Elsie Reford, fondatrice des Jardins de Métis
Elsie Reford, fondatrice des Jardins de Métis

Elsie Reford, l’audacieuse en avance sur son temps

Dans son plus récent roman intitulé Une bourgeoise d’exception : la femme derrière les Jardins de Métis, Pauline Gill nous fait découvrir des pans méconnus de la vie d’Elsie Reford et des drames qu’elle a traversés. Il s’agit de l’un des rares ouvrages à s’intéresser au parcours de cette femme avant qu’elle ne fonde, à l’âge de 54 ans, les Jardins de Métis, situés aux portes de la Gaspésie.

Pauline Gill a rédigé ce roman historique lorsque le directeur des Jardins de Métis, Alexander Reford, lui a accordé son autorisation écrite et lui a donné accès aux archives de son arrière-grand-mère, un consentement que l’écrivaine attendait depuis des années. Entrevue avec Pauline Gill.

Q Comment vous est venue l’idée d’écrire sur la vie d’Elsie Reford et pourquoi?

R J’avais visité les Jardins de Métis et je les avais trouvés magnifiques. Je voyais ici et là la photo d’Elsie, mais il n’y avait pas grand-chose à son sujet. Toutes les publications font beaucoup de place aux fleurs, mais pas assez à Elsie. On ne connaissait pas les 54 premières années de sa vie. J’en ai parlé à Alexander et il m’a dit qu’il autoriserait seulement une biographie. Mais il n’y avait pas assez d’information pour faire une biographie. Il n’était pas d’accord qu’il y ait un roman historique à son sujet. Dix ans plus tard, j’ai reçu sa permission.

Q Pourquoi Alexander Reford ne voulait-il pas qu’on écrive un roman historique sur son arrière-grand-mère?

R Il craignait que ce qui serait écrit fasse ombrage à la réputation d’Elsie. Mais, quand j’écris sur la vie d’une pionnière, ce n’est jamais pour la rabaisser; c’est pour la sortir de l’anonymat. J’ai fait les recherches et j’ai trouvé suffisamment d’information pour publier le livre. J’avais très peu de fiction à mettre dans le livre parce que la correspondance entre Elsie et Lord Grey était amplement savoureuse pour que je puisse découvrir qui était cette femme et ce qui la motivait. Elle livrait ses émotions, ses appréhensions et ses ambitions. Elle a trouvé en Lord Grey la personne qu’il lui fallait pour aller plus loin. Il lui disait qu’elle avait beaucoup de talents et l’a même emmenée à s’intéresser à la politique. Je suis tombée amoureuse de ce personnage-là, une femme brillante et visionnaire, en plus d’avoir toutes les qualités sportives et d’être engagée. C’est elle qui a formé le premier club de femmes au Canada. Elle est aussi allée aider à l’organisation des fêtes du 300e anniversaire de Québec, à l’époque où les femmes n’avaient aucun droit de parole! Elle s’est aussi dévouée dans les hôpitaux. Il y a plein de choses qu’elle a faites et qui étaient restées dans l’anonymat. C’est pour ça que je tenais à écrire à son sujet.

Q Pourtant, Elsie Reford ne voulait pas que l’on parle d’elle. N’est-ce pas la raison pour laquelle elle avait détruit tous ses carnets?

R Effectivement, ce n’était pas un souhait. Je pense que si je l’avais approchée de son vivant en lui faisant part de mes intentions, elle n’aurait pas été d’accord. Mais maintenant qu’elle n’est plus là, on a la liberté de parler de cette anglophone qui s’est dévouée auprès de la population, des pauvres, des malades; elle était philanthrope. C’était une femme complète. Elle était une femme très ambitieuse, audacieuse et exigeante.

Q Quand vous parlez des premières années de la vie d’Elsie Reford, est-ce les faits exacts ou est-ce de la fiction?

