Le pianiste Alain Lefèvre a enregistré deux nouveaux albums au Domaine Forget en avril.

Alain Lefèvre enregistre en double au Domaine Forget

La route était belle jusqu’au Domaine Forget en cette journée de printemps timide. Une toute petite équipe y travaille depuis quelques jours sur deux disques d’Alain Lefèvre. Sitôt entrée dans la salle d’enregistrement, la compagne du pianiste nous tend des écouteurs et une musique d’une fulgurante mélancolie emplit nos oreilles et nous plonge en apnée.

La pièce que nous venons d’attraper au vol s’appelle Force fragile et sera l’une des sept pièces d’Opus 7, le septième album de compositions d’Alain Lefèvre. Neuf minutes et des poussières d’une émouvante déferlante pianistique.

Penchée sur sa feuille de notes, une femme à la chevelure argentée, la réalisatrice Martha de Francisco, écoute la musique avec une profonde attention. L’ingénieur de son Christopher Johns ne lâche pas des yeux ses deux écrans, où zigzaguent les lignes vertes et le dessin des ondes sonores. Il y un haut-parleur, un microphone, un divan, un banc de piano, deux valises oranges dans un coin… un arsenal ultra-léger pour immortaliser la magie qui s’opère dans la salle de spectacle où Lefèvre, seul, est à l’œuvre sur le clavier.

La réalisatrice Martha de Francisco et l’ingénieur de son Christopher Johns sont derrière la console pour l’enregistrement.

Moins d’une minute après la dernière note, le pianiste entre dans le petit local d’enregistrement et remplit toute la pièce de sa présence. «Laquelle on prend?» demande-t-il à Martha. «The first one», répond-elle sans hésiter, avant d’expliquer comment elle conjuguerait les deux prises au montage.

Qu’il joue, qu’il écoute ou qu’il discute, Alain Lefèvre agit toujours avec la même intensité efficace. «J’haïs ça m’écouter. Mais il faut que je le fasse. Je suis celui qui a composé, donc il faut que je les écoute», lance-t-il avant de replonger dans la musique.

Il attrape, une à une, les moindres notes qui ne sont pas à son entière satisfaction. Sourit lorsqu’il est satisfait de sa manière d’avoir abordé un passage sensible. Consulte ses acolytes pour les points clés.

Infatigable, il lance «Aller, on en fait une autre. Only for repairs, question d’avoir des pièces de rechange», et replonge dans la salle de concert pour se remettre au travail.

Alain Lefèvre au Domaine Forget

Avant de s’arrêter, il enchaînera aussi une première prise de Dernier souffle, une pièce plus lente, plus grave et plus dépouillée, où une petite valse revient comme un leitmotiv entre le scintillement des notes aigües qui étirent l’attente.

Beaucoup d’ampleur

En grignotant un sandwich près des loges, Christopher Johns, qui a travaillé sur les cinq derniers enregistrements d’Alain Lefèvre, explique comment ils ont placé des microphones en paires, de plus en plus loin dans la salle, pour modeler le son à leur guise. «Alain a un son qui a beaucoup d’ampleur. Il faut à la fois s’assurer qu’il aura assez de latitude pour jouer avec puissance et qu’on captera bien les passages où il joue de manière plus intimiste», explique-t-il.

Martha de Francisco accueille nos questions avec un sourire doux. Celle qui est né en Colombie a vécu 20 ans aux Pays-Bas alors qu’elle était employée par Philips Classics et enseigne maintenant à l’Université McGill. Elle travaille avec Alain Lefèvre pour la première fois. «Tout est parfait, signale-t-elle. Il sait ce qu’il veut musicalement, mais il est très flexible. Il tient compte des commentaires, les intègre si c’est bon pour le projet. C’est toujours une question de musique, jamais une question d’ego.»

En quelques jours, ils ont travaillé sur deux disques complètement différents. Le premier est dédié au répertoire d’André Mathieu, exécuté à quatre mains (et deux pianos) avec Hélène Mercier. «Il a fallu trouver une manière pour que les deux pianistes se voient, s’entendent et pour que le son de chacun des pianos ait l’espace pour se déployer, sans interférer l’un avec l’autre», raconte Mme de Francisco.

La prise de son a une certaine parenté avec la résolution de problèmes mathématiques, alors que l’interprétation musicale, elle, a tout à voir avec les émotions. «C’est toujours mieux quand les artistes sont heureux, c’est là qu’ils performent le mieux», observe la réalisatrice.

Alain Lefèvre au Domaine Forget

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COMPOSITEUR PLUS ASSUMÉ

Alain Lefèvre a beau en être à son septième album de compositions, il a encore du mal à assumer pleinement qu’il écrit de la musique. Il transporte ses compositions sur son téléphone cellulaire et les joue de mémoire lors des séances d’enregistrement.

«Je n’ai jamais le temps d’écrire. C’est un métier d’écrire sa musique. Moi je suis pianiste, donc je fais quand même huit heures de piano par jour», expose-t-il.

Le piano Steinways sur lequel Alain Lefèvre a enregistré son album «Opus 7»

Chaque album de compositions marque la fin d’un cycle pour le musicien. «Elles portent des souvenirs, des gens qui sont partis, ceux que j’ai aimés. La composition pour moi a toujours été un exutoire de mes insomnies, de mes angoisses de vie.»

