L’harmoniciste Guy Bélanger, grand complice du défunt Bob Walsh pendant une quarantaine d’années, vient de lancer son huitième album, Eldorado.

Guy Bélanger: le sculpteur de vent

Pour Guy Bélanger, souffler dans un harmonica se rapproche du travail de l’artisan. «Je sculpte le vent», confie-t-il dans une envolée poétique teintée d’humour. «Ça reste que c’est ça. C’est une méchante job, il faut être précis. J’aime ceux qui gossent. Moi, je gosse des tounes.»

En ce petit mardi après-midi, le fruit de son «gossage» repose devant lui, sur la table d’un café de Limoilou. L’harmoniciste n’est pas peu fier de présenter son huitième album, Eldorado, dont il vante avec raison les qualités musicales et techniques.

«On dirait qu’il m’attendait cet album. Après Traces & Scars, je m’en allais le faire, mais avec ce qui est arrivé [la mort de son grand ami Bob Walsh], j’ai pris une tangente différente. J’aime la façon dont les gars jouent, la finesse dans l’exécution. Il y a une osmose qui s’est créée entre les musiciens, les silences sont à la bonne place.»

Ce nouvel opus est aussi celui de la maturité. À 62 ans, une période de sa vie où il sent davantage en paix avec lui-même, en pleine possession de ses moyens, à pouvoir jouir pleinement de son art, après avoir prêté son talent aux Céline Dion, Veronic DiCaire, Lynda Lemay, au Cirque du Soleil. Aussi a-t-il pris soin de bien s’entourer en studio, que ce soit avec ses potes ou le chanteur guitariste franco-allemand Mathis Haug (Sign O’ The Times).

L’harmoniciste Guy Belanger est en spectacle au Petit-Champlain le 2 novembre.

Pour parler de Hope & Faith, il retourne en arrière, à Paris, au lendemain des tragiques événements du Bataclan, alors qu’il s’apprêtait à lancer une tournée de deux semaines en France. La ville est en état de siège. Au début de son concert, une chorale d’harmonicas formée d’enfants de Triel-sur-Seine surmonte sa crainte de monter sur scène en ces temps troubles, pour offrir au musicien «le plus beau des cadeaux». Une façon de «faire un pied de nez aux briseurs de rêves».

Le musicien s’est permis une première en carrière, soit de mettre des mots et de chanter sur When Will I Know. Les racines irlandaises de sa mère ont sans doute inconsciemment joué dans sa décision de la faire en anglais, explique-t-il. Et s’il ne s’était pas risqué auparavant, c’était par manque de confiance. «Je ne me voyais pas là. Je me demandais si le propos allait se tenir. J’avais des doutes. La source n’est pas tarie, mais on verra si je vais en faire d’autres. Disons que l’harmonica occupe beaucoup ma bouche, elle ne laisse pas les mots sortir...»

Ce grand fan de bande dessinée et de cinéma a lui-même dessinée la pochette de son album, qui montre des montagnes stylisées, un soleil, un cactus. «Eldorado, c’est la quête, C’est L’homme de la Mancha!» Hélas, dématérialisation de la musique oblige, il s’agit peut-être de sa dernière création. «Ça me fait ch… J’aime assez ça faire ça. Une clé USB, y’a-tu quelque chose de plus plate.»

Guy Bélanger sera au Théâtre Petit-Champlain le 2 novembre, à 20h.

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L'influence du grand frère

Dans son film Vivre à 100 milles à l’heure, sorti cet automne, Louis Bélanger revient sur plusieurs souvenirs de famille, dont l’influence marquante de son grand frère Guy. Le long-métrage à saveur autobiographique joue dans des eaux différentes de Gaz Bar Blues, s’attardant sur les années rock’n roll où le cinéaste faisait les 400 coups en basse-ville de Québec.
À l’époque, Guy avait quitté la maison pour aller étudier en communications au cégep de Jonquière, aussi ne voyait-il que sporadiquement son jeune frère, à la tête d’un petit réseau de trafiquants de drogues qui lui rapportait beaucoup d’argent.
«Louis travaillait au gaz bar, mais je voyais bien qu’il s’était acheté un appareil-photo Pentax et d’autres trucs. Je lui ai dit ‘‘Sacrament! C’est donc ben payant travailler au garage!’’  Il m’avait répondu qu’il gossait sur deux trois affaires. Je ne me doutais de rien.»
Dans le film, une scène montre son alter ego prodiguant un conseil au jeune Louis, surpris à cacher de la drogue dans la maison familiale. «Fais ce que tu veux, mais fais-toi pas prendre. Et fais surtout pas de la peine à p’pa pis m’man.» Le principal intéressé confirme la véracité du propos.
À sa façon, l’harmoniciste a contribué à développer le sens artistique chez son frangin, qui a fait appel à lui à plusieurs reprises pour confectionner la trame sonore de ses longs-métrages (Gaz Bar Blues, The Timekeeper, Les mauvaises herbes…). Les disques de blues traînaient partout, entre les exemplaires des magazine Photo, Fluide Glacial, L'Écho des savanes et Rolling Stone. Une influence qui a conduit le cinéaste à tourner huit films. «Je suis sûr qu’il va en faire un sur maman. Il a encore trop d’histoires à raconter.»  Normand Provencher

ELDORADO

HHHH 1/2

BLUES

GUY BÉLANGER

On devine que Guy Bélanger s’est fait immense plaisir avec ce nouvel album. Il en fait également à ses fans. Dès le départ, Carving the Wind donne le ton. Du coup, impossible de décrocher. L’entraînante Bright Side of the Road fait taper du pied. La pièce éponyme Eldorado vient nous chercher au plus profond. Pour son premier essai dans l’écriture et la chanson, Bélanger étonne avec le touchant et voluptueux When Will I Know. Un «hommage» au blues est rendu de façon admirable avec Hummin’. Le musicien se permet aussi de revisiter une chanson de Prince (Sign O’ the Times), où la voix caverneuse de Mathis Haug fait des merveilles. D’un bout à l’autre de ce magnifique voyage musical, on sent la grande complicité avec ses potes Robert MacDonald (guitare), Marc-André Drouin (basse) et Michel Dufour (batterie). Il y a des albums qui frôlent la perfection. En voilà un. Normand Provencher