Voici des suggestions de lecture préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs. 
Voici des suggestions de lecture préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs. 

Des classiques à lire et à relire

Il y a la lecture de ces livres qu’on repousse sans cesse, mais aussi les «j’aurais donc dû». C’est peut-être un bon moment pour se (re)plonger dans ces classiques. Voici des suggestions préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs. Cette semaine: l'enfance.

L’avalée des avalés (1966)
Réjean Ducharme

«S’il n’y avait pas d’enfants sur la Terre, il n’y aurait rien de beau», a écrit Réjean Ducharme, une année après la parution de L’avalée des avalés. Ceci explique cela : le mystérieux auteur aura, toute son œuvre, creusé le thème de l’enfance et, plus particulièrement, celui du rejet du monde des adultes.

Les exemples abondent outre ce premier livre, publié chez Gallimard et Prix du gouverneur général en 1966, où Ducharme confie la narration à Bérénice, qui vit son adoration pour son frère Christian. Dans Le nez qui voque (1967), Mille Milles, un ado de 16 ans, raconte son destin et celui de Chateaugué, 14 ans. Ici, ils ne sont pas frère et sœur de sang, mais par osmose. Dans la pièce de théâtre Inès Pérée et Inat Tendu, chef-d’œuvre dramaturgique, liberté et désobéissance guident ces deux adolescents attardés qui parcourent un monde absurde.

Dans L’avalée des avalés, Ducharme exprime cette idée d’innocence de l’enfance, qu’il oppose à la laideur de l’adulte et ses pulsions sexuelles. Une pureté non idéalisée : Bérénice est «vénéneuse».

Dans ce roman d’apprentissage où la narratrice va évoluer au fil du temps jusqu’au début de la vingtaine, notre héroïne sème la zizanie chez ses parents, finit par lasser son oncle qui l’a accueillie et aboutira en Israël, en pleine guerre.

Dès ce premier essai lyrique, Ducharme nous happe par la puissance évocatrice de son écriture, parsemée d’éclairs de génie et de néologismes, partie intégrante et distinctive de son style. Roman remuant, L’avalée des avalés occupe une place mythique au firmament de notre littérature, mais c’est aussi une œuvre vivante et captivante. Éric Moreault, Le Soleil

<em>L’avalée des avalés, </em>Réjean Ducharme

Servitude humaine (1915)
W. Somerset Maugham

Servitude humaine est l’ouvrage le plus important de l’Anglais W. Somerset Maugham. Ce fut le cas au plan personnel, puisque l’histoire du personnage principal, Philip Carey, se moule étroitement — cruellement — à la sienne. Il s’agit également de son œuvre la plus ambitieuse, tant par le nombre de pages que par les ressorts psychologiques qui la sous-tendent.

Un beau matin, à l’âge de 9 ans, Philip embrasse sa mère adorée sans se douter qu’elle mourra dans les heures suivantes, emportée par la maladie. Son père l’ayant suivie dans la tombe, le petit est confié à la garde d’un vieil oncle exerçant la fonction de vicaire en province.

Déjà traumatisé, Philip découvrira un monde encore plus froid, hostile même, lorsqu’il amorcera ses études. Dès lors, ce garçon qui aurait dû aimer l’école, tant sa curiosité est grande, s’enferme en lui-même comme dans une forteresse assiégée.

Il y aurait là tous les ingrédients d’un mélodrame, si ce n’était de l’écriture de Maugham, d’autant plus émouvante qu’elle se montre économe de ses effets. 

Devenu médecin, c’est de son propre chef qu’il s’engage dans une relation toxique avec une femme qui ne l’a jamais aimé. À travers elle se profile l’Angleterre des sous-prolétaires, qui subissent l’envers du rêve victorien. Dans cet univers darwinien, la perfidie de cette Mildred constitue un outil de survie, au même titre que le vol ou la prostitution. Philip en est conscient, mais ça ne change rien à l’affaire. Tant qu’il ne pourra transcender les blessures de l’enfance, la servitude évoquée dans le titre demeurera son lot. Daniel Côté, Le Quotidien

<em>Servitude humaine, </em>W. Somerset Maugham

Anne… la maison aux pignons verts (1908)
Lucy Maud Montgomery

La rouquine héroïne imaginée par Lucy Maud Montgomery a déjà conquis des générations de lectrices et de lecteurs. Classique canadien à l’histoire campée dans le bucolique décor de l’Île-du-Prince-Édouard, le roman publié il y a plus d’un siècle a traversé le temps et fait rayonner les Maritimes bien au-delà de nos frontières. Traduit en 40 langues, il a aussi été plusieurs fois adapté pour le petit écran (et encore tout récemment par CBC qui a produit la populaire série Anne with an E).

Nombreux sont ceux qui ont depuis rêvé de visiter l’île magnifiquement décrite par l’attachante orpheline. Car Anne Shirley est une pétillante enfant qui a connu bien des familles d’accueil avant d’être adoptée par les Cuthbert, à la faveur d’une erreur de l’orphelinat. 

Pleine de verve et de ferveur, amoureuse des livres, elle ne manque jamais de vocabulaire ni d’imagination. La fillette a l’émerveillement facile, la parole vive et une joyeuse propension à se mettre les pieds dans les plats. 

De péripétie en péripétie, avec sa vision toute personnelle des choses, l’attachante gamine gagne le cœur de son entourage, qu’elle contamine avec son optimisme à toute épreuve. À travers ses yeux, la vie du village prend du relief, le paysage est magnifié et le quotidien du village d’Avonlea est raconté avec détails et humour. Karine Tremblay, La Tribune

<em>Anne… la maison aux pignons verts, </em>Lucy Maud Montgomery

La guerre des boutons (1912)
Louis Pergaud

La guerre, la guerre... c’est pas une raison pour se faire arracher les boutons de culottes!

Eh bien si, rappelait Louis Pergaud dans sa Guerre des boutons, où les boutons constituent précisément le butin de guerre. Celui de deux bandes rivales de gamins se donnant à cœur joie à l’exploration martiale des champs et forêts entourant leurs petits villages. 

Situé dans la campagne française de la fin du XIXe siècle, le livre de Pergaud est à la France ce que La guerre des tuques est au Québec. La neige en moins, une pluie de jolis jurons en plus. Il faut aussi troquer les balles de neiges pour des branches et des frondes, mais il s’agit des mêmes jeux de conquête, du type «roi de la montagne» par monts et par vaux; de la même aventure «parascolaire» tendance école buissonnière. Même énergie juvénile, même insouciance, même franche camaraderie. Même intensité belliqueuse-pour-de-semblant. Juste pour rire. Jusqu’à ce qu’on n’ait plus envie de rigoler. Parce que les jeux de mains dégénèrent forcément. Et parce que, genoux écorchés ou orgueil blessé, la douleur peut être lancinante.

Ça joue «dur», parfois. Les deux factions gamines embrassent à pleines dents les vieilles rancunes et rivalités de leurs aînés. Pensez à l’animosité Springfield/Shelbyville, ajoutez-y des lance-pierres: vous y êtes! Mais c’est l’enfance dans toute sa splendeur. Du moins, l’enfance des nostalgiques. Celle d’avant l’apparition des consoles de jeux vidéo et des bébelles portables venues remplacer les branches d’arbres et les frondes. Celle qui déborde d’imagination. L’enfance flambant nue, dirons-nous en référence à cette classique scène de bataille rangée livrée les fesses à l’air, pour ne pas subir le déshonneur de se faire voler ses boutons de culottes — et prémisse aux foudres parentales. Yves Bergeras, Le Droit

<em>La guerre des boutons, </em>Louis Pergaud