La méthode de l’écrivain Patrick deWitt est simple : s’asseoir à son bureau, travailler son texte et lire «les auteurs que j’admire». «C’est de là que vient l’inspiration : la répétition. Je me sens coupable si je ne travaille pas chaque jour.»

Patrick deWitt, l'écrivain au long cours

Patrick deWitt avait 12 ans lorsque son père lui a remis sa collection d’auteurs «beatnik et post-­beatnik». Un geste qui a d’abord déclenché une passion, de plus en plus «profonde et forte», puis une vocation : celle d’auteur. Avec beaucoup de succès. Depuis Les frères Sisters, le romancier de 44 ans voit ses livres se retrouver sur de prestigieuses listes de prix, dont son tout dernier, Sortie côté tour. Mais il en aura fallu du temps et de la patience à ce décrocheur avant de trouver un auditoire.

Décrocheur? «Je perdais mon temps et celui de mes professeurs», dit-il doucement, encore un peu sonné par le décalage horaire et sa journée de vols. Arrivé dans la soirée, la veille, il s’accroche à son café comme à une bouée.

À 17 ans, donc, il prend conscience qu’écrire comme les auteurs qu’il admire peut lui procurer du bonheur. Pendant 10 ans, il accumule les boulots alimentaires et les voyages, tout en peaufinant son style — élégance de l’écriture, fluidité du récit, tout en essayant de se débarrasser de la conscience du geste d’écrire.

Sa méthode est simple : s’asseoir à son bureau, travailler son texte et lire «les auteurs que j’admire». «C’est de là que vient l’inspiration : la répétition. Je me sens coupable si je ne travaille pas chaque jour.» 

Pas besoin d’aller à l’autre bout du monde. L’auteur natif de l’île de Vancouver est plus inspiré «par les émotions que les faits». D’autant que «j’ai une très mauvaise mémoire», prétend celui qui pratique l’autodérision en entrevue.

D’ailleurs, il a puisé à sa relation avec ses parents pour Sortie côté tour, qui explore la dynamique entre une mère sexagénaire et son fils trentenaire. «Souvent en littérature et au cinéma, l’enfant est très jeune. Je voulais quelque chose de frais. Et depuis que mon fils est né, il y a 14 ans, je suis très proche de mes parents», qui vivent près de chez lui à Portland, en Oregon. «Notre relation a changé. Nous sommes plus comme des pairs, des amis.»

Reste que ses séjours à Paris ont aussi inspiré ce roman décapant, finaliste au prix Giller. Il s’attache à la destinée de Frances, veuve joyeuse au bord du gouffre, et de son fils apathique Malcom. Le duo trouve refuge dans la Ville Lumière alors que la ruine les guette.

Il y est allé à l’insistance de sa femme, à l’époque où il était marié. Ça ne lui disait rien. «Je voulais aller dans un endroit plus obscur. Mais j’ai ressenti une étrange émotion : celle d’être complètement invisible et calme. Je m’y sentais bien. J’y retourne autant que je peux.»

Il aimerait bien y vivre, un jour. Il a d’ailleurs commencé, avec un tuteur, à apprendre le français qu’il parle «un petit peu». «Mais ça m’a rappelé à quel point je ne suis pas un très bon étudiant», dit-il en revenant à l’anglais.

La nature humaine

Cet amour pour Paris est paradoxal, lui dont l’humour caustique est typiquement british. Il lui vient, explique ce lecteur compulsif, des auteurs dont il a dévoré les romans. Son amour du surnaturel aussi, lui suggère-t-on. «Je crois aux fantômes, répond-il, impassible. Ça vient tout seul. Et peu importe ce qui surgit quand j’écris, je lui fais de la place.»

L’originalité de son œuvre provient assurément en partie de cette volonté de ne pas se censurer. Et d’une autre partie de sa façon de jouer avec les codes littéraires — western pour Les frères Sisters, conte de fées pour Le sous-­majordome et comédie de mœurs pour Sortie côté tour.

Mais rien ne l’intéresse autant que de placer «la nature humaine» sous sa plume. Dans ses livres «aux univers très différents», ses personnages sont liés «par leur personnalité extrême».

«Il n’y a pas de message dans mon œuvre, convient-il. J’apprends à propos de celle-ci en discutant, comme nous faisons maintenant. L’histoire doit d’abord résonner en moi.» Et venir naturellement.

Patrick deWitt s’y est efforcé de nombreuses années. Jusqu’à l’immense succès des Frères Sisters, prix du Gouverneur général en 2011. Qui l’a paralysé pendant un an. «Pour la première fois de ma vie, il y avait des attentes. Après 15 ans [de travail], c’était étrange d’avoir conscience que j’avais un auditoire. Et que je devais l’oublier.» 

Le cinéma

La pression était telle, et avec elle la conscience d’écrire, qu’elle s’est presque muée en crise. Il a fini par s’en délester.

C’est arrivé juste après que son premier scénario, Terri, soit tourné. John C. Reilly y joue. Une bénédiction. Sa femme et l’acteur américain ont acheté les droits des Frères Sisters, son deuxième roman. Puis convaincu Jacques Audiard (De rouille et d’os, Dheepan...) de l’adapter. «Ils avaient beaucoup de respect pour le livre. Ce qui n’est pas toujours le cas.»

Le film, qui a valu à Audiard un prix de réalisation à Berlin et aux Césars, a beaucoup plu à ce cinéphile averti— une fois le vertige du premier visionnement passé. Un moment «surréaliste». «C’est un film magnifique, délicatement construit par un groupe de personnes que j’admire. Je me sens très chanceux.»

Un peu moins, par contre, de vivre aux États-Unis, pays qu’il habite depuis longtemps. «C’est une honteuse catastrophe. À la maison, il y a ce barrage de mauvaises informations tous les jours. On s’y habitue un peu. Mais quand on voyage, la réaction des gens, juste et correcte, est aussi bouleversante. Tu ne prends conscience de la magnitude de celle-ci qu’une fois à l’extérieur. Quand je voyage, je suis gêné et confus. Et je ne sais pas comment nous sommes arrivés là...»

En attendant, Patrick deWitt continu de travailler chaque jour. Un nouveau roman? «Je crois.»

Patrick deWitt sera au Salon du livre de Québec samedi, de 13h à 14h et de 16h à 17h.