Jean-Robert Drouillard troque ses gouges pour sa guitare lorsqu'il devient Juste Robert.

Juste Robert: sculpter les mots

Comme sculpteur, Jean-Robert Drouillard prend les membres de son clan pour modèle afin de créer des personnages hybrides, poétiques et inquiétants. Comme auteur-compositeur-interprète, Juste Robert livre des bribes d’autofiction imagée. Il prend du poil de la bête avec son deuxième album, «Mon mammifère préféré».

Le titre est aussi celui d’une série de sculptures présentée l’an dernier à la galerie Art Mûr, à Montréal. Même s’il avait d’abord le désir de ne pas mélanger ses deux identités artistiques, Jean-Robert Drouillard cède peu à peu à l’inévitable hybridation. Ce qui lui vaut quelques boutades de ses amis, mais — il en est bien conscient — davantage d’attention des médias et du public.
«Si je n’étais pas sculpteur, je ne sais pas si les portes auraient été ouvertes pour moi en chanson. Surtout à l’âge où je sors ma proposition», raisonne l’homme de 47 ans au sourire gamin. Lueur dans l’œil, il raconte son périple en s’étonnant lui-même de ses virages à 90 degrés.
À 27 ans, alors que ses deux fils étaient encore aux couches, il décide de mettre ses ambitions littéraires sur la glace pour entamer une formation en céramique à la Maison des métiers d’art. Il bifurquera en sculpture et c’est sa femme, Hélène Chouinard, qui deviendra finalement potière, dix ans plus tard.
Il se fait connaître avec des sculptures sur bois, en taille directe. On rencontre ses femmes-louve, enfants-oursons et garçons-lièvre à la Galerie Lacerte, au Symposium de Baie-Saint-Paul, à la Biennale de sculpture de Saint-Jean-Port-Joli. À Manif d’art 7, il présente une bande d’adolescents où il avait envie d’intégrer des poèmes, comme des tatouages. Il emprunte son titre, Le cœur au poing comme un faucon aveugle, à la grande Anne Hébert.

À Manif d’art 7, Jean-Robert Drouillard présentait une bande d’adolescents où il avait envie d’intégrer des poèmes, comme des tatouages.

Poésie cachée
«Quand j’ai rencontré la sculpture, j’ai complètement arrêté d’écrire. Mais les mots ont continué à contaminer mes œuvres. Il y avait de la poésie cachée dans certaines de mes expos, des mots au mur ou dans des boîtes», raconte Drouillard.
Il empoigne une guitare pour la première fois à la mi-trentaine et se met rapidement à composer. Hugo Lebel (alias La Police, membre de Headache24, Les Goules et Lesbo Vrouven) lui offre de jeter un coup d’œil à ses chansons et recrute des musiciens. Dans un joyeux fouillis intuitif, des arrangements naissent, un son se précise.
«Au début, je pensais que la chanson, ce serait pour le fun, mais on peut juste le faire pour de vrai, constate Drouillard. Peut-être à cause de 20 ans de pratique en arts visuels, je me suis vite laissé prendre au jeu. J’ai réfléchi à ce que ça pouvait être Juste Robert et à me demander comment la démarche pouvait être resserrée.»
Le festival en chanson de Petite-Vallée, où il a reçu deux prix en 2017, puis les Francouvertes l’aident à progresser dans cette voie.
«Moi, je ne fais à peu près rien sur une guitare, expose-t-il. Si je n’ai pas les musiciens avec moi, musicalement, il ne se passe pas grand-chose. Mais je crois que dans mes textes, il y a des bouts de phrases qui ont une certaine force, et j’essaie que cette voix un peu atypique et nasillarde soit en avant-plan.»

Une sculpture de la série «Mon mammifère préféré», qui est sur la pochette de l'album du même nom.

Alors que Des autoportraits, en 2016, avait été enregistré rapidement, avec une bonne dose d’improvisation, Mon mammifère préféré a été façonné plus lentement et avec davantage de soin. Juste Robert répétait chaque semaine avec Todd Picard (guitare), Yves Marquis (basse) et Kenton Mall (batterie). L’enregistrement se fait sous l’égide d’Hugo Lebel au Wild Studio. Le guitariste Vincent Gagnon (Hubert Lenoir, Tire le Coyote...) et Benoît «Shampouing» Villeneuve ont ajouté leurs couleurs en fin de course, pour la chanson #kanyewest et la reprise de la touchante Pissenlits de lumière, qui était déjà sur son premier album.
Il compare ses textes à des bribes de films, qu’on attrape au vol. Des autofictions poétiques où il parle de ses deux garçons, du clan, de sa femme (son mammifère préféré), de la vie, de la mort et de l’amour. «J’ai lu des entrevues de Keith Kouna ou Fred Fortin qui disaient qu’ils étaient écœurés du monde qui parlent au «je». Je les comprends, et j’aimerais ça être plus engagé dans mes textes, et je pense que si un jour il y a un troisième disque, il va y avoir cette part de moi que je n’ai pas encore commencé à livrer», expose-t-il.
Maintenant que son album est dans les bacs, il a commencé à aménager un atelier dans sa maison de Québec. Il prépare une exposition avec sa douce moitié (leur duo s’appellera Hélène et son mari) qui sera présentée à Trois-Rivières l’an prochain. Jean-Robert Drouillard n’en est peut-être pas à sa dernière réinvention. «Présentement, j’ai une envie folle de me mettre à la peinture, confie-t-il en souriant. C’est une très très mauvaise idée.»
Mon mammifère préféré est disponible sur justerobert.bandcamp.com et Juste Robert jouera  au théâtre Petit-Champlain le 7 novembre.

EN RAFALE

Des artistes qui t’ont influencé, en chanson et en arts visuels?
«Leonard Cohen, pour ses mots et sa voix, mature, à l’avant-plan, et Alberto Giacometti. Je m’y suis intéressé à cause de la figure humaine, mais ce sont ses peintures qui me jettent totalement à terre. Ça a cristallisé mon désir de faire de la figuration.»
Une source d’inspiration?
«Depuis que j’ai pleinement pris conscience que j’allais mourir, je crée en me disant que je me fiche du reste. J’éprouve une espèce de je-m’en-foutisme devant les responsabilités obligatoires dictées par la société.»
Un moment charnière?
«Ma rencontre avec Hélène, ma femme, a tout transformé. Elle a toujours accepté mes lubies et c’est grâce à elle que j’ai pu me lancer. L’autre moment charnière, c’est la rencontre avec la sculpture à 27 ans. C’était complètement imprévu et ç’a a changé la vie de toute notre famille.»
Si tu avais à choisir entre chanson et sculpture, lequel choisirais-tu?
«La chanson. Je ne vois pas comment ça peut me faire gagner ma vie et ce ne serait pas logique d’arrêter la sculpture, mais j’aime avoir le cœur léger, la tête dans les nuages. Juste Robert, c’est un peu le «vrai» Jean-Robert. Le bruit, la poussière, la fatigue physique et passer 18 heures sur une installation, je n’ai jamais trouvé ça le fun. Je fais de la sculpture pour une autre raison, pour créer des présences, donner l’impression que quelque chose émane d’un objet.»