécutives de 2008 à 2010 au Deutsche Oper de Berlin — où il est un invité régulier.

Pourtant, depuis 2010, ses partitions du Vaisseau fantôme n’ont pas servi. Presque une décennie a passé et le chef y a replongé avec un regard neuf. «L’avoir laissé reposer me donne plus de souplesse, au niveau du phrasé et du tempo, que je pouvais en avoir à l’époque», note-t-il.

«C’est le premier opéra qu’on connaît de Wagner, presque un opéra de jeunesse. Ça n’a pas encore l’ampleur des œuvres qui viendront plus tard, comme Tristan et Isolde ou Parsifal. On y constate une inspiration italienne, ainsi que l’influence de Mozart et, surtout, de Beethoven», présente le chef, qui voit beaucoup de similitudes entre la célèbre Ouverture du Vaisseau fantôme et la Neuvième Symphonie de Beethoven.

Avec le souci de ne pas laisser l’ombre du Wagner accompli influencer la partition du Wagner en devenir, il tente de faire table rase. «J’essaie de redonner un côté incisif à la partition, mais aussi que ce soit moins lourd, une caractéristique qu’on associe souvent à la musique allemande. Donner une transparence et un côté plus pétillant à la partition correspond mieux à ce que Wagner voulait faire, à mon avis», explique-t-il.

Dès l’Ouverture, qui présente une tempête en mer, le compositeur allemand plonge les spectateurs au cœur du drame et introduit plusieurs leitmotive (dont le motif du Hollandais et celui de Senta) qui seront repris plus tard dans l’œuvre. «Cette espèce de catalogue de courtes mélodies symboliques qui expriment un sentiment ou représentent un personnage s’est développé plus tard, mais le germe de cette idée-là est dans le Vaisseau fantôme. Pour quelqu’un à qui Wagner ferait peur, c’est la première œuvre à écouter», soutient le maestro.

Paradoxalement, cette illustration musicale du déchaînement des forces de la nature ne demande pas de gonfler le nombre de musiciens. «C’est probablement le plus petit orchestre nécessaire pour interpréter une partition de Wagner, mais curieusement c’est aussi une des pièces les plus fortes, côté décibels, qu’il a écrites», indique le chef.

Vocalement, le rôle de Gregory Dahl exige de monter dans les aigus et de descendre très bas dans les graves, dans le registre d’une basse.

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GREGORY DAHL: LE RÔLE ÉPIQUE DU HOLLANDAIS VOLANT

Gregory Dahl a déjà fait une cinquantaine de rôles différents à l’opéra, un chiffre enviable lorsqu’on sait que certains chanteurs jouent le même rôle plusieurs dizaines de fois. Dans Le Vaisseau fantôme, il fera ses débuts dans le rôle du Hollandais volant.

«C’est un rôle et une histoire épiques et c’est un défi multiple pour la voix, qui peut facilement devenir terrifiant», résume le baryton. Vocalement, le rôle exige de monter dans les aigus et de descendre très bas dans les graves, dans le registre d’une basse. L’interprète doit aussi incarner un personnage de l’étoffe des légendes, condamné à errer sur les mers. Chaque sept ans, son navire peut rejoindre la rive pour qu’il y trouve une jeune fille qui l’aime et la rédemption, qui passe par la mort. Il est le nœud où se croisent tous les grands thèmes chers à Wagner.

«Il défie les dieux en volant autour du cap et en plongeant dans les profondeurs de la terre. C’est un peu comme un fantôme, coincé entre deux mondes, indique Gregory Dahl, déjà habité par le rôle. Il y aura de la capture de mouvements transmises en images vidéos derrière moi, comme de grandes ombres, donc je dois bouger très lentement, ce qui est un peu contraire à ma personnalité.»

Habitué de chanter du Puccini et du Verdi (on l’a vu dans le rôle-titre de Rigoletto à l’Opéra de Québec la saison dernière), le baryton croit que Le Vaisseau fantôme, dont la musique a des influences italiennes, est la porte d’entrée parfaite vers l’œuvre de Wagner et l’opéra allemand. «Il faut apprivoiser les aspérités de la langue, dit-il, mais la musique est magnifique, on ne peut pas se tromper. Il faut simplement suivre la partition et nous serons tirés vers le haut.»

L’acte 2 est celui qui demande le plus de prouesses vocales au Hollandais volant, qui doit soutenir des notes graves presque sans appui instrumental. «Lorsque les grands compositeurs placent les chanteurs dans une situation de vulnérabilité, c’est fantastique, parce qu’il faut en faire quelque chose, utiliser ce moment, qui peut devenir mémorable pour l’auditoire», croit Gregory Dahl.