Alain Lacoursière

Le policier qui aimait trop l’art

La galerie Artêria célèbre aujourd’hui ses dix ans d’existence. À l’instar de sa croissance fulgurante, elle fera les choses en grand en recevant pour l’occasion la visite de l’ex-sergent-détective Alain Lacoursière, surnommé « le Columbo de l’art » dû à sa spécialisation dans les crimes liés à l’art.

Par un heureux concours de circonstances, lui-même fête cette année les dix ans de sa nouvelle carrière d’évaluateur d’œuvres d’art, dont la renommée s’étend aujourd’hui sur tous les continents. Il faut dire que son passé dans la police lui a bien servi pour se bâtir une réputation, reconnaît-il. « Même les plus grosses galeries du pays n’ont pas les entrées que j’ai », mentionne-t-il, précisant avoir plus de 6000 contacts d’experts à travers le monde dans son téléphone.

Parler avec Alain Lacoursière, c’est à la fois s’entretenir avec une encyclopédie vivante et un personnage attachant. C’est recevoir un cours en accéléré sur un monde souvent considéré — parfois à tord — inaccessible pour la majorité.

C’est aussi écarquiller les yeux plus d’une fois devant l’audace du bonhomme, son imposante feuille de route et sa liste étonnante de faits d’armes. Sérieux, on mettrait un p’tit deux qu’un film sur sa vie s’en vient...

Alain Lacoursière a toujours été « un bum », tel que le décrivait Christian Bégin au printemps dernier sur le plateau de son émission Y’a du monde à messe. Son insubordination régulière et ses méthodes inhabit uelles pour résoudre des enquêtes lui ont valu d’être traité plus d’une fois en paria par ses collègues policiers du SPVM, où il a longtemps agi à titre d’agent double.

Mais il avait du succès dans ses enquêtes, et un front de bœuf. En même temps qu’une passion pour l’art — rare dans le métier — qu’il a développée à Paris, en 1989, où il a passé un mois à visiter des musées. « Quand je suis revenu, j’ai entamé un baccalauréat en histoire de l’art », raconte-t-il.

Il a mis 13 ans à le compléter. En parallèle, il s’est vu confier des affaires en lien avec le crime organisé et le blanchiment d’argent grâce au trafic d’œuvres d’art. Et est parvenu à « démontrer que le blanchiment d’argent au crime organisé se faisait principalement grâce aux œuvres d’art », explique-t-il. « Si les motards arrivaient à cacher et faire de l’argent avec ça, c’est qu’il y avait quelque chose là, malgré ce que pouvaient croire la Ville [de Montréal] et le SPVM, qui jusqu’alors considéraient que ce genre de crime était un crime de riches et ne s’en souciaient pas trop. »

Il a trouvé une façon de « peinturer la ville de Montréal et le SPVM dans le coin », poursuit-il. « J’ai trouvé la façon de prouver qu’il y avait plein de victimes collatérales. De démocratiser cette forme de criminalité. Quand j’ai ramassé 2,7 millions $ [en œuvres d’art] chez Mom Boucher en 2001, ils se sont ouvert les yeux. »

Expert...ise
De fil en aiguille, Alain Lacoursière a développé son expertise. Il a été recruté par la SQ, puis la GRC. Puis à l’international, pour donner des conférences, notamment à l’UNESCO. « J’ai, oui, en quelque sorte contribué à faire rayonner le Québec et le Canada partout dans le monde », admet-il, bien humblement.

« Depuis une quinzaine d’années, les vols d’œuvres d’art ont diminué à travers le monde parce qu’il y a maintenant du monde qui s’occupe de ça et qui les prend au sérieux. »

De plus en plus, des gens ont fait appel à lui pour l’évaluation de tableaux et la détection de faussaires, si bien qu’en 2010, incapable de répondre à la demande tout en conjuguant ses deux carrières, il a pris sa retraite de la police, à l’âge de 50 ans, pour se dédier entièrement à l’art.

Aujourd’hui, il fait environ 2000 évaluations par année. Pour des banques, des compagnies d’assurance, des sociétés d’État, des particuliers de toutes sortes. « J’ai des clients multimillionnaires qui n’hésitent pas à m’envoyer en Europe toutes dépenses payées en prévision de l’achat d’un tableau qui vaut plusieurs millions de dollars. Mais j’ai aussi, par exemple, un jeune de Trois-Rivières qui désire baisser ses impôts en se bâtissant une collection d’œuvres d’art. Il s’est fait avoir au début, maintenant, je le coache. »

Alain Lacoursière est aussi le seul expert en cour civile et criminelle à pouvoir témoigner. « Parce que je ne suis pas marchand. Je n’ai rien à gagner, financièrement, contrairement aux galeristes ou aux marchands », précise-t-il. « Être indépendant, c’est ma force. »

Et bien qu’il ne regrette en rien sa carrière de policier, il trouve une certaine ressemblance avec le métier qu’il exerce maintenant. « L’évaluation d’un tableau, c’est une forme de travail d’enquête. Il y a une procédure à suivre, des dossiers à fouiller, des expertises à aller chercher... »

Bref, il joue encore les Columbo. De l’art, cette fois-ci.