Karine Galarneau et Mélanie Binette

Les coursières de l’Outlet Road: prendre le temps de s’écrire

Le temps qui fuit, l’évolution des moyens de communication, la nostalgie de la poste d’antan... Karine Galarneau et Mélanie Binette sont fascinées par ces concepts, au point d’en faire leur projet de résidence au centre d’essai en art actuel 3e impérial.

Les coursières de l’Outlet Road, c’est le nom qu’elles se sont donné et qu’elles ont donné à cette expérience à deux volets. À partir d’une recherche sur l’histoire de la poste, les deux artistes montréalaises ont d’abord eu l’idée de mettre en contact neuf personnes âgées de la Résidence Soleil Manoir Granby avec autant de travailleurs de l’ancienne usine Imperial Tobacco, où loge le centre d’artistes.

« Ces aînés retraités ont bien connu l’époque du courrier. Nous leur avons demandé de rédiger une carte postale pour se décrire, rappeler un souvenir de Granby et poser une question à leur correspondant inconnu », explique Karine Galarneau. Plusieurs artistes, un entrepreneur et même le propriétaire du complexe de l’ancienne usine ont accepté de devenir ces correspondants. Lors d’un 5 à 7 tenu la semaine dernière, chacun a pris connaissance de la carte postale (fabriquée par Mmes Galarneau et Binette et accompagnée d’une photo de l’expéditeur) qui lui était destinée. « On a d’abord jasé avec eux pour les matcher. Et on trouve que nos matchs sont parfaits ! » ajoute Karine Galarneau.

Pour Mélanie Binette, qui a des racines à Granby — son grand-père a même travaillé à la défunte usine Imperial Tobacco —, cette œuvre de médiation éphémère pourrait mener à des échanges plus appuyés. « On vise un échange de deux cartes postales entre chacun des correspondants. Mais le but ultime, c’est que ça devienne autonome et que ça se continue. »

Depuis le 27 janvier et jusqu’au 5 février, les deux complices ont passé du temps au centre d’art de la rue Cowie et à la Résidence Soleil pour mettre en branle leur projet. Elles reviendront dix jours en avril, puis en décembre prochain pour donner encore plus de substance aux Coursières de l’Outlet Road.

« En tout, on y aura consacré 40 jours. C’est agréable de l’étaler, car ça nous permet de décanter et de réfléchir entre chaque séjour à Granby », estime Mélanie Binette.

Et parce qu’elles viennent toutes deux du milieu du théâtre, elles comptent ajouter un côté ludique et visuel au projet. « Parallèlement au volet de correspondance, on joue avec les accessoires liés à la poste. On a une étampe de poste et des uniformes de factrices. Et on fabrique actuellement un chariot de distribution de courrier à partir d’un vieux carrosse pour bébé », explique Karine Galarneau.

Cette « diligence » miniature leur permettrait ainsi de faire la livraison des fameuses cartes postales à pied, en le poussant du 3e impérial à la Résidence Soleil. Et même en passant de local en local à l’intérieur des deux édifices. À terme, le duo aimerait d’ailleurs que la petite diligence contienne des artéfacts et des documents nés de leurs recherches.

Car c’est là le second volet de leur projet : documenter le métier de maître de poste rural, d’hier et d’aujourd’hui. « On est à la recherche d’anecdotes de maîtres de poste, mais aussi de facteurs. C’est intéressant ce code d’honneur qu’ils doivent respecter. »

En passant, si vous vous demandez ce que signifie Outlet Road, Mélanie Binette précise qu’au 19e siècle, c’était le nom donné à la route 112, sur laquelle les diligences pouvaient mettre jusqu’à 16 heures pour franchir la distance entre Montréal et Stanstead.

Ralentir la communication

Bref, le tandem veut faire la promotion du « slow communication », cette idée de ralentir le rythme des échanges d’information. « Un tweet contient un maximum de 280 caractères et se retweet en une fraction de seconde ; une lettre peut prendre des semaines à rédiger si on y met du cœur », font-elles remarquer.

Quand on leur demande ce qu’elles retirent de cette expérience relationnelle et profondément humaine, les deux femmes n’ont pas à chercher bien longtemps. « On dirait que ça me met en paix avec le temps qui passe. Il y a beaucoup de sérénité chez les personnes âgées ; ça me permet d’apprivoiser l’idée de vieillir, affirme Mme Binette. Et puis, c’est fascinant de voir la rapidité des moyens actuels de communication. Si tu veux exister, tu dois être sur les médias sociaux... Mais on dirait que les gens ont faim de vraies connexions. »

« C’est précieux de constater qu’on n’est pas des automates, renchérit sa collègue Karine. En prenant le temps, on arrive à créer des liens et je trouve ça rassurant. Si on fait ce projet, c’est parce qu’on croit que c’est possible... sans nécessairement revenir au temps des diligences ! »