R J’avais toutes les bases historiques. Je savais dans quelle ville elle était née, où sa famille avait déménagé, quelles étaient ses passions, son amour pour la musique. Tout ça était archivé. Pour écrire sur son enfance et sa jeunesse, j’ai essayé de voir comment cela pouvait se vivre dans ce temps-là. C’est ce qui m’a demandé le plus de recherche parce qu’il a fallu que je lise beaucoup sur la bourgeoisie et sur l’ambiance sociale du secteur qu’on appelait le Mille Carré doré. C’est une histoire qui m’a passionnée parce que cette femme-là n’avait pas de restrictions, pas de préjugés. C’était une femme libre, audacieuse et soucieuse du bien-être des gens. Elle excellait dans tous les domaines. Il y a le côté de la maternité qui la passionnait moins.

Pauline Gill est l’autrice du roman <em>Une bourgeoise d’exception: la femme derrière les Jardins de Métis</em>.

Q N’est-ce pas étonnant de découvrir qu’elle était une femme froide et distante, alors qu’elle disait avoir souffert du manque d’affection de sa mère?

R C’était malgré elle. C’est spécial que l’on puisse répéter des comportements qui nous ont blessés, qui nous ont laissés dans l’attente de manifestation d’amour. Elle considérait ne pas avoir été une mère exemplaire. Ce n’était pas dans ses gênes. Pensons seulement au fait qu’elle ait envoyé ses garçons pensionnaires en Angleterre! Ce n’était pas l’amour qui lui manquait, mais elle ne pouvait l’exprimer.

Q Est-ce qu’elle était féministe avant son temps?

R Oui. Elle était vraiment hors des contraintes de cette époque. Les libertés et le pouvoir que les femmes de ce temps-là n’avaient pas, elle se les ai donnés. Elle n’était pas brimée dans son comportement. En cela, elle est une pionnière du féminisme.

Q Elsie Reford avait une facilité pour les langues et parlait français. Diriez-vous qu’elle était francophile?

R Elle défendait les francophones. Comme elle était éprise de justice, elle considérait que les francophones étaient dans leur droit de parler et de se faire comprendre en français. Ça n’a pas toujours été bien reçu parce que, dans le quartier où elle habitait, c’était des anglophones! Aussi, même si elle n’était pas de religion catholique, elle avait un très grand respect envers ceux qui pratiquaient cette religion. Elle avait une ouverture d’esprit remarquable.

Q À travers l’abondante correspondance entre Elsie Reford et Lord Grey, un doute plane quant à la nature de leur relation. Étaient-ils amoureux?

R Ils vivaient une amitié amoureuse. Ils ont eu certains rendez-vous secrets, mais elle ne voulait pas vieillir avec des regrets. Alors, jamais elle n’a trompé son mari. Lord Grey exprimait son affection, mais il ne l’aurait jamais fait devant sa femme. Ils exprimaient leur amitié amoureuse, mais pas de façon à franchir les barrières. Ils ont gardé une fidélité à leur engagement; les deux étaient mariés et ils étaient des gens de parole.

Q Avez-vous découvert des écarts de conduite ou des aspects secrets de la vie d’Elsie Reford sur lesquels vous avez décidé de ne pas écrire?

R Oui. Il y a, comme dans presque toutes les vies humaines, des périodes ou des attitudes qu’elle n’aurait pas aimé éparpiller. Je ne voulais pas avoir de regret ou de crainte à la suite de la publication de ce livre.

Q Ce drame entourant la disparition de la sœur d’Elsie Reford, qui l’a tourmentée pendant une quarantaine d’années, est-ce vrai ou est-ce fictif?

R C’est vrai. C’est un choc incroyable qu’Elsie a porté toute sa vie. Tout est archivé : les rencontres que Margaret a faites, les maris qu’elle a eus, les souffrances qui lui ont été infligées. Margaret était mal mariée et elle considérait que c’était de sa faute. Dans le fond, je pense qu’elle ne voulait pas déshonorer ou inquiéter davantage sa famille. Pour Elsie, cela a été une écharde au talon.

Q Diriez-vous que la vie d’Elsie Reford a été parsemée de grandes douleurs?

R Oui. Le bonheur n’a pas été constant. Dans sa vie, elle a eu plus d’ombre que de lumière. C’était une femme forte qui a réussi à passer à travers plusieurs épreuves. Elle n’a pas eu une vie facile, même si les gens la percevaient comme une femme chanceuse parce qu’elle était riche et belle. La fin de sa vie est triste.