L’auteure-compositrice-interprète canadienne Dana Gavanski vient de lancer <em>Yesterday Is Gone</em>, son premier album.
L’auteure-compositrice-interprète canadienne Dana Gavanski vient de lancer <em>Yesterday Is Gone</em>, son premier album.

Dana Gavanski : Faire impasse sur le passé

Il y a quelques semaines, Dana Gavanski est partie rendre visite à sa grand-mère maternelle, alitée après une opération à la hanche. Londonienne par amour depuis peu, la Serbie familiale était la porte d’à côté. La Canadienne pouvait se changer les idées avant la sortie de son premier album, le magnifique Yesterday Is Gone. Puis la pandémie de COVID-19 s’en est mêlée. Plutôt que de défendre ses originales chansons «weird folk», l’auteure-compositrice-interprète s’y retrouve confinée — comme beaucoup d’entre nous…

«Ce n’est pas si pire, même s’il y a beaucoup d’incertitude», reconnaît-elle. Lancer un disque de nos jours est «très bizarre», admet la femme de 30 ans, jointe par Skype, qui garde le moral malgré tout. «Mais rien ne semble très réel en ce moment.»

Vu son parcours atypique, la chose paraît presque logique. N’eût été un séjour de huit ans à Montréal au sortir de l’adolescence (voir plus bas) et d’une peine d’amour qui l’a laissée avec la guitare de son ex entre les mains, Dana Gavanski aurait pu faire carrière au cinéma, son domaine d’études, comme son père.

Le sort en a décidé autrement. Tant mieux. Cette artiste canadienne émergente à surveiller, selon Exclaim! (l’équivalent torontois du Voir), mérite en effet toute notre attention. Il y a d’abord la voix, familière tout en étant élégante, à la fois chaude et cristalline, intemporelle. Puis la musique, originale, mais aussi amalgame d’influences diverses, qui remontent à Françoise Hardy et Marianne Faithfull, en passant par Neil Young, tout en étant résolument contemporaine.

Une démarche qui s’apparente à celle de Joni Mitchell. Dana Gavanski se souvient d’ailleurs à quel point la découverte de Blue (1971), quand elle avait 17, 18 ans, l’a marquée. «C’est un album brillant. J’ai beaucoup appris en écoutant [Mitchell]. J’ai appris la guitare avec ses partitions.»

D’où sa définition de weird folk, avec des teintes pop, s’il faut absolument la caser quelque part. «Ce n’est pas du folk au sens strict (straight up)», beaucoup moins en tout cas que sur son EP Spring Demos (2017). «Folk, c’est un immense parasol.»

Surtout quand on y greffe d’autres genres. La pièce-titre, One by One et Trouble, par exemple, évoquent des accents rétro pop années soixante. «Elles ont été écrites en même temps, à l’hiver 2019, quand j’étais en Serbie, en fait. Il y avait cette musique que j’écoutais, puis de l’avant-garde et ainsi de suite.»

L’aspect direct des chansons de l’époque correspondait à sa façon d’écrire… et ses difficultés à dénicher des refrains. «C’était un combat. Je trouvais que [mes textes] étaient si évidents. Je ne sais pas. Je me suis dit qu’il fallait que je trouve un moyen d’écrire des chansons accrocheuses (rires). Il me fallait abattre ce mur.»

Ce qui fut fait avec Yesterday Is Gone. Dans ce contexte, il serait réducteur de lui accoler l’étiquette «d’album de séparation», un peu comme le Sea Change (2002) de Beck. Il y a plus. L’espoir, la possibilité de se redéfinir par l’introspection.

«Je n’aime pas utiliser le mot deuil, qui est un mot fort. Mais il y a une forme de deuil, celui du temps qui passe... C’est aussi à propos de la façon d’apprivoiser le présent, de ne pas sombrer dans une espèce de mélancolie, les “et si”…

Pourquoi la musique?

«Je me suis débattue longtemps avec le concept que la musique était quelque chose que je voulais faire. Même en composant ce premier album, ce n’était pas clair dans ma tête. Je me sous-estimais constamment. J’ai repris la guitare il y a seulement quatre ans. Ça m’a pris longtemps avant de me faire une tête.

«Dès fois, je me demande : pourquoi je fais ça (rires)? J’aime la musique et je ne sais pas ce que je ferais d’autre. Pourquoi j’ai choisi la musique? Ce n’est pas facile. Je me suis toujours considérée comme une introvertie. Comme musicien, tu n’as pas le choix d’être à l’avant-plan. Et tu dois faire fi des conseils d’un peu tout le monde.»

L’avantage, croit-elle, c’est que cet apprentissage lui a permis de se délester un peu de son perfectionnisme. «C’est peut-être imparfait, mais j’ai fait de mon mieux. Je me débats encore beaucoup avec tout ça, mais ça m’a amené dans un endroit où je ne m’imaginais pas.»

Dana Gavanski fait contre mauvaise fortune bon cœur. Si ce n’est qu’elle regrette de ne voir maintenant sa grand-mère que de très loin. «Je ne voudrais pas être la cause [de son infection]», dit-elle avec un petit rire nerveux, en évoquant son anxiété par rapport à l’âge de son aïeule.

Je n’ai pas pu m’empêcher de lui répondre : «Ça va bien aller.» En entendant, on va écouter Yesterday Is Gone souvent.

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Montréal, source d’inspiration

Montréal a joué un rôle de premier plan dans la volonté de Dana Gavanski de devenir chanteuse. Même si elle y a déménagé pour étudier en cinéma à l’université et apprendre le français…

Son père et ses deux sœurs l’y avaient précédée. Puis sa mère et sa grand-mère ont elles aussi quitté Vancouver pour la Métropole, rigole-t-elle. Lorsque Dana est partie pour Toronto, il y a deux ans, les deux femmes ont décidé de s’établir en Serbie, où la chanteuse est maintenant coincée.

C’est donc au Québec que la métamorphose s’est amorcée. Son conjoint de l’époque l’a quitté en laissant sa guitare. Elle qui avait déjà gratté la six cordes «très brièvement» à la fin de son adolescence s’y est attelée plus sérieusement. 

Dana travaille alors au café jazz Résonance et est entourée de musiciens. «J’étais inspirée par l’énergie et j’ai réalisé à quel point je voulais faire de la musique.»

Montréal, où Dana aura habité huit ans, occupe une place spéciale dans son cœur. Elle y est revenue en décembre, pour effectuer sa demande de visa pour l’Angleterre, où elle réside maintenant. La chanteuse a profité de l’occasion pour tourner le vidéo très coloré de Yesterday Is Gone… dans le métro!

Lorsque les frontières s’ouvriront, Dana Gavanski et son copain vont retourner à la maison, même si «je ne vivrais pas à Londres autrement, c’est tellement cher». Et espérer qu’un semblant de retour à la normale lui permettra de remonter sur scène. 

Un éventuel passage au Québec en vaudra la peine. Pour ses compositions, mais aussi parce que l’artiste s’inspire des démarches scéniques de David Bowie («un génie») et d’Aldous Harding, qui se métamorphosent au gré des chansons. Très prometteur.