L'entrée du choeur d'hommes, qui incarne l'équipage du bateau de Daland

«Le vaisseau fantôme»: dans l’œil sublime de la tempête

CRITIQUE / Dès qu’on entre dans la salle, un immense œil, brumeux et triste, nous fixe. La tempête se dessine et apparaît grâce à un ballet de projections mouvantes, de lignes blanches et de taches de lumière, où Senta, dans une robe rouge, se noie et exulte, au son de la grandiose Ouverture du «Vaisseau fantôme» de Wagner.

Le grand tableau mouvant orchestré par François Girard est un objet fascinant, d’une grande poésie visuelle, où les images, peu nombreuses, mais soigneusement travaillées, nous avalent. Nous sommes dans une peinture du romantisme allemand, où le ciel et la mer se déchaînent. Il faudra deviner la forme du vaisseau fantôme au cœur de la tempête, puis l’imaginer, alors qu’il se tient, invisible, sur le rivage. L’oeil immense et les teintes de rouges nous renvoient aussi chez les surréalistes, où les pensées tanguent entre rêve et cauchemar.

Le mariage des projections de Peter Flaherty et des chorégraphies de Carolyn Choa crée des moments qui nous bercent et bousculent. L’entrée de l’équipage de Daland (le choeur d’hommes) tirant l’immense bateau norvégien sur les rochers, les femmes croisant les cordes pendant le Choeur des fileuses pour créer des motifs en hauteur et la fête, au port, où hommes et femmes se mélangent et bougent comme deux créatures marines qui se courtisent, en sont de bons exemples. Le choeur et les projections ont aussi un rôle crucial à jouer lorsque Senta est avalée par la mer.

Pendant le Choeur des fileuses, dans Le vaisseau fantôme

Il semble y avoir eu quelques faux pas lors du croisement des cordes le soir de la première, dimanche, mais l’effet général est des plus saisissants. Lorsque les choristes font ondoyer les cordes pour qu’elles suivent les inflexions de leurs voix, la musique se matérialise à grands traits vifs dans ce tableau vivant.

Les chants du choeur et l’interprétation des musiciens nous tirent vers le haut et atteignent une profondeur qui donne presque des frissons. Le mélange d’inflexions joyeuses et spectrales du début du 3e acte est un pur ravissement. À la direction musicale, Jacques Lacombe a mené l’orchestre avec doigté, appuyant sur les temps forts sans jamais trop pousser l’intensité tragique — alors que celle-ci aurait pu se déverser allègrement et tout avaler.

Johanni van Oostrum, sublime dans le rôle de Senta

Johanni van Oostrum incarne une Senta forte et passionnée, en digne héroïne wagnérienne. Son jeu nous touche, ses émotions nous atteignent et sa voix, sublime, coule en lumineux rayons à chacune de ses apparitions. Lorsqu’elle chante la Ballade du Hollandais, racontant la légende qui l’obsède, on ne voit qu’elle. La soprano agit comme une véritable enchanteresse.

Le ténor Éric Laporte, dans le rôle d'Erik, l'amoureux éconduit, et à droite Allyson McHardy, dans le rôle de la nourrice Mary

La basse Andreas Bauer Kanabas est un Daland à la voix souple et au jeu enjoué et limpide. Le ténor Éric Laporte (Erik) met énergie et émotion dans son rôle d’amoureux éconduit. Eric Thériault inspire la tendresse en pilote rêveur, alors que la mezzo Allyson McHardy, en nourrice, chante et joue bellement un rôle trop court.

Andreas Bauer Kanabas, qui joue Daland, le père de Senta

Si on a suivi attentivement les déboires et désespoirs du Hollandais volant, joué par Gregory Dahl, on s’est demandé à plusieurs moments si c’était le rôle, ou l’interprète, qui nous gardait attentifs. Le baryton a un jeu expressif, l’œil vif et est capable de beaucoup de nuances. Mais ici, l’obligation de faire des gestes économes et lents, pour que le système de capture de mouvements puisque créer son ombre gigantesque dans le ciel orageux en fond de scène lui donnait parfois l’air empesé. Vocalement, il lui semblait plus difficile de donner vie aux lignes plus basses, qui restaient grises. Par rapport à l’élégance magnétique des chorégraphies, la séquence où il tourne autour de Senta, jusqu’à se retrouver dans une posture qui rappelle celle des amoureux du film Titanic, détonnait un peu.

Gregory Dahl, le Hollandais volant

L’ensemble nous laisse toutefois une forte impression. Pour la mise en scène d’images mouvantes, certes, mais aussi pour les thèmes, la musique et les chants, finement déclinés et développés. Souhaitons qu’il ne s’écoule pas un autre siècle avant qu’on puisse revoir un opéra de Wagner à Québec.

Le vaisseau fantôme est à nouveau présenté les 30 juillet, 1er et 3 août à 20h au Grand théâtre de Québec dans le cadre du Festival d’opéra de Québec Info: festivaloperaquebec.com