Le nouveau spectacle de Francis Cabrel s’inscrit sans pudeur comme une rétrospective de 40 ans de succès.

Francis Cabrel, le modeste artisan

Trois-Rivières — Au téléphone, ses réponses sont courtes et parfois longues à venir. Ce n’est pas qu’il soit réticent à répondre aux questions : il tient à des réponses honnêtes et réfléchies. Johnny Hallyday arrivait sur les grandes scènes en hélicoptère ou en sortant d’une main géante. Pas lui. Son style est aux antipodes. Il est demeuré, dans le succès, un modeste artisan, adepte d’une tradition presque révolue d’artistes qui se refusent à privilégier l’esbroufe au contenu.

Le plus souvent, les artistes ayant toujours la cote cherchent à présenter leurs nouvelles chansons en saupoudrant leurs concerts de vieux succès. Ce spectacle de Francis Cabrel s’inscrit sans pudeur comme une rétrospective de 40 ans de succès. «Je suis à un moment de ma vie où je n’ai même plus besoin de faire de mauvaises chansons, rigole l’auteur et compositeur. Les gens veulent entendre ce avec quoi ils ont vécu, c’est normal. Alors, on fera un survol de 40 années. Je vais piocher très loin dans le répertoire, parfois même des chansons que les gens n’attendent pas. En général, par contre, les chansons qu’ils attendent, elles sont sur la liste. On n’aura peut-être qu’une ou deux chansons de mon dernier album.

«On s’est fait une réserve : on a bien dû travailler une quinzaine de chansons de plus que ce que vous allez entendre, de sorte qu’on peut changer d’un spectacle à l’autre. C’est vrai que quand on change à la dernière minute, on doit avertir beaucoup de monde, mais ça se fait. Il y a aussi un passage où je suis carrément seul sur scène. C’est d’ailleurs comme ça que commence le spectacle : moi, seul en scène. Il arrive qu’on me propose une chanson particulière 10 minutes avant d’entrer en scène et je la fais.» 

L’artiste soutient que ce n’est jamais de sa propre initiative, en fonction d’une impulsion, d’une disposition personnelle particulière. «Moi, confesse-t-il, je suis toujours dans la même disposition, c’est-à-dire l’inquiétude! Je suis toujours habité par un tas de doutes, je me demande si tout va bien se passer. J’ai ma liste déjà faite pour pouvoir m’appuyer sur certaines certitudes histoire de me rassurer un peu.» 

Il s’appuie aussi sur d’autres socles, comme il dit, pour se sécuriser. Son application au jeu de guitare, par exemple. «C’est très important pour moi de m’accompagner à la guitare et j’y travaille toujours énormément. Mon rôle de chanteur, c’est autre chose. Je ne me considère pas trop comme un chanteur même si je ne le renie pas : je ne chante pas trop faux, d’accord, mais je ne bosse pas là-dessus beaucoup non plus. Par contre, à la guitare, j’essaie constamment d’être un peu meilleur à chaque fois.» 

Un effort, toujours

Cette profonde réserve qu’on sent chez lui et qui lui confère un charme assez unique ne serait donc pas feinte. Il en convient. «C’est vrai : ça me demande un effort énorme pour monter sur la scène encore maintenant. Mais c’est tellement récompensé. Ça passe un peu pour un acte de courage et je crois que les gens sont plus émus de voir arriver un gars tout seul que dix musiciens qui jouent fort autour d’un chanteur qu’on n’entend pas.

«On va donc commencer notre spectacle avec des choses un peu basiques et mes musiciens vont s’ajouter graduellement, ce qui fait qu’il va s’installer tranquillement un climat de quiétude et de simplicité. Tous les spectacles de musique se ressemblent plus ou moins : les systèmes de son, les éclairages sont assez similaires pour tout le monde, les chanteurs sont habituellement disposés à peu près de la même façon sur scène. Je pense qu’il faut essayer de casser ça un peu : créer une sorte d’intimité qui va durer deux heures et qui peut faire penser aux gens que je suis dans leur maison ou eux chez moi.»

On devine la recette d’une communion; entre scène et salle, entre un artiste généreux, mais réservé, et des milliers d’admirateurs. Francis Cabrel est un peu circonspect face au terme. «La communion, je ne sais pas trop... Oui, ça peut arriver, bien sûr, mais ça peut prendre toutes sortes de formes, vous savez. Quand les gens écoutent très fort, mais qu’ils sont silencieux, c’est une forme de communion. C’est pas forcément très démonstratif, mais ça peut aussi l’être quand les gens participent, qu’ils chantent beaucoup et que ça tourne à la kermesse. Déjà, quand j’arrive sur scène, on est dans un geste de communication, de partage. La communion c’est peut-être pas très loin de ça, effectivement.

«Comme je suis timide et que je fais un tel effort pour m’avancer vers le micro, quand les gens réagissent à mes chansons, c’est, à chaque fois, une forme de communion parce que moi, je vis quelque chose de très intense.»

Très intense, d’accord, mais quand on reprend de vieilles chansons mille fois interprétées, y trouve-t-on encore un réel plaisir? «Ce sont mes chansons, comme mes enfants. Je les regarde avec le même émerveillement à tous les âges. Tous les soirs sur scène, je m’étonne d’avoir écrit autant de choses. Elles ont toujours autant d’intensité. Sur scène, pour moi, elles ont toutes le même âge. Chaque fois, c’est la fraîcheur qui ressort en premier.

«Vous savez, je ne chante pas tellement souvent non plus, alors ça compte. Si je faisais 200 concerts par an, je m’abrutirais probablement. Cette année, incluant le Québec, je ne vais chanter qu’une vingtaine de fois, peut-être, sur toute l’année. À 20 fois par an, je peux considérer que Ma place dans le trafic est une nouvelle chanson. D’ailleurs, sitôt une chanson écrite, je passe à autre chose et je ne la redécouvre que sur scène.»

Francis Cabrel sera au Grand Théâtre de Québec les 5, 6 et 7 juin.