Jordi Savall

Jordi Savall : pour la musique et pour l'histoire

Pour Jordi Savall, la musique, comme l’histoire, sont deux matières vivantes, à recréer et à rejouer pour susciter des vagues d’émotions. L’illustre musicien catalan est de retour à Québec avec son ensemble Le concert des nations à l’invitation du Club musical pour jouer un programme tiré de la trame sonore du film «Tous les matins du monde», dont il a assuré la direction musicale.

Ceux qui ont encore en mémoire ce film d’Alain Corneau, sorti en 1991, se souviendront du violiste Marin Marais, qui souhaite devenir élève de Monsieur de Sainte-Colombe, qui s’est isolé du monde. Cette collaboration avec le 7e art est singulière dans le parcours de Jordi Savall, qui se dévoue depuis plusieurs décennies à l’interprétation et l’enregistrement de musiques allant de l’époque médiévale à celle du XIXe siècle.

Q   À travers vos différents projets, vous révélez l’histoire par la musique. Qu’y a-t-il de riche, pour vous, dans l’amalgame de ces deux disciplines?

R   L’histoire est pleine de musique et la musique est la face vivante de l’histoire. Quand nous lisons, ce sont des informations froides, des chiffres, mais quand nous écoutons la musique d’un moment de l’histoire, nous vivons les mêmes émotions qu’ils vivaient à l’époque.

Q   Pourquoi vous replongez-vous, plus particulièrement, dans les musiques anciennes?

R   Parce que je découvre des trésors dans les musiques de troubadour et les musiques de bardes. Il y a des musiques très très belles qu’on ne joue plus. J’aime découvrir des musiques inconnues, mais aussi plonger dans des musiques qu’on croyait connaître et en montrer de nouveaux aspects.

Q   Que retenez-vous de votre travail pour le film Tous les matins du monde?

R   Il m’a permis de comprendre le rôle de la musique dans la vie d’une histoire. J’étais habitué de faire la musique dans les concerts, donc de la jouer toujours de la manière la plus belle possible, mais là, j’ai dû me mettre dans la vie de Marin Marais, de Sainte-Colombe. Ça a changé tout. Grâce à l’histoire, les pièces avaient des portées émotionnelles très fortes.

Q   Pourquoi est-ce intéressant de refaire cette musique en concert?

R   Ça crée un ensemble et un programme de concert merveilleux, dans lequel on a des musiques de Lully, de Marais, de Sainte-Colombe, très variées et très riches. Pour les gens qui ont vu le film, c’est l’occasion de revivre une très bonne histoire.

L’illustre musicien Jordi Savall se produira en concert à Québec les 18 et 19 février prochains.

Q   Vos programmes ont souvent une portée historique, mais aussi, depuis plusieurs années, une portée politique. Pourquoi?

R   J’ai commencé à prendre conscience que la musique portait une certaine forme de négation de l’histoire si nous ne faisions que la musique occidentale. En Espagne, on tente parfois d’oublier qu’il y a eu la musique arabe. J’ai commencé à faire de la musique arabe-andalouse, qui fait partie aussi de la culture espagnole et européenne. Dans des projets comme Dialogues des Hommes, c’est très beau de voir comment on peut s’entendre avec la musique. Rassembler des musiciens arabes, juifs, chrétiens, de Turquie, d’Arménie, d’Israël, des Balkans, permet de vivre une expérience musicale exceptionnelle.

Q   Qu’est-ce qui a évolué dans votre manière de jouer de la viole de gambe et du violoncelle, entre 7 et 77 ans?

R   Je pense que j’ai développé ma technique de jeu dans les 10 premières années, alors que maintenant j’ai atteint une maîtrise, une maturité, qui m’apporte une grande liberté. Je m’exprime maintenant avec une langue qui est la mienne, c’est devenu comme ma langue maternelle.

Q   Que souhaitez-vous transmettre dans les classes de maître que vous donnez?

R   Ce que j’aime, c’est essayer de faire ressortir toutes les capacités d’un chanteur ou d’un instrumentiste pour qu’il exprime bien ce qu’il est en train d’interpréter. La musique, c’est fait avec des notes, et il faut leur donner vie tout en respectant le tempo, la dynamique et tous les autres paramètres.

Q   Tous les billets pour votre concert du 19 février se sont envolés, tout comme lors de votre dernier passage à Montréal, d’ailleurs. Est-ce un phénomène particulier au Québec?

R   La dernière fois, à Montréal, nous avons dû faire deux fois plus de concerts que prévu, parce que sinon il allait y avoir une émeute! Disons que ce n’est pas tous les jours que je joue au Québec, alors je crois que les gens ont envie de venir me réécouter. Partout dans le monde, on joue à guichet fermé, on a un public très fidèle, les gens nous suivent. Il y a encore beaucoup de gens qui ont acheté mes disques sans avoir pu venir m’entendre en concert.

Q   Pensez-vous parfois à ralentir la cadence?

R   Jouer, diriger, ce sont les plus belles choses que je sais faire. Tant que mes doigts seront agiles, et pour ça je m’exerce tous les jours, et que mes idées seront claires, je vais continuer. Un jour je ne pourrai plus jouer. Ça va venir de manière naturelle. On n’est pas éternel.

Jordi Savall

Le concert, à guichet fermé, sera présenté le mardi 19 février à 20h au Palais Montcalm. On peut toutefois assister gratuitement à la classe de maître du lundi 18 février de 16h à 18h à la Salle Henri-Gagnon de l’Université Laval (premier arrivé, premier assis).