Le facteur de flûtes Jean-François Beaudin, de Frelighsburg, a inventé le traverso moderne, aussi nommée flûte de Beaudin.

La flûte enchantée de Jean-François Beaudin

Jean-François Beaudin est facteur. Pas pour Postes Canada ; il fabrique des flûtes. À bec, traversière baroque, et même Beaudin, sa propre invention, sorte de traverso moderne.

Le sexagénaire à la renommée internationale a ouvert les portes de son atelier de Frelighsburg à La Voix de l’Est, mercredi. C’est là, entre les tours à bois, les plans et croquis, et les nombreux bouts de flûtes, bercés par la légère brise d’une première chaude journée d’été, qu’il nous a raconté l’intrigant chemin qui l’a mené dans cet univers aussi particulier que fascinant.

« J’ai su très jeune que je voulais travailler dans ce domaine, commence-t-il. Dès mes premiers cours de flûte à bec, en fait. Je trouvais le son de cet instrument très touchant. »

Comprendre ici qu’il a poussé son apprentissage beaucoup plus loin que le simple Frère Jacques qu’on peut apprendre sur une flûte en plastique à l’école primaire...

Auprès des grands
Le répertoire musical pour flûte à bec étant intimement lié à la musique ancienne, le Montréalais d’origine s’est rapidement retrouvé à baigner dans un monde parallèle, alors que commençait à germer dans la métropole le mouvement d’interprétation sur instruments anciens.

À 20 ans, il se mettait donc à la flûte traversière de l’époque baroque, période qu’il a choisie comme spécialité. « Par manque d’instruments parce que le mouvement en était à ses tout débuts, et parce que j’aimais travailler le bois, j’ai décidé de commencer à fabriquer mes propres flûtes baroques », dit-il.

Il s’est rendu à La Haye, aux Pays-Bas, où il a étudié pendant deux ans au Conservatoire, l’un des plus réputés pour l’enseignement des instruments anciens. C’était en 1976. « Mon professeur de flûte traversière n’était nul autre que Barthold Kuijken, le numéro un au monde à l’époque », se rappelle M. Beaudin.

Durant son séjour en terre hollandaise, le Québécois a aussi eu la chance de rencontrer l’un des plus grands facteurs au monde, l’Australien Frederick Morgan. « Il m’a initié non seulement à la facture, mais aussi à l’art de faire des plans sur papier. Je me suis grandement inspiré de lui pour démarrer ma collection », laisse-t-il savoir.

Les plus belles flûtes
Dans les années qui ont suivi, M. Beaudin a dessiné le premier plan de référence de l’une des flûtes les plus célèbres, la Rottenburgh fabriquée à Bruxelles dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Il s’agit à ce jour de l’originale la plus copiée dans le monde.

Il s’est également rendu aux États-Unis pour dessiner les plans de plusieurs instruments de la collection Miller de la bibliothèque du Congrès à Washington, dont le traverso ayant appartenu au roi de Prusse Frédérik II.

« Sa flûte se trouvait dans un étui de porcelaine, et c’était la plus élaborée de l’époque. Elle avait été fabriquée par son professeur, M. Quantz. J’ai décidé d’en faire ma spécialité, même si je trouvais qu’elle jouait trop doux », raconte-t-il.

Le Musée instrumental du Conservatoire national supérieur de musique de Paris, le Musée d’instruments anciens

de l’Université d’Édimbourg, en Écosse, et le Staatl. Institut für Musikforschung preussischer Kulturbesitz de Berlin lui ont également passé des commandes de plans pour plus d’une cinquantaine d’instruments, lui conférant ainsi une renommée mondiale dans le domaine. « Ça me fait un petit velours de pouvoir dire que le musée à Paris a des dessins exclusifs de Jean-François Beaudin », affirme-t-il, fier et ravi.

Le traverso moderne
Pourtant, après un séjour chez Frederick Morgan en Australie, en 1986, M. Beaudin s’est retrouvé en pleine crise existentielle. « J’ai tout arrêté pendant quatre ou cinq ans. »

Jusqu’à ce qu’il ait une révélation lors d’un voyage en Inde, d’où il reviendra inspiré par la manière de fabriquer les flûtes en bambou. Résultat : il a inventé son traverso moderne, une flûte traversière baroque dont le son se déploie davantage, est moins étouffé que celui de l’instrument original. Il le perfectionne depuis 1994. « Encore aujourd’hui, je découvre des petites choses pour l’améliorer », mentionne-t-il. « C’est l’oeuvre de toute une vie. »

Même si son traverso permet de résoudre un problème de volume, il se heurte à beaucoup de résistance dans le milieu baroque. « Parce qu’il n’est pas authentique », souligne M. Beaudin.

Qu’à cela ne tienne : le résidant de Frelighsburg est convaincu qu’un jour, il saura se tailler une place parmi l’élite. Déjà, plusieurs flûtistes de renom, des États-Unis au Japon en passant par l’Europe, ne jurent que par son invention, affirme-t-il.