Jason Mraz
Jason Mraz

Jason Mraz : Joie et libertés

On pourrait presque croire que Jason Mraz possède une boule de cristal. L’auteur-compositeur-interprète, qui a notamment remporté deux prix Grammy pour ses chansons résolument positives, nous est revenu en début d’été avec un album reggae, Look for the Good, qui déploie son message humaniste de façon exponentielle : appel à l’équité, à la solidarité, à l’ouverture, à la tolérance, à l’amour, à la gratitude… Tout y est, à peu près partout. Savait-il que 2020 nous réserverait tant de mauvaises surprises et que ses fans auraient besoin de réconfort?

Non, l’Américain n’avait pas prévu la pandémie de COVID-19 ni les manifestations pour l’égalité raciale qui ont suivi la mort de George Floyd, décédé tragiquement lors d’une intervention policière qui a choqué l’Amérique. Mais il s’était déjà retroussé les manches en commençant cette année qu’il entrevoyait pénible.

«Je savais que 2020 serait une mauvaise année, parce que c’est une année électorale aux États-Unis, explique-t-il. Ça voulait dire d’avance qu’il y aurait beaucoup de négativité, de débats, de disputes. Je savais que cette année serait difficile et c’est pourquoi nous avons fait cet album pour 2020. L’idée était d’insuffler de la vie dans des messages optimistes et porteurs d’espoir. Nous voulions contribuer au succès de cette année en essayant que davantage de personnes aient accès à la liberté et à la joie. Mais je n’avais pas anticipé que le monde en serait là où il est. C’est pire que ce que nous avions imaginé.»

Se battre en musique

Le musicien, qui ne cache pas son allégeance démocrate — il a ouvertement appuyé la candidature de Bernie Sanders — savait que «le président actuel n’allait pas partir sans se battre». Pour lui, ça signifiait de prendre les armes… En chanson, il va sans dire pour ce pacifiste.

«Ça voulait dire que chaque artiste et chaque citoyen devait se tenir prêt à changer, si nous voulions vraiment que ce changement se produise dans le monde, précise-t-il. La façon pour moi de faire ma part et de me faire entendre est à travers la musique.»

Notamment connu pour le succès mondial I’m Yours (qui approche le milliard d’écoutes sur Spotify), Jason Mraz avoue qu’il n’a pas trouvé les derniers mois faciles. Mais il voit néanmoins du bon dans la situation.

«Je me dis que le monde, ou du moins aux États-Unis, est en train de s’éduquer, ajoute-t-il. Le pays est en train de se réveiller et de prendre conscience de ses injustices et de ses propres zones d’ombre. Cette prise de conscience permettra de faire des changements qui, j’espère, seront là pour durer.»

Le tremplin du reggae

Jason Mraz se considère comme un privilégié. Pendant la récente période de confinement, la vie a continué pour lui sur sa ferme californienne surnommée Mranch, où il cultive notamment du café et des avocats. Mais il sait que tous n’ont pas la même chance. De là sa «mission».

«Ça vient de mon expérience de vie, note-t-il. Depuis l’enfance, j’ai eu accès aux arts, à la liberté, à la joie. Je veux que les autres puissent vivre la même chose. Ça ne fonctionne pas pour moi si ça ne fonctionne pas pour tout le monde. J’ai décidé qu’une partie de ma mission serait de partager ma liberté et ma joie, ma richesse et mon succès. Pas seulement mon histoire et mes idées. J’ai voulu partager davantage. C’est un sentiment fantastique.»

Celui qui rêvait depuis longtemps de faire un disque de reggae a trouvé dans ce genre musical la tribune idéale pour le message qu’il souhaitait véhiculer. «Ce style permet vraiment de parler d’amour, de l’avenir, du sens de la vie, indique-t-il. Ça permet aussi d’aborder des enjeux chers à ton cœur. C’est la beauté du reggae. C’est un style qui a historiquement été reconnu pour avoir parlé d’injustices et avoir sensibilisé par la chanson. Le reggae a été une grande invitation à me développer comme auteur-compositeur dans un champ encore plus humaniste.»

La proposition de Michael Goldwasser, musicien et réalisateur expérimenté dans le domaine, a vraiment lancé le projet pour Jason Mraz, qui avait déjà quelques pièces dans sa manche. Soucieux de partager le micro avec des voix féminines fortes — ou «badass», pour reprendre son expression... —, il a aussi sollicité les talents de la chanteuse jamaïcaine Sister Carol et de l’actrice et humoriste américaine Tiffany Haddish.

Comme à peu près tous les musiciens, Jason Mraz a vu sa tournée annulée. Il ne pense pas reprendre la route avant l’hiver, voire le printemps prochain. Conscient de la crise économique provoquée par la COVID-19, il ne serait pas trop à l’aise de vendre des billets de spectacles actuellement. Il a quand même de quoi se tenir occupé : au moment de notre entrevue, l’heure était à la récolte du café au Mranch...

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DONNER AU SUIVANT

Avec son nouvel album, Look for the Good, Jason Mraz passe de la parole aux actes. L’auteur-­compositeur-interprète a choisi de faire don de toutes les recettes liées aux ventes physiques et aux écoutes en ligne de ses nouvelles chansons à des œuvres humanitaires, dont le mouvement Black Lives Matter. Une initiative notamment propulsée par le décès en mai de George Floyd, ce citoyen noir de Minneapolis qui a suffoqué sous le genou d’un policier blanc. 

«La mort de George Floyd a réveillé beaucoup de gens et je m’inclus là-dedans, explique Jason Mraz. J’ai ces chansons qui avancent des idées sur comment nous pourrions faire mieux. Je ne pouvais pas arriver avec ces idées et juste espérer que quelqu’un d’autre fasse quelque chose pour les concrétiser. Je devais faire quelque chose aussi. J’ai vu avec cet album une occasion de rediriger des revenus vers des programmes et des organismes qui font quelque chose de concret et qui peuvent atteindre des résultats qui sont mesurables. Mon expérience dans ce domaine m’a donné la conviction que ces dons sont importants : ils gardent ces organismes en action et ça change des vies.»

Depuis 2011, la Fondation Jason Mraz promeut «la paix dans le monde» en appuyant des organisations qui soutiennent «l’éducation inclusive aux arts» et «l’avancement de l’équité». Cette nouvelle initiative se déploiera en parallèle. 

«C’était aussi une occasion de démontrer combien le capitalisme ressemble à une maladie, reprend-il. L’idée de constamment consommer et accumuler de l’argent est un peu futile, parce qu’elle laisse beaucoup de monde derrière. Pendant que les milliardaires continuent d’ajouter à leurs milliards, plusieurs n’ont rien. Je me suis dit que je ne pouvais juste pas rester là et montrer du doigt. J’ai voulu démontrer que c’est totalement possible de prendre une pointe de ta tarte et de la donner. Et ma vie n’en est pas amoindrie. Au contraire. Je pense que je retire davantage de ma vie en ayant donné cet album.»

Le musicien invite du même souffle les plus privilégiés à donner au suivant. «Je pense que les entreprises peuvent faire la même chose, tranche-t-il. Les milliardaires devraient certainement faire la même chose. J’ai du mal à concevoir pourquoi il y a une telle résistance à cette idée. Ça me sidère de voir que des gens ne veulent pas aider leur prochain.»  Geneviève Bouchard