Depuis la sortie de Lylatov en 1999 — un projet encouragé et produit par Guy A. Lepage —, il a l’impression d’avoir gravi des montagnes. «Je suis moins gêné de composer, j’essaie de moins m’excuser d’être compositeur, explique-t-il. En musique classique, on est tellement éduqué à admirer les plus grands. Moi ma vie, c’est Richard Strauss, Bruckner et Wagner. Tranquillement, j’arrive à me dire que je ne suis pas Bruckner, mais que je fais ce que je peux.»

L’Opus 7 marquera une nouvelle étape dans sa démarche. «C’est un album beaucoup plus serein. C’est un tout, un peu comme si c’était une seule grande pièce», note Lefèvre.

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L'AVENTURE WARNER

Opus 7 sera le second album d’Alain Lefèvre à paraître sous l’étiquette Warner Classics, avec qui il vient de lancer My Paris Years. «Les pièces étaient déjà enregistrées, c’était un formidable projet pour commencer [avec Warner], un joli démarrage en fanfare pour moi», commente Jean-Philippe Rolland, qui agit comme consultant en stratégie artistique pour la compagnie de disques.

Après un rendez-vous manqué dans les années 90, les deux hommes ont saisi la chance de travailler ensemble lorsqu'ils ont fait plus ample connaissance lors du Concours musical international de Montréal. Le contrat d’Alain Lefèvre avec la maison de disques indépendante Analekta arrivait à son terme.

«J’ai commencé ma carrière avec une grande compagnie internationale, KOCH International Classics, j’ai fait une incursion avec Audigram, avec Radio-Canada, j’ai été chez Analekta pour beaucoup d’albums. Ça a été pour moi une merveilleuse compagnie, avec qui j’ai bien travaillé, insiste le pianiste. Mais quand on voit la force, la puissance de la multinationale Warner, c’est sûr qu’il y a une très grande différence. Je crois que je suis très chanceux.»

Lorsqu’Opus 7 sortira dans quelques mois, il aimerait que les partitions soient publiées, pour permettre à d’autres pianistes de les jouer à leur tour.

«Tout est intéressant dans les compositions d’Alain, parce qu’il peut travailler dans un style extrêmement lyrique et romantique, tout en créant des choses très minimalistes, soutient Jean-Philippe Rolland. Ces musiques-là peuvent facilement devenir des musiques de films, de documentaires, de publicité.»

Alain Lefèvre souhaite publier les partitions d’Opus 7 pour permettre à d’autres pianistes de les jouer à leur tour.

Le disque qu’Alain Lefève et Hélène Mercier ont aussi enregistré au Domaine Forget paraîtra quant à lui beaucoup plus tard. Il rassemblera Concertino (composé par Mathieu à 5 ans!), La rhapsodie romantique et le Concerto de Québec que Lefèvre a déjà enregistré avec l’OSQ, dans de nouveaux arrangements. «Je voulais faire un disque en jouant la musique de Mathieu comme Mathieu la jouait, explique le pianiste. Il jouait peu souvent avec orchestre, mais beaucoup avec son père, au deuxième piano. Sur ces pièces, Hélène Mercier montre qu’elle est une pianiste d’une très grande sensibilité et d’un très grand raffinement. Mon feeling est que ce sera un très beau disque.»

Pour marquer la sortie de l’album, qui s’inscrit dans une démarche de longue haleine de Lefèvre pour faire reconnaître le prolifique compositeur québécois à l’international, Jean-Philippe Rolland souhaiterait profiter de l’occasion pour organiser une grande fin de semaine André Mathieu en sol européen.

«Je pense qu’il faut mettre tous les éléments du puzzle ensemble, le management, les disques, les spectacles. Tout le monde travaille en silos, et l’industrie de la musique classique est devenue trop petite pour qu’on se permette de faire ça. Il faut joindre nos efforts», soutient le consultant. Pour le Français, enregistrer le disque d’André Mathieu au Domaine Forget avait une belle charge symbolique. «Nous sommes dans le pays de Mathieu, après tout, et toute cette beauté, dehors, a eu un impact sur les interprètes.»

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RADIO: UN DEUIL ET DU NEUF

Même s’il animait l’émission la plus écoutée sur ICI Musique, la deuxième chaîne de Radio-Canada, depuis 14 ans, Alain Lefèvre a dû faire le deuil de son rendez-vous hebdomadaire avec les auditeurs. «Je suis un homme de radio, j’aime la radio, alors même si ma carrière [de pianiste] est très prenante, ce n’était pas difficile pour moi. C’était un bonheur», souligne-t-il. «Je ne sais pas si le public est heureux, de voir que nos radios d’État acceptent d’abandonner tranquillement une part de la culture. Je trouve ça toujours un peu surprenant. ICI musique est devenu principalement un poste de musique populaire et je trouve ça très ordinaire et je ne me gênerais pas pour le dire, même si je travaille encore avec eux.» Depuis la fin de Dans les carnets d’Alain Lefèvre, en juin dernier, le pianiste a enregistré sept émissions spéciales, rassemblées sous le nom Les grandes séries d’Alain Lefèvre. Quatre ont été diffusées en décembre et trois en avril. On peut les écouter en rattrapage sur icimusique.ca.