« Ça a tellement évolué... je n'ai pas l'impression d'avoir fait deux fois la même affaire », affirme Dany Giard.

Le Festival de la chanson dans la peau

Damien Robitaille, Lisa LeBlanc, Alex Nevsky, Patrice Michaud, Salomé Leclerc, Pierre Lapointe, Klô Pelgag, Karim Ouellet, Vanessa Borduas, Kaïn... Dany Giard, le directeur du volet Concours du Festival international de la chanson de Granby, les a tous vus naître sur la scène musicale québécoise.
S'il a vu défiler bien des talents émergents à différentes étapes du concours, il n'a pas vu passer ses 20 années de service au sein de l'organisation. « Dans ma tête, Dumas [le lauréat de 1999], c'est encore quelqu'un qui débute », lance-t-il, à quelques jours des demi-finales de la 49e édition du FICG.
En deux décennies en poste au festival, il a connu trois directeurs généraux - Jean-François Cartier, François Tétreault et Pierre Fortier -, a épluché des milliers d'inscriptions, écouté des centaines et des centaines d'auditions, a vu apparaître puis disparaître des catégories de lauréats, et a assisté à « l'explosion » du festival, qui habite maintenant la ville entière pendant deux semaines, à la fin de l'été. 
« Ça a tellement évolué... je n'ai pas l'impression d'avoir fait deux fois la même affaire. »
Pourtant, d'année en année, la même roue tourne. Son festival à lui commence dès que l'autre se termine. Les rapports à fournir, les demandes de subventions pour l'édition à venir, la sélection des juges et celle des nombreux formateurs, le lancement des inscriptions, puis la première écoute des dossiers envoyés - environ 300, bon an mal an - avec Pierre Fortier... 
« On en choisit 175 pour passer en auditions », laisse-t-il savoir. « Des gens qui ont des chances d'aller plus loin parce qu'ils ont déjà une démarche artistique bien établie. »
Dix-sept seulement seront retenus en tant que demi-finalistes ; les candidats d'autres provinces viendront compléter le groupe, pour un total de 24.
Une courroie de transmission
C'est donc dire que durant les 20 dernières années du Festival de la chanson, Dany Giard a eu un rôle décisif sur la scène musicale québécoise. Un oui ou un non pouvait ouvrir des portes ou faire avorter une carrière. « Je pense plus que j'ai été une courroie de transmission, corrige-t-il. Ou un maillon de la chaîne - et j'espère avoir été un maillon solide. Je dis toujours que les concours, c'est le raccourci pour lancer sa carrière. Ça donne un coup de main à un moment où les artistes en ont besoin, une petite poussée pour franchir la prochaine étape. »
« J'espère surtout, peu importe qu'ils se rendent en demi-finale, en finale ou qu'ils remportent des prix, que les gens qui passent ici puissent réaliser c'est quoi l'industrie aujourd'hui et ce que ça demande comme sacrifices. Parce que c'est un métier comme les autres, chanter et jouer de la musique. »
« Au-delà de l'accès à la finale et des prix que tu peux remporter, qu'est-ce que tu retiens du concours ? C'est ça qui est le plus important. On a vu des gens remporter le festival et plusieurs prix, mais pour qui il ne s'est plus rien passé, alors qu'un autre candidat a signé avec Audiogram, par exemple. Au final, qui a réellement gagné ? »
« La finale de la Coupe Stanley en chanson »
Avec 20 festivals derrière la cravate, Dany Giard pourrait avoir développé un flair quasi inébranlable pour pister les futurs grands artistes de la scène musicale québécoise. Mais l'art étant une science imprévisible, il lui est arrivé d'avoir de drôles de surprises.
« En audition, on a écarté Alfa Rococo et Tricot Machine [qui ont pourtant connu un certain succès par la suite]. Pourtant, même après avoir revisionné leurs auditions, j'assure qu'on les aurait refusés quand même. Ils n'étaient, à ce moment-là, pas prêts », dit-il.
La même chose s'est produite avec Lisa LeBlanc. « La première fois qu'elle s'est inscrite, elle avait 16 ans. Elle n'était pas prête du tout, mais ça lui a donné la piqûre. Elle a fait l'École nationale de la chanson, plein de shows, et on sait ce qui s'est passé quand elle est revenue deux ans plus tard [elle a gagné en 2010]. »
Le travail, c'est la clé du succès, affirme-t-il. « On le voit bien entre juin et août. Après l'annonce des demi-finalistes, ceux-ci rencontrent des professionnels de l'industrie - coach vocal, metteur en scène, etc. - qui leur soulignent ce sur quoi ils doivent travailler avant le concours. C'est là que ça change la donne. On voit, en août, ceux qui ont pris ça au sérieux. »
Des éliminations en demi-finales aussi, ça peut être le début de belles histoires, poursuit-il. « Kaïn, ils ont fait deux fois les demi-finales. Et les deux fois, ils n'ont pas passé en finale. Les gars étaient un peu frustrés sur le coup, mais ça a fait en sorte qu'ils se sont mis au travail pour vrai. Ils nous ont même écrit une lettre par la suite pour nous remercier de ce « coup de pied au cul » », assure-t-il.
Si certains se démarquent clairement du lot dès le début, tels Dumas et Pierre Lapointe, le directeur du concours a toutefois aussi vu « de beaux talents s'éteindre, avoue-t-il, mentionnant le groupe Malade Mantra, qui avait remporté le titre dans sa catégorie en 2004. « Ils avaient tout, des textes et des mélodies solides, une belle présence... »
Mais ce que Dany Giard a surtout remarqué, en 20 ans au Festival, c'est que les « grosses années », celles dont on voit le plus de noms faire leur marque dans l'univers musical québécois par la suite, coïncident avec les moins bonnes années de l'industrie.
« Chaque fois qu'une édition forte sort du Festival de la chanson, c'est dans un contexte où l'industrie de la musique au Québec ne va pas très bien. En 1983, l'année de Jean Leloup, il y avait plein de groupes qui chantaient en anglais, comme The Box, alors qu'au lendemain du référendum, ce n'était pas à la mode du tout de chanter en français. »
Il fait également référence à « l'année d'Alex Nevsky » [en 2009], alors que Patrice Michaud, Karim Ouellet et Salomé Leclerc sont également ressortis du lot.
« Les gens de Granby ne se rendent pas vraiment compte de la notoriété du festival. Mais c'est comme la finale de la Coupe Stanley de la chanson. Tous les concours convergent vers Granby­. Ils ne sont pas rares ceux qui repoussent leur passage ici. C'est LA porte d'entrée pour une carrière professionnelle. Un très grand nombre d'auteurs-compositeurs-­interprètes sont passés par Granby. »
Grande expertise
Réputé comme étant LE concours destiné aux auteurs-compositeurs-interprètes franco­phones en Amérique du Nord, le Festival de la chanson de Granby a gagné une telle notoriété qu'une centaine de professionnels de l'industrie de la musique du Québec, du Canada et de l'Europe se déplacent pour y participer ou y assister.
Son équipe technique a également de quoi faire beaucoup d'envieux. « On a Philippe Brault à la direction musicale, notre directeur technique a fait Céline et Paul McCartney sur les Plaines d'Abraham, notre éclairagiste a gagné des Félix... On est rendus là en thème d'expertise », fait valoir Dany Giard.