Jean-Pierre Ferland lance un 24e album, hommage à tous ces amis, anciens et nouveaux, qui ont croisé sa route.
Jean-Pierre Ferland lance un 24e album, hommage à tous ces amis, anciens et nouveaux, qui ont croisé sa route.

Jean-Pierre Ferland: Autant en emporte le vent

Avec une carrière qui court sur sept décennies, Jean-Pierre Ferland a écrit quelques chansons sur les mérites du cocooning , l’antithèse du confinement obligatoire. On pense à N’ouvre pas, et surtout à Je reviens chez-nous , promesse d’un apaisant retour au bercail, avec feu dans la cheminée en prime. Or, quelle ne fut pas sa surprise de voir Envoye à maison devenir du jour au lendemain le mot d’ordre à la population âgée d’un premier ministre déterminé à enrayer une pandémie.

«J’ai sursauté. J’étais assis comme tout le monde devant la télé. Je me disais en moi-même “Mon Dieu qu’il fait bien ça, le premier ministre Legault.” Tout d’un coup, je l’entends dire de faire comme Jean-Pierre Ferland, pis envoye à’ maison... J’ai sursauté, j’en revenais pas. Mais il faut être sérieux, il faut écouter ce conseil. C’est un mauvais moment à passer.»

À l’autre bout du fil, depuis sa résidence de Saint-Norbert, Jean-Pierre Ferland ne se rend pas disponible au journaliste en ce petit matin pour parler de coronavirus. Comme tout le monde, il a évidemment hâte que ce mauvais film prenne fin. C’est plutôt de son plus récent album, Partir au vent, dont il veut discuter. Partir au vent, une façon de parler de quelque chose d’impossible, qui n’existe pas, tout léger.

Mais n’aviez-vous pas annoncé votre retraite, monsieur Ferland, il y a quoi, une douzaine d’années? «J’ai essayé, mais je n’ai pas été capable. Je trouvais ça assez plate, ça n’avait pas de bon sens. J’étais habitué à rencontrer des gens, à écrire le matin, à chanter le soir. Là, tout d’un coup, c’était le silence parfait. J’ai trouvé ça terrible. Il n’y avait rien de pire au monde.»

Hommage à ses vieux amis

Ce 24e disque se veut un hommage senti à tous ces gens, connus ou pas, qui ont croisé sa route au fil du temps et qui, chacun à leur façon, l’ont façonné. Ses parents, bien sûr, mais aussi ses vieux amis Félix Leclerc, Gilles Vigneault, Clémence Desrochers et Ginette Reno, son ancien voisin, le regretté Gilles Villeneuve, son protégé à La Voix, Étienne Coton…

«C’est ma façon à moi de dire, à 85 ans, que je vous aime encore comme je vous aimais avant. Merci Gilles, merci Félix, merci Clémence», lance-t-il d’une voix enjouée.

Onze chansons qui ne sont pas tout à fait nouvelles, plusieurs ayant été écrites depuis un moment, mais pas nécessairement enregistrées, que le chanteur dévoile sous un autre jour, fort d’un recul lui permettant de les apprécier davantage. C’est le cas de J’ai coupé un arbre, écrite pour Vigneault, remisée au fond d’un tiroir depuis deux ans.

«J’ai toujours admiré Gilles Vigneault. Si j’ai fait un beau poème de cette chanson, c’est grâce à lui. C’est lui qui m’a montré à écrire comme je le fais aujourd’hui. Lui et Félix Leclerc.»

Et le chanteur, véritable machine à anecdotes, d’en glisser une sur le chantre de l’île d’Orléans, qui, dans les années 60, lui avait demandé de faire la première partie de son spectacle, lors d’une tournée en Suisse. «À mon retour à Montréal, je roulais sur le pont Champlain quand j’entends à la radio la chanson Ton visage chantée par Félix. Je le savais pas. C’était une gentillesse qu’il me faisait. J’ai failli sacrer mon camp en bas du pont…»

Deux dents en moins, un bras cassé

La chanson Rouge, elle, avait été composée à l’époque pour Ginette Reno. «Elle avait un chagrin d’amour et je voulais la consoler.» Ma chambre, écrite pour Céline Dion alors qu’elle était adolescente, figure également au menu. «Je l’avais reçue à mon émission (Station Soleil). Elle chantait bien, elle était tenace, elle n’avait peur de rien. Elle avait toutes les qualités pour être une grande vedette.»

Du temps qu’il était coach à La voix, Jean-Pierre Ferland a eu comme protégé Étienne Cotton, un jeune chanteur pour lequel il ne tarit pas d’éloges. C’est avec lui qu’il a enregistré la chanson éponyme de son album. Un épisode qui lui a laissé un souvenir pour le moins... douloureux.

Nerveux à l’idée de faire la chanson dans l’urgence, à Montréal, Ferland a eu un moment de faiblesse. «J’ai perdu connaissance. Je me suis pété deux dents et cassé un bras.»

Une pointe d’émotion l’étreint lorsqu’il relate la genèse du Monde de Benjamin, composée pour le fils autiste de Patricia Paquin et de Mathieu Gratton. Le chanteur a passé un long moment avec l’adolescent afin de s’approcher au plus près de son inaccessible monde intérieur. «Ses parents m’ont dit que ce serait formidable si je lui écrivais une chanson, que ça lui ferait du bien. Je les ai invités à la maison pour essayer de rentrer dans la tête de Benjamin. J’ai presque réussi.»

Autodérision

Jean-Pierre Ferland aime rigoler, c’est connu, aussi s’est-il permis de donner dans l’auto dérision avec la pièce Nervine, rappel d’une «petite chanson» faite pour le «commercial» d’un produit supposé combattre le stress et l’anxiété. Nervine, Nervine / C’est vraiment ce qu’il vous faut / Nervine, Nervine / Un sourire dans un pot.

«La compagnie a voulu que je me rende en Floride pour tourner sur une plage. Il n’était pas question que je me mette tout nu devant tout le monde, je ne voulais pas. Finalement, c’est Jean-Pierre Masson qui m’a remplacé. Je ne sais même pas si le produit a été mis en vente.»

Un produit contre le stress et l’anxiété, drôle de coïncidence à ce que vit tout le monde actuellement. Et la conversation de rebondir, doit-on s’en étonner, sur le coronavirus. Sa réclusion «à maison» se passe bien, indique-t-il. «J’ai l’avantage d’habiter à la campagne, alors peux sortir sans déranger personne parce qu’il n’y a personne… Je sors prendre un peu d’air frais. Je fais mes téléphones. Finalement je ne me plains pas, je m’en tire très bien.»

En temps normal, il aurait sans doute commencé à plancher sur le spectacle «carte blanche» que le Festival d’été a mis à l’horaire le 16 juillet. Mais encore là, c’est l’incertitude totale. «Je ne travaille pas du tout là-dessus. De ce temps-ci, les gens ne peuvent pas sortir de toute façon.

Pour le reste, le chanteur souhaite une tonne de courage au monde, dans l’attente de lendemains qui chantent. Et, si possible, de ne pas partir au vent...